En juin 1967, Sharon savait déjà ce qu'il voulait
[en 1967, jeune journaliste spécialisé dans les affaires militaires, Schiff
rencontra Sharon à plusieurs reprises. Ici quelques révélations
intéressantes sur l'état d'esprit de Sharon et ses plans sur les
territoires, déjà à cette époque. Pièce à verser au dossier déjà épais de
l'histoire de la guerre des Six jours et de ses conséquences]
Ha'aretz, 2 juin 2007
http://www.haaretz.com/hasen/spages/865719.html
En juin 1967, Sharon savait déjà ce qu'il voulait
Ze'ev Schiff
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Quelques jours après la guerre des Six jours, le général Ariel Sharon me
demanda de venir le voir à son bureau. Sharon, qui avait commandé une
division, était déjà considéré comme l'un des héros de la guerre. Sa
nomination à ce poste s'était faite dans l'urgence. La guerre terminée, il
avait repris ses fonctions normales, à la tête du département entraînement
au sein de l'état-major.
Sharon eut une requête très surprenante : "Je voudrais vous demander de ne
plus critiquer le Premier ministre Levi Eshkol", me dit-il. J'exprimai mon
grand étonnement. Comment se faisait-il que lui, entre tous, qui avaient
tant critiqué Levi Eshkol, m'adresse pareille demande?
Sharon répondit franchement : "Comprenez-moi, en particulier en ce moment,
après la victoire, il est souhaitable qu'Israël ait un premier ministre
faible. Il sera alors possible de transférer très vite des camps
d'entraînement et des manoeuvres de Tsahal en Cisjordanie. Ce sera mon rôle,
et c'est de cela que je vais m'occuper à la tête du département
entraînement. Un premier ministre faible n'osera pas s'opposer à ce genre de
mesure. Mais il ne doit pas être trop faible, sinon, il risquerait d'être
renversé."
Pour la première fois, Sharon révélait là son plan sur les territoires,
ainsi que son mode opératoire : soin et sophistication. Un an environ avant
cette scène, Sharon avait été promu par le chef d'état-major Itzhak Rabin au
grade de général. Sharon ne croyait pas aux qualités de dirigeant de Levi
Eshkol. Pour celles de Moshé Dayan, le nouveau chef d'état-major, c'était
différent. Mais peut-être savait-il que Dayan ne serait pas favorable à son
plan de transférer dans les territoires occupés des bases d'entraînement de
Tsahal.
Pendant les années qui allaient suivre, Sharon allait avoir affaire à un
autre premier ministre faible : Menahem Begin faisait aveuglément confiance
à Sharon. Quand il devint évident que Begin comptait nommer Sharon au poste
de ministre de la défense, le général Rafael Vardi contacta Begin. Vardi
souhaitait protester contre cette nomination, car il avait vu Sharon appeler
des soldats à désobéir aux ordres d'évacuation de colons. Begin ne donna pas
suite et Vardi démissionna.
Au final, ce fut Begin, en tant que premier ministre, qui causa le renvoi de
Sharon du ministère de la défense, à la fin de le première guerre du Liban,
suivant les recommandations de la commission Kahane sur le massacre commis
par les phalangistes chrétiens dans les camps de réfugiés de Sabra et
Chatila.
A peu près à la même époque, Sharon me rapporta une conversation, ou plutôt
une dispute, entre les généraux de l'état-major et Levi Eshkol à la veille
de la guerre des Six jours. Eshkol rendait visite à l'état-major, accompagné
de certains ministres. Plusieurs officiers de haut rang firent pression sur
Eshkol : ne pas retarder la décision de partir en guerre. Et Sharon était
l'un de ceux qui vociféraient le plus. Eshkol, comme nous le savons tous,
décida d'attendre encore.
"Pouvez-vous imaginer qu'il y a eu une possibilité de révolte des militaires
contre le gouvernement?", raconte Sharon sur un ton ironique. "Par exemple,
nous aurions pu demander un peu de temps pour nous consulter entre nous. Les
officiers auraient quitté la pièce où se trouvaient Eshkol et quelques-uns
de ses ministres. Il n'y avait pas grand-chose à faire. Nous aurions pu les
enfermer et partir avec la clé. Nous aurions pris les décisions appropriées,
et personne n'aurait su que les événements auraient été le résultat de
décisions prises par les généraux." Ces remarques de Sharon étaient faites
sur un ton facétieux, et il ne faut pas les prendre pour une confirmation de
la théorie émise après la guerre selon laquelle il existait des plans de
putsch militaire.
Autre conversation notable avec Sharon pendant cette période : après
l'occupation de la Cisjordanie, j'étais arrivé au pont Allenby, sur le
Jourdain. Le pont avait été détruit et les barres de soutènement en fer
étaient dans l'eau. Des gens qui avaient fui leurs villes et leurs villages
grimpaient sur ces barres pour tenter de rejoindre le côté jordanien.
Sur la rive du fleuve, je remarquai une jeune femme avec deux petits
enfants. Les trois étaient en pleurs. La femme dit qu'elle venait d'un
village de Cisjordanie et fuyait sa maison. Elle voulait traverser le
Jourdain et rejoindre son mari qui était resté en Jordanie, mais elle n'y
arrivait pas, car elle craignait que les enfants ne tombent à l'eau et se
noient. Je tentai de la convaincre de rester. Je lui dis qu'en Jordanie,
elle deviendrait une réfugiée et qu'elle ne pourrait jamais revenir. On
pouvait supposer que son mari trouverait un moyen de rentrer à la maison,
lui dis-je.
La femme refusait et continuait à pleurer. Je persuadai alors deux
Palestiniens qui allaient grimper sur les barres de fer de prendre chacun un
enfant dans ses bras. Ha'aretz publia cette histoire, et Sharon s'en
plaignit : "Il ne faut pas susciter de compassion pour eux, c'est de leur
faute."
rencontra Sharon à plusieurs reprises. Ici quelques révélations
intéressantes sur l'état d'esprit de Sharon et ses plans sur les
territoires, déjà à cette époque. Pièce à verser au dossier déjà épais de
l'histoire de la guerre des Six jours et de ses conséquences]
Ha'aretz, 2 juin 2007
http://www.haaretz.com/hasen/spages/865719.html
En juin 1967, Sharon savait déjà ce qu'il voulait
Ze'ev Schiff
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Quelques jours après la guerre des Six jours, le général Ariel Sharon me
demanda de venir le voir à son bureau. Sharon, qui avait commandé une
division, était déjà considéré comme l'un des héros de la guerre. Sa
nomination à ce poste s'était faite dans l'urgence. La guerre terminée, il
avait repris ses fonctions normales, à la tête du département entraînement
au sein de l'état-major.
Sharon eut une requête très surprenante : "Je voudrais vous demander de ne
plus critiquer le Premier ministre Levi Eshkol", me dit-il. J'exprimai mon
grand étonnement. Comment se faisait-il que lui, entre tous, qui avaient
tant critiqué Levi Eshkol, m'adresse pareille demande?
Sharon répondit franchement : "Comprenez-moi, en particulier en ce moment,
après la victoire, il est souhaitable qu'Israël ait un premier ministre
faible. Il sera alors possible de transférer très vite des camps
d'entraînement et des manoeuvres de Tsahal en Cisjordanie. Ce sera mon rôle,
et c'est de cela que je vais m'occuper à la tête du département
entraînement. Un premier ministre faible n'osera pas s'opposer à ce genre de
mesure. Mais il ne doit pas être trop faible, sinon, il risquerait d'être
renversé."
Pour la première fois, Sharon révélait là son plan sur les territoires,
ainsi que son mode opératoire : soin et sophistication. Un an environ avant
cette scène, Sharon avait été promu par le chef d'état-major Itzhak Rabin au
grade de général. Sharon ne croyait pas aux qualités de dirigeant de Levi
Eshkol. Pour celles de Moshé Dayan, le nouveau chef d'état-major, c'était
différent. Mais peut-être savait-il que Dayan ne serait pas favorable à son
plan de transférer dans les territoires occupés des bases d'entraînement de
Tsahal.
Pendant les années qui allaient suivre, Sharon allait avoir affaire à un
autre premier ministre faible : Menahem Begin faisait aveuglément confiance
à Sharon. Quand il devint évident que Begin comptait nommer Sharon au poste
de ministre de la défense, le général Rafael Vardi contacta Begin. Vardi
souhaitait protester contre cette nomination, car il avait vu Sharon appeler
des soldats à désobéir aux ordres d'évacuation de colons. Begin ne donna pas
suite et Vardi démissionna.
Au final, ce fut Begin, en tant que premier ministre, qui causa le renvoi de
Sharon du ministère de la défense, à la fin de le première guerre du Liban,
suivant les recommandations de la commission Kahane sur le massacre commis
par les phalangistes chrétiens dans les camps de réfugiés de Sabra et
Chatila.
A peu près à la même époque, Sharon me rapporta une conversation, ou plutôt
une dispute, entre les généraux de l'état-major et Levi Eshkol à la veille
de la guerre des Six jours. Eshkol rendait visite à l'état-major, accompagné
de certains ministres. Plusieurs officiers de haut rang firent pression sur
Eshkol : ne pas retarder la décision de partir en guerre. Et Sharon était
l'un de ceux qui vociféraient le plus. Eshkol, comme nous le savons tous,
décida d'attendre encore.
"Pouvez-vous imaginer qu'il y a eu une possibilité de révolte des militaires
contre le gouvernement?", raconte Sharon sur un ton ironique. "Par exemple,
nous aurions pu demander un peu de temps pour nous consulter entre nous. Les
officiers auraient quitté la pièce où se trouvaient Eshkol et quelques-uns
de ses ministres. Il n'y avait pas grand-chose à faire. Nous aurions pu les
enfermer et partir avec la clé. Nous aurions pris les décisions appropriées,
et personne n'aurait su que les événements auraient été le résultat de
décisions prises par les généraux." Ces remarques de Sharon étaient faites
sur un ton facétieux, et il ne faut pas les prendre pour une confirmation de
la théorie émise après la guerre selon laquelle il existait des plans de
putsch militaire.
Autre conversation notable avec Sharon pendant cette période : après
l'occupation de la Cisjordanie, j'étais arrivé au pont Allenby, sur le
Jourdain. Le pont avait été détruit et les barres de soutènement en fer
étaient dans l'eau. Des gens qui avaient fui leurs villes et leurs villages
grimpaient sur ces barres pour tenter de rejoindre le côté jordanien.
Sur la rive du fleuve, je remarquai une jeune femme avec deux petits
enfants. Les trois étaient en pleurs. La femme dit qu'elle venait d'un
village de Cisjordanie et fuyait sa maison. Elle voulait traverser le
Jourdain et rejoindre son mari qui était resté en Jordanie, mais elle n'y
arrivait pas, car elle craignait que les enfants ne tombent à l'eau et se
noient. Je tentai de la convaincre de rester. Je lui dis qu'en Jordanie,
elle deviendrait une réfugiée et qu'elle ne pourrait jamais revenir. On
pouvait supposer que son mari trouverait un moyen de rentrer à la maison,
lui dis-je.
La femme refusait et continuait à pleurer. Je persuadai alors deux
Palestiniens qui allaient grimper sur les barres de fer de prendre chacun un
enfant dans ses bras. Ha'aretz publia cette histoire, et Sharon s'en
plaignit : "Il ne faut pas susciter de compassion pour eux, c'est de leur
faute."
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