Pour les 60 prochaines années
Pour illustrer l'article suivant, nous inséré la photo d'un graffiti prise
récemment à Tel-Aviv, qui nous semblait parfaitement l'illustrer. Dans le
slogan "am israel haï" ("le peuple d'Israël vit"), le mot "haï" est barré
et remplacé par "mahou" ("c'est quoi?"). A l'intérieur de l'étoile de David,
les nombres des victimes palestiniennes, israéliennes, libanaises et
"autres". Pour voir cette photo, se reportr à l'article en ligne :
http://www.lapaixmaintenant.org/article1585
[Dans un an très exactement, Israël fêtera ses 60 ans. L'occasion de se
poser la question de la relation entre Juifs et Arabes, de ce qu'est
exactement le sionisme aujourd'hui, si le moment n'est pas venu de changer
de symboles et de "roman national". Le peuple d'Israël, c'est quoi?" Le
moment est peut-être venu de se poser la question]
Ha'aretz, 19 avril 2007
http://www.haaretz.com/hasen/spages/850285.html
Pour les 60 prochaines années
Amos Schocken *
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
S'il existe un seul ministre au gouvernement d'Israël qui ne peut pas
chanter l'hymne national (1), alors, il serait peut-être temps de repenser
cet hymne.
La "Hatikvah" ("L'espoir") a été instituée hymne du mouvement sioniste et du
peuple juif par une résolution du 18ème Congrès sioniste en 1933. Il
constituait alors une expression adéquate de l'aspiration des Juifs à être
un peuple libre sur sa terre, Sion. Avec la création de l'Etat, la Hatikvah
est devenue hymne national. Aux premières années de l'Etat, quand son
existence était encore fragile et incertaine, la Hatikvah correspondait aux
aspirations israéliennes. Aujourd'hui, même si Sderot est encore soumise à
des attaques, même si l'été dernier il y a eu une guerre, il est clair que
les aspirations des Juifs se sont réalisées, et ce d'une manière
impressionnante. Malgré toutes les difficultés et les menaces, l'Etat
d'Israël est l'un des plus grands succès du 20ème siècle.
Que le rêve se soit réalisé, ce n'est pas une raison pour changer d'hymne,
mais la Hatikvah a un défaut évident : elle ne s'adresse qu'aux Juifs. Ses
premières paroles sont : "Aussi longtemps qu¹au fond du c¦ur, l¹âme juive
vibre". Comment un citoyen arabe peut-il s'identifier à pareil hymne?
Le fait de chanter l'hymne national est une expression de solidarité avec
les autres citoyens et avec le pays. Or, cela est refusé aux Arabes
israéliens, qui constituent un cinquième de la population, et il est clair
que les perdants sont à la fois l'Etat et ses citoyens juifs.
L'Etat d'Israël est né en dépit du refus des Arabes, mais de nombreuses
années se sont écoulées depuis lors, et le partenariat entre Juifs et Arabes
en Israël est devenu un fait, malgré toutes les difficultés, et même si
l'égalité n'est pas encore devenue réalité. Les citoyens arabes israéliens
refusent le plan méprisable du ministre des affaires stratégiques, Avigdor
Lieberman, qui consiste à transférer des villes et des villages arabes
israéliens sous la souveraineté du futur Etat palestinien. Quand ils
comparent les progrès réalisés depuis 60 ans par Israël, et par eux-mêmes en
tant que partie prenante d'Israël, à ce qui s'est produit ailleurs, au cours
de la même période, pour les Arabes et les Palestiniens, la comparaison est
flatteuse pour Israël.
Mais quand l'on réfléchit aux relations entre Juifs et Arabes pour les 60
années à venir, il est clair qu'il reste beaucoup à faire. Si, à l'occasion
du 60ème anniversaire de son indépendance, Israël adoptait un autre hymne,
il aurait accompli un pas symbolique important pour l'avenir des relations
entre Juifs et Arabes dans ce pays.
Au moment de son 60ème anniversaire, il serait souhaitable que les citoyens
arabes d'Israël ne ressentent pas d'aliénation par rapport à cette
célébration. Le moment n'est-il pas venu de reconnaître que la création
d'Israël n'est pas seulement l'histoire du peuple juif, ou du sionisme, ou
de l'héroïsme de Tsahal, ou du deuil? C'est aussi l'histoire de l'effet du
sionisme et de l'héroïsme des soldats de Tsahal sur la vie des Arabes, la
Nakba, la catastrophe palestinienne, comme les Arabes nomment les événements
de 1948 : la perte, les familles séparées, les vies bouleversées, les biens
volés, la vie sous le gouvernement militaire, et d'autres éléments encore de
l'histoire partagée par les Juifs et les Arabes, événements présentés le
jour de la fête de l'Indépendance ("Yom ha'Hatzma'out") de façon entièrement
unilatérale, et pas seulement ce jour-là.
L'un des numéros de mars du magazine britannique The Economist traitait des
difficultés qu'ont rencontrées différents pays qui ont connu des versions
alternatives, parfois critiques, de leur histoire. Ce qui se passe en
Afrique du Sud, écrivait cet hebdomadaire, est un exemple positif de
création d'un nouveau "roman national", non lié à des idéologies rigides,
d'un côté ou de l'autre.
Il faut porter au crédit des colons de Hebron leur initiative de
réhabilitation de la synagogue Avraham Avinou et de création de sites à la
mémoire des Juifs de cette ville, massacrés par des Arabes en 1929. Dans des
conditions normales, l'Etat palestinien, s'il avait été créé, aurait
encouragé des projets de cette sorte, leur aurait accordé des fonds et leur
aurait donné une place dans le discours et dans les manuels scolaires
israéliens. Nous acceptons facilement, quasiment comme une évidence, des
projets de réhabilitation de sites et de mémoriaux pour les communautés
juives qui ont été détruites en Europe.
Ce n'est pas toujours facile, parfois même très difficile, mais néanmoins,
Israël devrait se conduire de la même manière à l'égard de l'histoire des
Arabes qui vivent chez nous. Cela lui serait bénéfique s'il marquait un
bâtiment qui, par le passé, était une institution arabe, ou une rue qui, par
le passé, portait un nom arabe (et peut-être restaurer le nom arabe pour au
moins une partie de cette rue, très certainement au moins où les Arabes
habitant aujourd'hui). Il est possible de marquer un endroit qui était un
village arabe, qu'il ait été abandonné, ou qu'un village juif soit né à sa
place. Et il est également possible de mentionner des actes de cruauté
commis par des Juifs contre des Arabes.
Nous devons être certains de notre droit d'être ici, droit qui ne dépend pas
de l'accord des Arabes, mais qui ne dépend pas non plus de notre ignorance
de leur histoire. Ainsi, nous exprimerions le fait que les Arabes d'Israël
sont eux aussi des enfants de cette terre, ainsi que l'égalité de leurs
droits en même temps que ceux des Juifs, concernant l'histoire de chacun des
peuples.
Si la 60ème fête de l'Indépendance, dans un an, était la première pour
laquelle l'histoire des Arabes de ce pays faisait partie de son contenu
officiel, si cela était affirmé publiquement, ce serait un pas important
vers la création d'un dénominateur commun pour les Juifs et les Arabes
d'Israël. L'une des manières de concrétiser cela pourrait être, par exemple,
que le jour de cette fête, le premier ministre d'Israël inaugure la
réinstallation des Arabes d'Ikrit et de Biram. Le sentiment de menace que
représenterait la réinstallation de ces gens en Israël n'a aucun fondement.
Rien à voir avec le droit au retour de Palestiniens qui ne sont pas citoyens
israéliens.
Si Israël se comportait envers les Arabes comme il attend d'autres pays, où
demeurent des biens juifs, qu'ils se conduisent envers les Juifs, il devrait
alors veiller à ce que le "Gardien général des biens des absents" agisse
réellement comme le représentant des propriétaires de ces biens, et qu'il
mette en branle un processus pour rendre ces biens aux citoyens arabes
israéliens, quand cela est possible, ou pour indemniser ces propriétaires
quand cela n'est pas possible.
le 60ème anniversaire de l''indépendance d'Israël serait une date
souhaitable et réaliste pour ce genre d'initiatives, qui conduiraient au
renforcement de la solidarité entre Juifs et Arabes en Israël, et un
gouvernement qui prendrait ces mesures y contribuerait grandement.
*Amos Schocken est le fils du fondateur de Ha'aretz. La famille Schocken en
est toujours propriétaire.
(1) Voir : "Le ministre arabe et la Hatikvah, et plus généralement"
http://www.lapaixmaintenant.org/article1562
récemment à Tel-Aviv, qui nous semblait parfaitement l'illustrer. Dans le
slogan "am israel haï" ("le peuple d'Israël vit"), le mot "haï" est barré
et remplacé par "mahou" ("c'est quoi?"). A l'intérieur de l'étoile de David,
les nombres des victimes palestiniennes, israéliennes, libanaises et
"autres". Pour voir cette photo, se reportr à l'article en ligne :
http://www.lapaixmaintenant.org/article1585
[Dans un an très exactement, Israël fêtera ses 60 ans. L'occasion de se
poser la question de la relation entre Juifs et Arabes, de ce qu'est
exactement le sionisme aujourd'hui, si le moment n'est pas venu de changer
de symboles et de "roman national". Le peuple d'Israël, c'est quoi?" Le
moment est peut-être venu de se poser la question]
Ha'aretz, 19 avril 2007
http://www.haaretz.com/hasen/spages/850285.html
Pour les 60 prochaines années
Amos Schocken *
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
S'il existe un seul ministre au gouvernement d'Israël qui ne peut pas
chanter l'hymne national (1), alors, il serait peut-être temps de repenser
cet hymne.
La "Hatikvah" ("L'espoir") a été instituée hymne du mouvement sioniste et du
peuple juif par une résolution du 18ème Congrès sioniste en 1933. Il
constituait alors une expression adéquate de l'aspiration des Juifs à être
un peuple libre sur sa terre, Sion. Avec la création de l'Etat, la Hatikvah
est devenue hymne national. Aux premières années de l'Etat, quand son
existence était encore fragile et incertaine, la Hatikvah correspondait aux
aspirations israéliennes. Aujourd'hui, même si Sderot est encore soumise à
des attaques, même si l'été dernier il y a eu une guerre, il est clair que
les aspirations des Juifs se sont réalisées, et ce d'une manière
impressionnante. Malgré toutes les difficultés et les menaces, l'Etat
d'Israël est l'un des plus grands succès du 20ème siècle.
Que le rêve se soit réalisé, ce n'est pas une raison pour changer d'hymne,
mais la Hatikvah a un défaut évident : elle ne s'adresse qu'aux Juifs. Ses
premières paroles sont : "Aussi longtemps qu¹au fond du c¦ur, l¹âme juive
vibre". Comment un citoyen arabe peut-il s'identifier à pareil hymne?
Le fait de chanter l'hymne national est une expression de solidarité avec
les autres citoyens et avec le pays. Or, cela est refusé aux Arabes
israéliens, qui constituent un cinquième de la population, et il est clair
que les perdants sont à la fois l'Etat et ses citoyens juifs.
L'Etat d'Israël est né en dépit du refus des Arabes, mais de nombreuses
années se sont écoulées depuis lors, et le partenariat entre Juifs et Arabes
en Israël est devenu un fait, malgré toutes les difficultés, et même si
l'égalité n'est pas encore devenue réalité. Les citoyens arabes israéliens
refusent le plan méprisable du ministre des affaires stratégiques, Avigdor
Lieberman, qui consiste à transférer des villes et des villages arabes
israéliens sous la souveraineté du futur Etat palestinien. Quand ils
comparent les progrès réalisés depuis 60 ans par Israël, et par eux-mêmes en
tant que partie prenante d'Israël, à ce qui s'est produit ailleurs, au cours
de la même période, pour les Arabes et les Palestiniens, la comparaison est
flatteuse pour Israël.
Mais quand l'on réfléchit aux relations entre Juifs et Arabes pour les 60
années à venir, il est clair qu'il reste beaucoup à faire. Si, à l'occasion
du 60ème anniversaire de son indépendance, Israël adoptait un autre hymne,
il aurait accompli un pas symbolique important pour l'avenir des relations
entre Juifs et Arabes dans ce pays.
Au moment de son 60ème anniversaire, il serait souhaitable que les citoyens
arabes d'Israël ne ressentent pas d'aliénation par rapport à cette
célébration. Le moment n'est-il pas venu de reconnaître que la création
d'Israël n'est pas seulement l'histoire du peuple juif, ou du sionisme, ou
de l'héroïsme de Tsahal, ou du deuil? C'est aussi l'histoire de l'effet du
sionisme et de l'héroïsme des soldats de Tsahal sur la vie des Arabes, la
Nakba, la catastrophe palestinienne, comme les Arabes nomment les événements
de 1948 : la perte, les familles séparées, les vies bouleversées, les biens
volés, la vie sous le gouvernement militaire, et d'autres éléments encore de
l'histoire partagée par les Juifs et les Arabes, événements présentés le
jour de la fête de l'Indépendance ("Yom ha'Hatzma'out") de façon entièrement
unilatérale, et pas seulement ce jour-là.
L'un des numéros de mars du magazine britannique The Economist traitait des
difficultés qu'ont rencontrées différents pays qui ont connu des versions
alternatives, parfois critiques, de leur histoire. Ce qui se passe en
Afrique du Sud, écrivait cet hebdomadaire, est un exemple positif de
création d'un nouveau "roman national", non lié à des idéologies rigides,
d'un côté ou de l'autre.
Il faut porter au crédit des colons de Hebron leur initiative de
réhabilitation de la synagogue Avraham Avinou et de création de sites à la
mémoire des Juifs de cette ville, massacrés par des Arabes en 1929. Dans des
conditions normales, l'Etat palestinien, s'il avait été créé, aurait
encouragé des projets de cette sorte, leur aurait accordé des fonds et leur
aurait donné une place dans le discours et dans les manuels scolaires
israéliens. Nous acceptons facilement, quasiment comme une évidence, des
projets de réhabilitation de sites et de mémoriaux pour les communautés
juives qui ont été détruites en Europe.
Ce n'est pas toujours facile, parfois même très difficile, mais néanmoins,
Israël devrait se conduire de la même manière à l'égard de l'histoire des
Arabes qui vivent chez nous. Cela lui serait bénéfique s'il marquait un
bâtiment qui, par le passé, était une institution arabe, ou une rue qui, par
le passé, portait un nom arabe (et peut-être restaurer le nom arabe pour au
moins une partie de cette rue, très certainement au moins où les Arabes
habitant aujourd'hui). Il est possible de marquer un endroit qui était un
village arabe, qu'il ait été abandonné, ou qu'un village juif soit né à sa
place. Et il est également possible de mentionner des actes de cruauté
commis par des Juifs contre des Arabes.
Nous devons être certains de notre droit d'être ici, droit qui ne dépend pas
de l'accord des Arabes, mais qui ne dépend pas non plus de notre ignorance
de leur histoire. Ainsi, nous exprimerions le fait que les Arabes d'Israël
sont eux aussi des enfants de cette terre, ainsi que l'égalité de leurs
droits en même temps que ceux des Juifs, concernant l'histoire de chacun des
peuples.
Si la 60ème fête de l'Indépendance, dans un an, était la première pour
laquelle l'histoire des Arabes de ce pays faisait partie de son contenu
officiel, si cela était affirmé publiquement, ce serait un pas important
vers la création d'un dénominateur commun pour les Juifs et les Arabes
d'Israël. L'une des manières de concrétiser cela pourrait être, par exemple,
que le jour de cette fête, le premier ministre d'Israël inaugure la
réinstallation des Arabes d'Ikrit et de Biram. Le sentiment de menace que
représenterait la réinstallation de ces gens en Israël n'a aucun fondement.
Rien à voir avec le droit au retour de Palestiniens qui ne sont pas citoyens
israéliens.
Si Israël se comportait envers les Arabes comme il attend d'autres pays, où
demeurent des biens juifs, qu'ils se conduisent envers les Juifs, il devrait
alors veiller à ce que le "Gardien général des biens des absents" agisse
réellement comme le représentant des propriétaires de ces biens, et qu'il
mette en branle un processus pour rendre ces biens aux citoyens arabes
israéliens, quand cela est possible, ou pour indemniser ces propriétaires
quand cela n'est pas possible.
le 60ème anniversaire de l''indépendance d'Israël serait une date
souhaitable et réaliste pour ce genre d'initiatives, qui conduiraient au
renforcement de la solidarité entre Juifs et Arabes en Israël, et un
gouvernement qui prendrait ces mesures y contribuerait grandement.
*Amos Schocken est le fils du fondateur de Ha'aretz. La famille Schocken en
est toujours propriétaire.
(1) Voir : "Le ministre arabe et la Hatikvah, et plus généralement"
http://www.lapaixmaintenant.org/article1562
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