Choisir un président
L'éditorial de Claude Imbert
19/04/2007 - Claude Imbert - © Le Point
Dimanche, il s'agit, que l'on sache, d'élire un président de la République... Désigner un président, cela se fera bien sûr selon nos convictions, aspirations, estimations, espérances personnelles. Encore faut-il apprécier aussi la crédibilité du bénéficiaire. Choisir celui (ou celle) qui exercera, durant cinq ans, la magistrature suprême, ce n'est pas afficher nos idées, exhiber nos différences en les épinglant à des candidats qui n'ont eux-mêmes jamais imaginé d'être élus.
Notre sélection officielle des prétendants, système fort bancal, aura libéré douze candidats, dont huit au moins ne briguent nullement la présidence : ils s'invitent pour se faire entendre. Qu'on mette dans des élections législatives un peu de proportionnelle pour que leur voix ne soit pas étouffée, cela peut se comprendre. Mais, dans la dernière semaine d'une campagne présidentielle, donner au projet « Chasse et Pêche » le même espace médiatique qu'aux enjeux nationaux des trois ou quatre vrais candidats présidentiels, c'est dénaturer l'élection sous le pointillisme égalitaire. Une comédie inconnue dans les grandes démocraties !
Si bien que, pour finir, le « vote utile » devient tout bonnement un devoir civique. Celui de répondre à la question posée : qui voulons-nous à la tête de l'Etat ? Seuls y prétendent Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou. Et, à l'entendre, Jean-Marie Le Pen. Les autres sont autant de coucous nichés dans un tournoi qui les dépasse. Vous me dites que le duel du second tour abolit leur cacophonie, et c'est vrai ! Mais, en attendant, ce « trop-plein » aura brouillé la fin de campagne et sa vertu pédagogique.
Pour guider son choix, chacun a sa petite ou grande idée. La mienne, c'est que, dans le train nouveau du monde, la France n'a plus les moyens de sa différence. Avec son modèle social calamiteux, l'« exception française » est de moins en moins un ornement et de plus en plus un fardeau. Cinquième nation marchande du monde, la France ne conservera son statut - et le niveau de vie de ses citoyens - qu'à la condition de retrouver les normes performantes de nos grands voisins - Britanniques, Allemands -, leur taux de croissance, leur mobilité, leur fiscalité, etc. Une majorité de Français ne savent pas encore qu'ils ont profité, qu'ils profitent et profiteront de la mondialisation. Et que les emplois qu'elle crée, chez nous, l'emportent sur ceux qu'elle délocalise. Il est vrai qu'un peu partout dans le monde émergent des résistances aux foucades du marché. Des protections ponctuelles et sélectives se découvriront nécessaires. Ce sera à l'Europe communautaire de les négocier : une France solitaire n'aurait pas la dimension suffisante. Seule la concertation européenne pèsera face aux nouveaux géants.
C'est dans cette perspective d'une France réconciliée avec l'Europe qu'on appréciera cette « droitisation » de l'opinion française que tous les indicateurs sondagiers mesurent. Pourquoi ? Parce que, aveuglés par nos oeillères, nous ne voyons pas que l'Europe est, selon nos critères, et depuis longtemps, plus à droite que nous. Et qu'il est grand temps de nous mettre à son diapason. Jacques Chirac, élu de la droite française, était, lui, plus à gauche que les socialistes anglais, allemands, italiens, espagnols... Sous son « règne », et après Mitterrand, nous nous sommes cramponnés aux formes extrêmes d'assistance de l'Etat-providence que toute l'Europe allait au contraire alléger.
Alors, si cette campagne nous apprend que Sarkozy est plus délibérément à droite que Chirac, s'il s'avère que Bayrou, en dépit de son embrouillamini tactique et de ses oeillades aux socialistes, est plus libéral que le centrisme chiraquien, s'il se confirme que Ségolène Royal chemine, avec ses entrechats, dans les plates-bandes sociales-démocrates, à droite du vieil axe socialiste français, eh bien, réjouissons-nous de pressentir dans ces glissements divers une encourageante évolution de l'« exception française ». Travailler autant que nos voisins, montrer la même fermeté contre l'insolence des barbares, libérer comme eux le flux d'une création étranglée, il n'y a rien là-dedans qui vaille des cris d'orfraie.
La mauvaise droite - car elle pointe aussi son nez ! -, vous ne la trouverez pas dans cet appel à l'ouverture, à l'audace et au courage. Elle s'insinue dans le repliement souverainiste, dans le pré carré protectionniste et malthusien qui étouffa la France des années 30. Son fumet ne trompe pas : vous le respirez dans ce confinement d'assiégés qui diabolise l'Europe et le monde, dans la xénophobie sénile, dans la rétraction solitaire. Elle nous laisserait impuissants face aux dangers prévisibles, et peut-être imminents, d'un monde recomposé.
Par les temps qui courent, espérer, c'est démentir l'avenir. Défi perdu d'avance si l'on cantonne la France, péninsule d'Europe, dans sa cabane au fond du jardin !