Ces mots qui révèlent une politique
Linguiste à l’université de Nice, Damon Mayaffre a étudié mot à mot quatre cents discours prononcés depuis janvier par cinq des candidats à l’élection présidentielle. Édifiant.
Nice (Alpes-Maritimes),
correspondant régional.
« Peuple » était le mot le plus employé par de Gaulle dans ses discours. Pour Mitterrand c’était « je ». Accentuation du pouvoir personnel sous la Ve République ? En tout cas les candidats de l’UMP et du PS, qui se présentent respectivement comme les continuateurs idéologiques des présidents précités, n’ont que le terme « je » à la bouche. Tel est l’un des résultats les plus significatifs fournis par le logiciel Hyperbase du professeur Brunet, statisticien, et utilisés par Damon Mayaffre, linguiste au laboratoire CNRS Bases, corpus et langages, de l’université de Nice. Depuis le 1er janvier, ce jeune chercheur, découvreur du « naturellement » de Jacques Chirac (lire ci-dessous), a passé à la moulinette de son ordinateur près de quatre cents discours (soit plus de six millions de mots) récupérés sur les sites Web les mieux approvisionnés, à savoir ceux de François Bayrou, Marie-George Buffet, Jean-Marie Le Pen, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy.
Le « je » castrateur
de Nicolas Sarkozy
Si l’ordinateur crache froidement sa statistique, il appartient à l’universitaire de dénicher sous des monceaux de paragraphe le mot le plus fréquemment utilisé et de le resituer dans le contexte d’une phrase. C’est ainsi que le « je » de Sarkozy n’est pas connoté de la même façon que le « je » de Royal. Celui du président de l’UMP est le plus souvent associé au verbe « vouloir » (deuxième mot le plus souvent prononcé dans ses discours) et, de façon étonnante, à une négation : « je ne veux pas » que « l’autorité » (troisième mot du palmarès sarkozyen) de la France soit bafouée..., par exemple. « C’est un "je" castrateur, tel celui d’un père sévère qui interdit quelque chose à son enfant », estime Damon Mayaffre. Bon orateur, Nicolas Sarkozy martèle des mots tels que « voyou » ou « immigration », autrefois peu usités par les ténors de la droite. C’est une autre de ses particularités.
Le « je » girondin
de Ségolène Royal
En comparaison le « je » de Ségolène Royal est, dixit Damon Mayaffre, « girondin ». Explication : la présidente de la région Poitou-Charentes prononce rarement le mot « État » alors que après « jeunes », les termes de « région, territoire, département » viennent en troisième position au cours de ses allocutions. Selon le chercheur niçois, la candidate socialiste court sans cesse derrière les thèmes imposés par Nicolas Sarkozy tout en essayant de s’en démarquer par un discours « apaisant », en ayant recours fréquemment à des expressions comme « confiance et justice ». Mais, comme son adversaire de l’UMP, elle ne cite jamais ou presque le nom de son parti.
Marie-George Buffet soigne son « gauche »
Cette dernière remarque vaut aussi pour Marie-George Buffet qui, dans cette campagne, utilise davantage le qualificatif « antilibéral » que le terme « communiste ». Elle a, du point du vue sémantique, opéré un « glissement » (dixit Damon Mayaffre), de même qu’en parlant plus souvent de « libéralisme » que de « capitalisme ». Le chercheur relève aussi que la candidate « antilibérale » est la seule à avoir dans son palmarès des mots les plus fréquemment prononcés, ceux de « gauche » (mot qui arrive en tête), associé à « populaire », de « droite » (libérale) et des expressions en rapport avec les questions sociales, telles que « salaires et salariés » ou « profits et actionnaires » qui reviennent à haute fréquence dans ses interventions.
Le Pen riche et pétainiste
La nouveauté chez Le Pen, c’est l’apparition de plus en plus régulière de mots en rapport avec l’agriculture. « C’est lui qui a le vocabulaire le plus riche », estime également Damon Mayaffre, qui a donc noté que le candidat du FN se réfère, avec un langage renouvelé, à Barrès ou à la révolution nationale de Vichy, « à cette terre qui ne ment pas, à la glaise ». Mais pour l’essentiel Jean-Marie Le Pen abuse, sans surprise, de ses mots favoris : en haut de son hit-parade, « Bruxelles » (compris comme synonyme d’abolition des frontières), « préférence » (nationale) et « immigrés ». Lui aussi se réfère rarement à sa formation politique. Ce coup de gomme sur les partis, « c’est un vrai tournant dans l’histoire de la Cinquième », souligne Damon Mayaffre. Qui annonce une recomposition politique générale et une nouvelle République ?
Un pont Bayrou-FN
Comme le leader d’extrême droite, François Bayrou, dans ses discours, noircit le tableau en employant abondamment des mots tels que « dette », « problème » ou encore « situation » (grave). Pour le chercheur niçois, le candidat de l’UDF (ou plutôt le candidat orange) établit un pont sémantique avec le FN en décrivant une France du déclin. À la différence qu’il ne propose pas d’issue. L’expression qui revient le plus souvent dans ses discours (« il faut ») traduit bien cette impuissance politique. « Peuple » vient aussi fréquemment aux lèvres de celui qui voudrait, comme de Gaulle, faire croire qu’il se situe au-dessus des partis.
Enfin, globalement, Damon Mayaffre, au travers des mots clés apparaissant dans les discours, observe un déplacement vers la droite du centre de gravité de la politique en France.
Philippe Jérôme
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Article paru dans l'édition du 18 avril 2007.