Suite française
Les raisons d'un succès
D'Irène Némirovsky, romancière assassinée à Auschwitz et récemment redécouverte, voici « Chaleur du sang »
Le problème des livres dont l'auteur a connu une destinée tragique après les avoir écrits, c'est qu'ils risquent toujours d'apparaître, malgré eux, malgré nous, dans l'ombre d'une vie sinistre qui n'est pas la leur. Ceux qui aiment à prédire le passé sont friands d'oeuvres « visionnaires ». Avec le deuxième inédit d'Irène Némirovsky, victime de la déportation, la tentation s'annonçait forte, hélas. Pensez, un manuscrit commencé en 1937 et miraculeusement sauvé au printemps 1942... Pourtant, passé la préface, quelques pages suffisent à « Chaleur du sang » pour s'imposer, dans l'atmosphère confinée d'une campagne française sans âge, où «règne une bourgeoisie toute proche encore du peuple, à peine sortie de lui, au sang riche et qui aime tous les biens de la terre». Parfois, au coin du feu, on devine qu'une liaison, ancienne et honteuse, a échappé au souvenir comme aux rumeurs. Mais c'est qu'il faut que jeunesse se passe, en s'oubliant dans ce que la vie a de plus économe et d'austère - de frigide en somme. «On est habitué à souffrir», résume un vieillard qui préfère épargner sa fortune plutôt que d'acheter à des médecins quelques années d'existence supplémentaires. La notion même de bonheur s'efface devant ce sage idéal de cimetière, vivre «tranquille». C'est une façon de vivre, en effet : celle des âmes déjà mortes.
Sous l'ordre juste de cette société couleur de cendres, on ne s'étonnera donc pas que couve la braise du désir. La métaphore filée tout au long du roman n'est guère originale. Ce qui l'est davantage, c'est la finesse de la satire, et ce qu'elle nous dit. Incisive comme chez Mauriac, mais portée par la morale de Radiguet. Libérée, donc, sinon libertaire. C'est une morale du coeur et de la chair, avec laquelle on ne discute pas, et qui brouille les catégories apprises du bien et du mal jusqu'à faire basculer dans le roman noir ce roman de moeurs habilement construit. Un crime est commis, de sang chaud. Ainsi le fossé entre générations se trouve-t-il accusé par un diable qui enflamme les corps de vingt ans, pour les jeter dans des bras défendus : «Quelqu'un fait irruption dans notre vie. Oui, un étranger bondissant, ailé, radieux, qui allume notre sang, dévaste notre vie et s'en va, disparaît.» Ne reste plus alors qu'à vieillir, c'est-à-dire à se trahir, en condamnant cette folie chez les autres. Il suffit de lire Irène Némirovsky pour savoir qu'elle n'aurait jamais eu cette lâcheté-là
«Chaleur du sang», par Irène Némirovsky, Denoël, 220 p., 15euros.
En chiffres
Née en 1903 à Kiev, Irène Némirovsky est morte à Auschwitz en août 1942. Son dernier roman, « Suite française », n'a été publié qu'en 2004. Prix Renaudot, traduit dans 31 langues, il a été vendu en France à 600 000 exemplaires, et à plus de 450 000 en langue anglaise. Jusqu'alors inédit, « Chaleur du sang » a été tiré à 55 000 exemplaires.
Grégoire Leménager
Le Nouvel Observateur - 2215 - 19/04/2007