LInde
Magazine littéraire n° 462 mars 2007 – 98 pages
A la découverte de cinq mille ans d'histoire et de culture
Ce dossier sur les visages de l’Inde constituait un défi : comment rendre compte de ce pays, son immensité, sa complexité, sa richesse, depuis ses fondamentaux (les textes sacrés) jusqu’à sa littérature vivante ? Cinq mille ans d’histoire et de culture, et une évidence qui s’impose : l’Inde sera l’un des géants du millénaire. Le Magazine littéraire a choisi de donner la parole à des spécialistes – linguiste, historien, philosophe – qui éclairent tel ou tel aspect de la civilisation indienne, et son rapport à l’Occident. Et surtout de privilégier ses écrivains : Vikram Seth (avec un extrait inédit de son grand roman en vers), les témoignages et réflexions de Salman Rushdie, Shashi Tharoor, Amit Chaudhuri, Indrajit Hazra, Kiran Desai et bien d’autres. S’en dégage une vision nouvelle de l’Inde, un état des lieux à la fois panoramique et atomisé. Une initiative et une invitation, par le texte et l’image, à la découverte et à la lecture.
Ganesh, ce dieu à tête d’éléphant, auquel la une de ce numéro est dédiée, est le grand allié des écrivains. A l’aide de son unique défense, qui lui sert de porte-plume, il a copié d’une seule traite le Mahabharata sous la dictée du sage Vyasa. Ce dieu ventripotent, muni de quatre bras et qui aime s’asseoir sur un trône de lotus, est l’une des figures les plus populaires du panthéon indien. Avec ses rondeurs éléphantesques, il est le garant du succès matériel en ce bas monde. Ganesh illustre l’un des innombrables paradoxes de la société indienne. On la croit tournée vers l’ascétisme et l’oubli de soi alors qu’elle recherche, suivant les préceptes mêmes de l’hindouisme, le profit matériel et l’accomplissement de ses désirs (cf. Jean-Louis Hue).
L’Inde est constituée de vingt-huit Etats et compte autant de langues officielles. C’est une mosaïque de peuples et de religions. Face à cette immense diversité, chaque livre d’un écrivain indien est comme une pièce d’un gigantesque puzzle. Delhi est le centre culturel de l’Inde, mais chaque grande métropole (Calcutta, Bombay, Madras) possède sa presse et ses éditeurs.
L’Inde est un pays devenu une démocratie indépendante depuis 1947, d’une superficie de plus de 500 000 km2 (soit six fois la France), peuplé de 1 milliard d’habitants (soit près de vingt fois la population française). L’Inde est une mosaïque de religions : à côté de l’hindouisme, fondement de la civilisation indienne et largement majoritaire (plus de 80 % des Indiens sont hindous), le pays compte une forte minorité musulmane (12 % environ), ainsi que des communautés chrétiennes (dans le Sud surtout), des Sikhs (religion syncrétique créée par le gourou Nanak au Pendjab au XVe siècle, et pratiquée dans le monde entier), des jaïns (religion ascétique, parallèle du bouddhisme, née à la même époque et dépourvue de dieux), des parsis (immigrés zoroastriens d’origine perse qui fuirent l’islam dès le VIIIe siècle), des juifs (une petite communauté, mais des synagogues dans plusieurs grandes villes du pays) et même quelques bouddhistes.
L’Inde vue de l’intérieur, à l’occasion d’un festival de littérature qui s’est tenu à Jaipur, au Rajasthan. Ce festival avait réuni une sélection électique des écrivains indiens vivant en Inde ou en diaspora. Salman Rushdie bien sûr, mais aussi Kiran Desai (Booker, Prize 2006), Suketu Mehta (auteur de Bombay, Maximum City), Shashi Deshpande (une romancière de Bangalore, auteure de Question de temps, éd. Picquier), Amit Chaudhuri (poète et auteur d’un très beau roman sur Calcutta, Une étrange et sublime adresse, éd. Picquier), Kinan Nagarkan (un des écrivains les plus reconnus en Inde), des jeunes poètes, comme Jeet Thayil ou Tishani Doshi (récompensé cette année par le plus prestigieux des prix indiens de poésie) ou Feryal ali gauhar, romancière et réalisatrice au Pakistan. L’autobiographie de Baby Halder, une domestique de 34 ans, fait un malheur en Inde, où elle est déjà traduite en 18 langues (Une vie moins ordinaire éd. Picquier).
Rabindranath Tagore, né à Calcutta en 1861, est bien plus qu’un écrivain. Pour les Indiens, c’est un symbole national, leur Victor Hugo si l’on veut. Né dans une riche famille bengalie (de la caste des guerriers), s’exprimant de préférence dans sa langue natale, il est à la tête d’une œuvre immense : plus de mille poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des chants religieux. Il était aussi musicien et peintre. Son recueil le plus fameux, L’Offrande lyrique, a été traduit de l’anglais par André Gide et publié par lui à la Nfr en 1913, l’année même où Tagore reçoit, seul auteur indien ainsi distingué à ce jour, le prix Nobel de littérature.
Il est difficile de comprendre les enjeux de la littérature indienne sans aborder la situation économique et sociale du pays. Les mouvements littéraires indiens sont en effet liés à l’évolution des classes, des castes et des langues.
Jusqu’au XVIIe siècle, le sanscrit fut la langue de culture et de prestige.
C’est en sanscrit que furent composés les textes de la tradition brahmanique et hindoue, des Veda aux Pancatantra, en passant par le Mahabharata et le Ramayana.
Les littératures indiennes d’aujourd’hui doivent certes beaucoup à la modernité occidentale, mais plus encore à la permanence des traditions indiennes, même si ces dernières sont parfois plus ostensibles, ou même si c’est pour en critiquer le formalisme quand il n’est plus habité par une nécessité comme chez l’écrivain et le philosophe Ananthamurthy.
A la différence de l’indépendance politique, qui a renforcé l’unité de l’identité indienne, l’autonomie de la littérature a ouvert les frontières, réelles ou imaginaires de l’Inde.
De Narayan à Tarun Tejpal, ont été dressés de petits portraits de quelques grands écrivains qui reflètent la richesse et la diversité de la littérature indienne. Anita Desai, d’une mère allemande et d’un père bengali, est une des grandes dames des lettres indiennes. Né à Madras en 1907 dans une famille brahmane, Rasipuram Krishnaswami Narayan fut d’abord journaliste, avant de se lancer dans l’écriture d’une œuvre aussi vaste qu’exceptionnelle. Il y a d’autres figures majeures comme Rohinton Mistey, Tarun Tejpal, Amitov Chosh.
Vidiadhar Surajprasad Naipaul, le révolté, est indien par la mémoire héritée par la famille, plus que par la géographie. Il est né en 1932 à Trinité-et-Tobago, une Inde miniature et exilée sur une île des Caraïbes. Il grandit parmi les paysans miséreux dont paradoxalement le sentiment d’appartenance communautaire allait grandissant alors que leur nombre était en minorité toujours plus étroite. Le prix Nobel de littérature 2001, retraité malgré lui dans son cottage du Wilshire, est le descendant d’émigrants indiens recrutés à partir des années 1860, réunis dans des entrepôts à Calcutta, envoyés tels des esclaves consentants vers les différentes parties de l’Empire britannique.
De Rudyard Kipling à Allen Ginsberg, en passant par Hermann Hesse ou Malraux, le sous-continent indien a inspiré de nombreux écrivains étrangers. Tous ont contribué à forger une certaine image de l’Inde. E. M. Forster (1879 – 1970) n’a séjourné que deux fois en Inde. Il n’a consacré au sous-continent qu’un seul livre, A Passage to India (1924).
L’Allemagne a découvert les textes sacrés de l’hindouisme plus tardivement que l’Angleterre et la France. Le mythe d’une communauté culturelle aryenne, sur l’influence des théories de Gobineau dans son Essai sur l’inégalité des races humaines s’impose, à la fin du XIXe siècle, dans les cénacles des dévots de Wagner. Même si l’Inde est appréhendée là en l’orientant vers un apport raciste au germanisme, la connaissance de ses religions et de leurs principes philosophiques est favorisée. Audience renforcée par la valeur que leur accordent des penseurs aussi réputés que Schopenhauer et Hegel, ainsi que l’essor des premiers cercles bouddhistes. L’Orient, comme Hermann Hesse l’écrit en 1917 dans ce qu’il a intitulé abusivement Souvenirs de l’Inde, lui apparaît la source d’une ‘régénération féconde de l’Occident’. Le Français Romain Rolland ne cache pas sa passion indophile tandis que Malraux a toujours cru en l’avenir de l’Inde.
Les contestataires et artistes des années 1950 et 1960 aux Etats-Unis puisent dans la culture indienne quelques-unes de leurs références. Le yoga, la méditation, l’usage de haschich, un certain mysticisme et la non-violence, comme principe d’action politique.
A l’Inde, on reconnaît une littérature, mais aussi des sagesses, des traditions, des spiritualités, mais de philosophie, point. Pourtant, il y a encore deux siècles, la philosophie indienne était enseignée en France. Que s’est-il passé ? La réponse se trouve du côté des Grecs… Roger-Pol Droit, chercheur au Cnrs et chroniqueur du Monde, traite avec force détails l’oubli de l'Inde philosophique.
Dans la rubrique : Les livres du mois, sont commentés des essais et des romans.
Avant de mener ses réflexions sur la culture dans la société de masse ou sur la métaphysique à l’ombre d’Auschwitz, Theodor Adorno a travaillé sur les tendances psychologiques favorisant l’adhésion à une politique ‘autoritaire’. Il a procédé à une étude toujours d’actualité. Il a philosophé contre l’autoritarisme dans deux ouvrages : Etudes sur la personnalité autoritaire (Ed. Allia, 446 p 25 E) et Métaphysique, concept et problèmes (Ed. Payot, 263, 23 E).
Des années 1930 à sa mort, en 1969, le philosophe et musicologue Theodor Adorno a joué un rôle notable dans l’histoire des idées. Il est surtout connu comme l’un des plus féconds animateurs de l’école de Franc-fort, et comme l’éditeur des œuvres posthumes de Walter Benjamin. Le public a prêté moins d’attention au champ d’investigation sur lequel il s’est concentré aux Etats Unis où il avait émigré pour fuir l’Allemagne nazie : l’analyse des tendances psychologiques favorisant l’adhésion à une politique ‘autoritaire’.
Dans L’Afrique au-delà du miroir (éd. Philippe Rey), l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop aborde des sujets aussi variés que les défis de la globalisation (‘Echanger pour changer notre monde’), la littérature africaine (‘Littérature africaine : les mots contre les choses’) ou encore les nouveaux flux migratoires. Mais l’hétérogénéité n’est ici qu’apparente : à travers ces douze essais, publiés entre 1992 et 2006 dans différentes revues internationales (Le Monde diplomatique, la Neue Zurcher Zeiturg, Courrier international…), Diop s’efforce de combattre les idées reçues relatives au continent noir, volontiers transmises par les médias, et révèle des vérités difficiles à accepter.
Marie Ndiaye a écrit un roman : Mon cœur à l’étroit (Gallimard 2007). Un grand roman - l’adjectif s’impose - aux multiples portes, fantastique et réaliste, drôle et effrayant, suprêmement ironique surtout, traversé par des fantômes, certes, mais des fantômes saturés de chair, selon Patrick Kechichian (Le Monde des Livres). Marie Ndiaye et Jean-Yves Cendrey, deux écrivains, mari et femme depuis vingt ans, ont publié Puzzle (Trois pièces), un théâtre d’ombres et de voix étranges aux éditions Gallimard.
La débâcle irakienne et les récentes victoires électorales du parti démocrate ne marquent pas la fin de l’idéologie néoconservatrice américaine, explique Sebastien Fumaroli dans Tempête sous un crâne, l’Amérique en guerre 2003-2006 (Editions de Fallois).
Ceux qui suivent l’actualité internationale le savent : même si la sécurisation de l’approvisionnement des Etats-Unis en pétrole était en jeu, l’intervention américaine en Irak de mars-avril 2003 s’est faite en grande partie pour des motifs idéologiques : il s’agissait d’initier un processus de ‘démocratisation’ au Moyen Orient. Les maîtres d’œuvre de cette stratégie militaro-politique furent un groupe d’intellectuels proches du pouvoir, les ‘néoconservateurs’ ou, de façon abrégée, néo-cons. Francis Fukuyama, l’auteur du célèbre essai La Fin de l’Histoire (Flammarion 1992), qui fut un temps associé à ce groupe, retrace dans un petit livre clair et dense la généalogie de ces activistes issus pour la plupart de la gauche marxiste, voire du trotkisme, et devenus les défenseurs intransigeants du néo-libéralisme.
Ce numéro de Magazine littérature nous a fait connaître l’Inde, un pays abritant la plus grande démocratie, doté de l’arme nucléaire, devenu prépondérant dans les technologies de l’information, et future troisième puissance économique mondiale en 2050.
Amady Aly DIENG
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