Les cinq années perdues du processus de paix
[Eldar poursuit avec sa source favorite, Mati Steinberg, ancien du Shin Bet,
l'analyse des erreurs stratégiques d'Israël (1). Ici, comment l'initiative
de paix arabe est passée à la trappe. Analyse de cette initiative qualifiée
par Steinberg d'historique et débat juridique sur l'interprétation de la
résolution 194 de l'ONU, essentiel pour le fond]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/837965.html
Ha'aretz, 16 mars 2007
Akiva Eldar
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Le 14 janvier 2002, au moment où, en pleine trêve, les plus haut échelons
militaires et politiques israéliens envoyaient l'armée assassiner Raed
Karmi, chef de la branche armée du Fatah à Tul Karem, le Dr Mati Steinberg,
alors conseiller pour les affaires palestiniennes au Shin Bet, n'avait pas
été associé à cette décision. A ce moment-là, Avi Dichter, son patron direct
(aujourd'hui ministre de la sécurité intérieure), n'a pas voulu savoir ce
que l'expert de la maison pensait des répercussions politiques que pourrait
avoir l'assassinat d'une personnalité palestinienne clé supplémentaire.
"Exactement comme je le craignais", se rappelait Steinberg cette semaine,
"l'assassinat de Karmi a provoqué le sabordage de la trêve qui durait depuis
le 16 décembre 2001. Non seulement l'assassinat a poussé les gens du Fatah à
commettre des attentats suicides et a donné le signal de départ d'une
compétition entre eux et le Hamas, à savoir qui tuerait le plus grand nombre
de Juifs, mais il a aussi provoqué l'opération Rempart, qui a remisé au
placard l'initiative arabe [initiative saoudienne devenue "initiative arabe"
après le sommet de la Ligue arabe à Beyrouth, ndt] et annihilé toute chance
de remettre la piste diplomatique avec les Palestiniens, pour la première
fois, sur le chemin direct de l'initiative de paix arabe."
Malgré cette tendance de ses supérieurs à ignorer ses recommandations
concernant les assassinats ciblés, Steinberg ne renonça pas. Il resta au
Shin Bet jusqu'en 2003, en continuant à écrire notes et analyses. Depuis
lors, il enseigne à l'université Hébraïque et au Centre interdisciplinaire
d'Hertzliya. Dans l'un de ses tiroirs se trouve une analyse écrite à chaud,
au moment de l'initiative arabe en mars 2002.
Steinberg y comparait les nouvelles positions de la Ligue arabe à ses
résolutions précédentes. Il signalait ce qu'il définit comme "le grand
changement" : le souhait de mettre un terme au conflit, d'établir des
relations de voisinage normales entre les Etats arabes et Israël et de
parvenir à une solution mutuellement agréée de problème des réfugiés. Ayant
appris que les Etats arabes avaient commencé à diffuser les principes de
cette initiative sur différents forums, Steinberg n'eut plus de doute. il
était convaincu d'avoir devant lui un document d'une importance historique.
Document qui est remonté jusqu'au cabinet du premier ministre d'alors, Ariel
Sharon. "Ils m'ont contacté de la part du secrétariat militaire de Sharon
pour clarifier avec moi certains éléments factuels de la résolution de la
Ligue arabe. Je leur ai répété les explications que j'avais déjà écrites
dans mon analyse, et puis, je n'ai plus jamais entendu parler d'eux. A ma
connaissance, il n'y a eu aucune discussion sur le sujet."
Plusieurs jours plus tard, un quotidien israélien publiait un article du
secrétaire du gouvernement d'alors, Gideon Sa'ar (aujourd'hui député
Likoud), qui "descendait" la résolution de la Ligue. Pour Steinberg, Sa'ar
a lu le document et tenté de nier tout ce qui ressemblait à un changement
positif du côté arabe. "Il y avait là un syndrome qui opérait : 'quand on ne
veut pas regarder, on ne verra rien'," dit Steinberg qui pleure les cinq
années passées depuis. "Dans une certaine mesure, cela m'a rappelé l'époque
où le mufti Haj Amin Al Husseini s'était opposé au Livre Blanc britannique,
malgré les immenses avantages politiques que le document lui offrait, et a
fait ainsi le jeu de Ben Gourion."
Peu de temps après, Yasser Arafat annonça qu'il acceptait l'initiative arabe
et envoya même Mahmoud Abbas (aujourd'hui président de l'Autorité
palestinienne) à Washington informer les Américains de sa décision. Au même
moment, les tanks israéliens resserraient leur étau sur la Mouqata (siège du
gouvernement palestinien) à Ramallah. "Je me suis bien rendu compte que, sur
le plan de la politique intérieure, le gouvernement ne pouvait plus se
retenir et ne pas agir, mais il est inacceptable qu'au lendemain de
l'acceptation par l'Autorité palestinienne de l'initiative arabe, nous ayons
attaqué le QG de Jibril Rajoub. Car quel était le message que nous envoyions
à la population palestinienne? Que le pragmatisme ne paie pas. J'ai dit
qu'en aucun cas le centre du gouvernement palestinien ne devait être
détruit, car l'Iran et le Hamas exploiteraient le chaos et que plus tard,
nous aurions un jihad mondial", dit l'ancien conseiller du Shin Bet.
Steinberg rejette l'argument de certains, dont le professeur Shlomo Avineri,
pour qui la Ligue arabe tente d'imposer à Israël des conditions préalables.
Il a du mal à comprendre comment des gens sérieux peuvent prétendre que
quiconque attend d'Israël qu'il se retire des territoires sans avoir au
préalable mené des négociations détaillées sur les frontières, les
arrangements de sécurité, les lieux saints, etc. Pour lui, l'absence [dans
le texte de l'initiative arabe] d'exigence d'évacuer les colonies juives
dans les territoires n'est pas l'effet du hasard. Il est clair pour les
Arabes que le chemin d'un accord de paix passe par la table des
négociations.
Depuis septembre 2001, Steinberg a lu tout ce qui a été écrit en arabe sur
l'initiative de paix. Il en conclut que la Ligue arabe ne propose pas un
retrait d'abord et une normalisation ensuite, mais la simultanéité des deux.
"Et puis, quiconque exige une normalisation comme condition préalable au
retrait ne peut pas dénier à l'autre le droit d'exiger un retrait comme
condition préalable à la normalisation."
Ce que propose Mati Steinberg, ce n'est pas que le gouvernement Olmert
entame des négociations avec le gouvernement d'Ismaïl Haniyeh sur la base de
l'initiative arabe : "L'accord de La Mecque donne pouvoir à Mahmoud Abbas
de conduire les négociations. De toute façon, Olmert rencontre Abbas. La
question n'est pas avec qui parler, mais de quoi."
Pour démontrer ce dernier argument, Steinberg ressort une citation d'Ahmed
Youssef, conseiller de Haniyeh, qui déclarait au quotidien londonien A Sharq
al Awsat qu'il fallait "s'attendre à des changements idéologiques dans la
pensée du Hamas, car nous sommes prêts à réagir positivement à l'initiative
de paix arabe, à condition qu'Israël s'y tienne lui aussi, ce qui ne s'est
pas produit pour le moment." Pour Steinberg, l'initiative arabe est même
plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a cinq ans : "A
l'époque, elle concernait essentiellement les Palestiniens, alors
qu'aujourd'hui, ce texte concerne tout le Moyen-Orient. Non seulement elle
représente une solution au conflit israélo-palestinien, mais elle renforce
aussi le centre arabe sunnite. De plus, un soutien régional pourrait aider
les Palestiniens à accepter des concessions qu'ils ne seraient pas capables
de digérer tout seuls."
La question du droit au retour
La ministre des affaires étrangères Tzipi Livni exige des dirigeants des 22
Etats arabes, qui doivent se réunir à Riyad à la fin du mois pour confirmer
la ratification de l'initiative de la Ligue arabe, qu'ils en éliminent le
droit au retour. Or, contrairement aux paramètres Clinton (qui proposaient
la réalisation du droit au retour dans les frontières de l'Etat
palestinien), cette expression, qui fait peur à Israël, ne figure pas dans
le texte de l'initiative arabe. Mais, pour Livni, ce terme problématique se
camoufle sous l'expression "sur la base de la résolution 194 (1) de
l'Assemblée générale des Nations Unies", dans le chapitre final de la
proposition de la Ligue arabe qui appelle à "une solution juste et
mutuellement agréée au problème des réfugiés".
Il y a un peu plus d'un an, quand Livni tentait de rallier les gens à la
cause du plan de désengagement [de Gaza], elle s'enorgueillissait d'une
lettre du président américain Bush à Ariel Sharon sur la question des
réfugiés, dans laquelle il s'engageait à ce que, lorsque le problème des
réfugiés serait abordé lors de futures négociations, les Etats-Unis
soutiendraient la réalisation du droit au retour uniquement dans l'Etat
palestinien qui serait créé dans les territoires, et non sur le territoire
de l'Etat d'Israël. A l'époque, cette lettre fut considérée comme une
réussite majeure pour Sharon. Ce positionnement des Etats-Unis aux côtés
d'Israël sur cette question rend purement académique le débat sur
l'interprétation de la résolution 194.
Le professeur Ruth Lapidot, qui a été pendant de nombreuses années le
conseiller juridique du ministère des affaires étrangères, ne comprend pas
pourquoi les politiques israéliens font si grand cas du droit au retour.
Dans une analyse qu'elle a publiée en 2003 pour le Jerusalem Institute for
Israel Studies, elle affirme que l'argument arabe selon lequel la résolution
194 leur accorde le droit au retour n'a aucun fondement. Elle explique que
l'option du retour des Palestiniens qui souhaitaient retourner dans leurs
foyers dépendait de leur désir de vivre en paix avec leurs voisins. Cette
option, note-t-elle, n'est plus applicable depuis le début de la deuxième
Intifada en septembre 2000.
Ruth Lapidot approuve l'interprétation du professeur Geoffrey R. Watson,
ancien membre du staff juridique du Département d'Etat américain, de la
phrase, dans la résolution 194, qui stipule que "les réfugiés qui souhaitent
retourner chez eux et vivre en paix avec leurs voisins devraient ("should")
être autorisés à le faire le plus rapidement possible." Les deux experts
s'accordent pour dire que le mot "should" (contrairement au mot "shall",
par exemple) fait de cette option une simple recommandation.
Dans son livre "The Oslo Accords : International Law and the
Israeli-Palestinian Peace Agreements" (Oxford University Press), Watson note
d'ailleurs que même la délégation palestinienne à l'Assemblée générale
affirmait alors que cette expression, "should be permitted" (devraient être
autorisés) ne revenait pas à une reconnaissance du droit au retour. De plus,
il s'agit d'une résolution de l'Assemblée générale qui n'est, contrairement
à celles du Conseil de sécurité, ni opérative ni contraignante.
Mais les plus grandes critiques à l'égard de la version de Livni, selon
laquelle l'initiative de paix arabe garantit le droit au retour, se trouvent
chez les leaders du Hamas et d'Al-Qaïda. Dans une réaction officielle à la
décision de la Ligue arabe à Beyrouth, le Hamas déclarait : "Il faut
condamner énergiquement ce transfert de la question du droit au retour à la
table des négociations et cette demande que son application soit réalisée
par un accord mutuel avec Israël." Il y a six mois, Moussa Abou Marzouk,
adjoint de Khaled Mesh'al, expliquait à l'occasion d'une interview que l'une
des principales raisons pour lesquelles le Hamas avait décidé de rejeter les
initiatives diplomatiques qui avaient vu le jour ces dernières années, dont
l'initiative arabe, était "qu'une solution qui ne comprend pas le droit au
retour de tous les réfugiés et la récupération de leurs bien est intenable."
Il affirmait que la décision de la Ligue arabe sonnait le glas de ce droit
sacré.
Le Dr Mati Steinberg dit que son interprétation de l'initiative arabe est
exactement la même que celle du Hamas. "La différence entre nous", dit ce
spécialiste du Moyen-Orient, "est qu'une modification qu'ils considèrent
comme un retrait par rapport aux positions traditionnelles sur le droit au
retour et sur le conflit en général, constitue pour moi une occasion unique
de se débarrasser de l'obstacle du droit au retour pour en finir
complètement avec le conflit."
(1) Voir en particulier "Conceptions erronées, mais populaires (et
réciproquement)" http://www.lapaixmaintenant.org/article788, "Les deux
erreurs stratégiques d¹Israël et le syndrome du cordonnier"
http://www.lapaixmaintenant.org/article1267, et "Le retrait, faute de mieux
?" http://www.lapaixmaintenant.org/article995
(2) Cette résolution de l'AG des Nations Unies date du 11 décembre 1948.
l'analyse des erreurs stratégiques d'Israël (1). Ici, comment l'initiative
de paix arabe est passée à la trappe. Analyse de cette initiative qualifiée
par Steinberg d'historique et débat juridique sur l'interprétation de la
résolution 194 de l'ONU, essentiel pour le fond]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/837965.html
Ha'aretz, 16 mars 2007
Akiva Eldar
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Le 14 janvier 2002, au moment où, en pleine trêve, les plus haut échelons
militaires et politiques israéliens envoyaient l'armée assassiner Raed
Karmi, chef de la branche armée du Fatah à Tul Karem, le Dr Mati Steinberg,
alors conseiller pour les affaires palestiniennes au Shin Bet, n'avait pas
été associé à cette décision. A ce moment-là, Avi Dichter, son patron direct
(aujourd'hui ministre de la sécurité intérieure), n'a pas voulu savoir ce
que l'expert de la maison pensait des répercussions politiques que pourrait
avoir l'assassinat d'une personnalité palestinienne clé supplémentaire.
"Exactement comme je le craignais", se rappelait Steinberg cette semaine,
"l'assassinat de Karmi a provoqué le sabordage de la trêve qui durait depuis
le 16 décembre 2001. Non seulement l'assassinat a poussé les gens du Fatah à
commettre des attentats suicides et a donné le signal de départ d'une
compétition entre eux et le Hamas, à savoir qui tuerait le plus grand nombre
de Juifs, mais il a aussi provoqué l'opération Rempart, qui a remisé au
placard l'initiative arabe [initiative saoudienne devenue "initiative arabe"
après le sommet de la Ligue arabe à Beyrouth, ndt] et annihilé toute chance
de remettre la piste diplomatique avec les Palestiniens, pour la première
fois, sur le chemin direct de l'initiative de paix arabe."
Malgré cette tendance de ses supérieurs à ignorer ses recommandations
concernant les assassinats ciblés, Steinberg ne renonça pas. Il resta au
Shin Bet jusqu'en 2003, en continuant à écrire notes et analyses. Depuis
lors, il enseigne à l'université Hébraïque et au Centre interdisciplinaire
d'Hertzliya. Dans l'un de ses tiroirs se trouve une analyse écrite à chaud,
au moment de l'initiative arabe en mars 2002.
Steinberg y comparait les nouvelles positions de la Ligue arabe à ses
résolutions précédentes. Il signalait ce qu'il définit comme "le grand
changement" : le souhait de mettre un terme au conflit, d'établir des
relations de voisinage normales entre les Etats arabes et Israël et de
parvenir à une solution mutuellement agréée de problème des réfugiés. Ayant
appris que les Etats arabes avaient commencé à diffuser les principes de
cette initiative sur différents forums, Steinberg n'eut plus de doute. il
était convaincu d'avoir devant lui un document d'une importance historique.
Document qui est remonté jusqu'au cabinet du premier ministre d'alors, Ariel
Sharon. "Ils m'ont contacté de la part du secrétariat militaire de Sharon
pour clarifier avec moi certains éléments factuels de la résolution de la
Ligue arabe. Je leur ai répété les explications que j'avais déjà écrites
dans mon analyse, et puis, je n'ai plus jamais entendu parler d'eux. A ma
connaissance, il n'y a eu aucune discussion sur le sujet."
Plusieurs jours plus tard, un quotidien israélien publiait un article du
secrétaire du gouvernement d'alors, Gideon Sa'ar (aujourd'hui député
Likoud), qui "descendait" la résolution de la Ligue. Pour Steinberg, Sa'ar
a lu le document et tenté de nier tout ce qui ressemblait à un changement
positif du côté arabe. "Il y avait là un syndrome qui opérait : 'quand on ne
veut pas regarder, on ne verra rien'," dit Steinberg qui pleure les cinq
années passées depuis. "Dans une certaine mesure, cela m'a rappelé l'époque
où le mufti Haj Amin Al Husseini s'était opposé au Livre Blanc britannique,
malgré les immenses avantages politiques que le document lui offrait, et a
fait ainsi le jeu de Ben Gourion."
Peu de temps après, Yasser Arafat annonça qu'il acceptait l'initiative arabe
et envoya même Mahmoud Abbas (aujourd'hui président de l'Autorité
palestinienne) à Washington informer les Américains de sa décision. Au même
moment, les tanks israéliens resserraient leur étau sur la Mouqata (siège du
gouvernement palestinien) à Ramallah. "Je me suis bien rendu compte que, sur
le plan de la politique intérieure, le gouvernement ne pouvait plus se
retenir et ne pas agir, mais il est inacceptable qu'au lendemain de
l'acceptation par l'Autorité palestinienne de l'initiative arabe, nous ayons
attaqué le QG de Jibril Rajoub. Car quel était le message que nous envoyions
à la population palestinienne? Que le pragmatisme ne paie pas. J'ai dit
qu'en aucun cas le centre du gouvernement palestinien ne devait être
détruit, car l'Iran et le Hamas exploiteraient le chaos et que plus tard,
nous aurions un jihad mondial", dit l'ancien conseiller du Shin Bet.
Steinberg rejette l'argument de certains, dont le professeur Shlomo Avineri,
pour qui la Ligue arabe tente d'imposer à Israël des conditions préalables.
Il a du mal à comprendre comment des gens sérieux peuvent prétendre que
quiconque attend d'Israël qu'il se retire des territoires sans avoir au
préalable mené des négociations détaillées sur les frontières, les
arrangements de sécurité, les lieux saints, etc. Pour lui, l'absence [dans
le texte de l'initiative arabe] d'exigence d'évacuer les colonies juives
dans les territoires n'est pas l'effet du hasard. Il est clair pour les
Arabes que le chemin d'un accord de paix passe par la table des
négociations.
Depuis septembre 2001, Steinberg a lu tout ce qui a été écrit en arabe sur
l'initiative de paix. Il en conclut que la Ligue arabe ne propose pas un
retrait d'abord et une normalisation ensuite, mais la simultanéité des deux.
"Et puis, quiconque exige une normalisation comme condition préalable au
retrait ne peut pas dénier à l'autre le droit d'exiger un retrait comme
condition préalable à la normalisation."
Ce que propose Mati Steinberg, ce n'est pas que le gouvernement Olmert
entame des négociations avec le gouvernement d'Ismaïl Haniyeh sur la base de
l'initiative arabe : "L'accord de La Mecque donne pouvoir à Mahmoud Abbas
de conduire les négociations. De toute façon, Olmert rencontre Abbas. La
question n'est pas avec qui parler, mais de quoi."
Pour démontrer ce dernier argument, Steinberg ressort une citation d'Ahmed
Youssef, conseiller de Haniyeh, qui déclarait au quotidien londonien A Sharq
al Awsat qu'il fallait "s'attendre à des changements idéologiques dans la
pensée du Hamas, car nous sommes prêts à réagir positivement à l'initiative
de paix arabe, à condition qu'Israël s'y tienne lui aussi, ce qui ne s'est
pas produit pour le moment." Pour Steinberg, l'initiative arabe est même
plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a cinq ans : "A
l'époque, elle concernait essentiellement les Palestiniens, alors
qu'aujourd'hui, ce texte concerne tout le Moyen-Orient. Non seulement elle
représente une solution au conflit israélo-palestinien, mais elle renforce
aussi le centre arabe sunnite. De plus, un soutien régional pourrait aider
les Palestiniens à accepter des concessions qu'ils ne seraient pas capables
de digérer tout seuls."
La question du droit au retour
La ministre des affaires étrangères Tzipi Livni exige des dirigeants des 22
Etats arabes, qui doivent se réunir à Riyad à la fin du mois pour confirmer
la ratification de l'initiative de la Ligue arabe, qu'ils en éliminent le
droit au retour. Or, contrairement aux paramètres Clinton (qui proposaient
la réalisation du droit au retour dans les frontières de l'Etat
palestinien), cette expression, qui fait peur à Israël, ne figure pas dans
le texte de l'initiative arabe. Mais, pour Livni, ce terme problématique se
camoufle sous l'expression "sur la base de la résolution 194 (1) de
l'Assemblée générale des Nations Unies", dans le chapitre final de la
proposition de la Ligue arabe qui appelle à "une solution juste et
mutuellement agréée au problème des réfugiés".
Il y a un peu plus d'un an, quand Livni tentait de rallier les gens à la
cause du plan de désengagement [de Gaza], elle s'enorgueillissait d'une
lettre du président américain Bush à Ariel Sharon sur la question des
réfugiés, dans laquelle il s'engageait à ce que, lorsque le problème des
réfugiés serait abordé lors de futures négociations, les Etats-Unis
soutiendraient la réalisation du droit au retour uniquement dans l'Etat
palestinien qui serait créé dans les territoires, et non sur le territoire
de l'Etat d'Israël. A l'époque, cette lettre fut considérée comme une
réussite majeure pour Sharon. Ce positionnement des Etats-Unis aux côtés
d'Israël sur cette question rend purement académique le débat sur
l'interprétation de la résolution 194.
Le professeur Ruth Lapidot, qui a été pendant de nombreuses années le
conseiller juridique du ministère des affaires étrangères, ne comprend pas
pourquoi les politiques israéliens font si grand cas du droit au retour.
Dans une analyse qu'elle a publiée en 2003 pour le Jerusalem Institute for
Israel Studies, elle affirme que l'argument arabe selon lequel la résolution
194 leur accorde le droit au retour n'a aucun fondement. Elle explique que
l'option du retour des Palestiniens qui souhaitaient retourner dans leurs
foyers dépendait de leur désir de vivre en paix avec leurs voisins. Cette
option, note-t-elle, n'est plus applicable depuis le début de la deuxième
Intifada en septembre 2000.
Ruth Lapidot approuve l'interprétation du professeur Geoffrey R. Watson,
ancien membre du staff juridique du Département d'Etat américain, de la
phrase, dans la résolution 194, qui stipule que "les réfugiés qui souhaitent
retourner chez eux et vivre en paix avec leurs voisins devraient ("should")
être autorisés à le faire le plus rapidement possible." Les deux experts
s'accordent pour dire que le mot "should" (contrairement au mot "shall",
par exemple) fait de cette option une simple recommandation.
Dans son livre "The Oslo Accords : International Law and the
Israeli-Palestinian Peace Agreements" (Oxford University Press), Watson note
d'ailleurs que même la délégation palestinienne à l'Assemblée générale
affirmait alors que cette expression, "should be permitted" (devraient être
autorisés) ne revenait pas à une reconnaissance du droit au retour. De plus,
il s'agit d'une résolution de l'Assemblée générale qui n'est, contrairement
à celles du Conseil de sécurité, ni opérative ni contraignante.
Mais les plus grandes critiques à l'égard de la version de Livni, selon
laquelle l'initiative de paix arabe garantit le droit au retour, se trouvent
chez les leaders du Hamas et d'Al-Qaïda. Dans une réaction officielle à la
décision de la Ligue arabe à Beyrouth, le Hamas déclarait : "Il faut
condamner énergiquement ce transfert de la question du droit au retour à la
table des négociations et cette demande que son application soit réalisée
par un accord mutuel avec Israël." Il y a six mois, Moussa Abou Marzouk,
adjoint de Khaled Mesh'al, expliquait à l'occasion d'une interview que l'une
des principales raisons pour lesquelles le Hamas avait décidé de rejeter les
initiatives diplomatiques qui avaient vu le jour ces dernières années, dont
l'initiative arabe, était "qu'une solution qui ne comprend pas le droit au
retour de tous les réfugiés et la récupération de leurs bien est intenable."
Il affirmait que la décision de la Ligue arabe sonnait le glas de ce droit
sacré.
Le Dr Mati Steinberg dit que son interprétation de l'initiative arabe est
exactement la même que celle du Hamas. "La différence entre nous", dit ce
spécialiste du Moyen-Orient, "est qu'une modification qu'ils considèrent
comme un retrait par rapport aux positions traditionnelles sur le droit au
retour et sur le conflit en général, constitue pour moi une occasion unique
de se débarrasser de l'obstacle du droit au retour pour en finir
complètement avec le conflit."
(1) Voir en particulier "Conceptions erronées, mais populaires (et
réciproquement)" http://www.lapaixmaintenant.org/article788, "Les deux
erreurs stratégiques d¹Israël et le syndrome du cordonnier"
http://www.lapaixmaintenant.org/article1267, et "Le retrait, faute de mieux
?" http://www.lapaixmaintenant.org/article995
(2) Cette résolution de l'AG des Nations Unies date du 11 décembre 1948.
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