Les corbeaux en campagne
Epiés sans relâche, les journalistes politiques sont constamment soupçonnés de connivence.
Par Jérôme DORVILLE, Marc TRONCHOT
Libération.fr QUOTIDIEN : jeudi 8 mars 2007
Jérôme Dorville et Marc Tronchot directeurs adjoints de la rédaction d'Europe 1.
Attention : défense de sourire, de serrer la main, de plaisanter, de déjeuner, de s'asseoir à côté, de dire bonjour, au revoir, merci. Attention, malheureux reporters qui avez la mission ingrate de suivre les candidats à l'élection présidentielle, vous êtes prévenus : pas un de vos gestes, pas une de vos paroles, qui ne soient épiés, enregistrés, analysés, décortiqués, passés au test infaillible de la connivence. Les flics de la profession, assistés de leurs indics passe-muraille, traquent le moindre signe d'une prétendue compromission et, en cas de comportement supposé déviant, s'empressent de vous dénoncer. Anonymement. Les corbeaux sont de retour mais se parent des plumes de la modernité. Dénoncer sur le Net, dans les blogs, ça a quand même une autre allure que de glisser une enveloppe dans une boîte aux lettres.
Hélène Fontanaud, chef du service politique d'Europe 1, est la dernière cible en date de ces «boeufs carottes» à carte de presse. Et quelle faute inexpiable a-t-elle commise ? Celle d'avoir, avec plusieurs de ses confrères et consoeurs, entonné le Chant des partisans devant la maison de Maurice Druon, au moment où celui-ci raccompagnait sur le perron Nicolas Sarkozy. Juste un petit clin d'oeil et une forme d'hommage au grand résistant qui est aussi l'un des auteurs, avec Joseph Kessel, de cet hymne de la France résistante et de l'armée des ombres.
Mais au diable les subtilités. A partir des trois secondes de cette séquence diffusée sur France 3, le Mouvement des jeunes socialistes qui a «emprunté» ces images sans demander son avis à la chaîne publique a monté une manipulation grossière tendant à faire croire que la journaliste d'Europe 1 avait «mis en scène» cet impromptu dans le seul but de complaire à Nicolas Sarkozy. Car c'est une affaire entendue : Europe 1, dirigée par Jean-Pierre Elkabbach, propriété d'Arnaud Lagardère, roule pour Sarko et tous les journalistes du service politique de la station sont des sous-marins de l'UMP.
Mais le plus désolant, dans ce triste épisode, est que cette propagande poisseuse ait trouvé un relais complaisant sur le site Internet du Nouvel Observateur, avec un lien direct permettant de visionner la vidéo du MJS. Et sur la photo capturée placée en tête de l'article du nouvelobs.com, une flèche (rose !) pointait en direction de la journaliste d'Europe 1, devenue ainsi la connivence incarnée. La méthode avait d'ailleurs déjà été utilisée dans une émission de télé dont le fonds de commerce est de débusquer les «connivents» : deux journalistes de radio apparaissaient, dans un reportage, cerclées de rouge, stigmatisées pour cause de soi-disant complicité avec Ségolène Royal.
Jeter en pâture sur les blogs une journaliste présumée coupable, c'est moderne. De la démocratie directe. Il faut lire les centaines de commentaires qui ont accompagné la publication de l'article sur le site du Nouvel Obs . Quelques-uns s'indignent, mais l'écrasante majorité se déchaîne. C'est la curée, haineuse, contre les journalistes : tous vendus à Sarko, tous corrompus, tous pourris.
Ce climat de lynchage, comment ne pas le lier aux propos trop souvent entendus dans les meetings de droite comme de gauche ? Quand les candidats désignent à la vindicte les journalistes et les propriétaires des journaux, alors même qu'ils prétendent exercer un contrôle de plus en plus étroit sur leur propre image. Voilà donc les conséquences de la nouvelle inquisition à laquelle notre profession se soumet et se livre parfois avec délices masochistes. Pour ce qui nous concerne, à Europe 1, nous ne nous laisserons pas intimider.
Durant cette campagne présidentielle, comme en toute occasion, la ligne éditoriale d'Europe 1 est celle de la neutralité, de l'équilibre (mesuré, rappelons-le, avec une grande vigilance par le CSA), de l'indépendance et de l'impartialité . Toutes nos émissions en témoignent et nous n'acceptons qu'un seul juge : l'auditeur.
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