L’idéal républicain en danger ?

Publié le par david castel


Hervé Lewandowski/RMN

Derrière les mots, des principes que la majorité des Français estiment menacés. C’est ce que révèle notre sondage.


Les enfants la connaissent dès l’école primaire. Elle trône à tous les coins de rue, inscrite en majesté au fronton des édifices publics. Nous la croisons tous les jours, sur les timbres-poste, sur l’en-tête des courriers officiels, ceux de la mairie ou du fisc. Liberté, Egalité, Fraternité. Quoi de plus familier que la devise de la République ? Quoi de plus anodin aussi, pourrait-on avancer. Invisible, à force d’être partout. Transparente, à force d’évidence. Lessivée, à force d’avoir servi. Triple erreur ! Héritée des Lumières, inscrite dans notre Constitution, la trilogie républicaine fait partie intégrante de notre patrimoine national, à l’instar de Marianne ou de La Marseillaise. Et les Français y restent fondamentalement attachés. Pour eux, ces trois mots ont un sens et ils en revendiquent l’actualité. Trois mois avant l’élection présidentielle pourtant, les vieilles valeurs de notre démocratie, loin d’être confortées par plus de deux siècles de tradition et d’expérience, apparaissent largement fragilisées.

Pour preuve le sondage que nous venons de réaliser avec le concours de TNS-Sofres et dont les résultats nous ont, à plusieurs égards, surpris (1). Aux yeux de nos compatriotes, toutes tendances politiques confondues, la liberté, l’égalité et la fraternité sont aujourd’hui menacées et méritent d’être défendues. Mais que mettent-ils derrière ces mots ? Et que signifie, plus généralement, cette angoisse collective sur l’avenir de nos valeurs les plus traditionnelles ? Autant d’interrogations que nous avons soumises à Pascal Perrineau, directeur du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences-Po), après lui avoir confié les résultats de notre sondage.
 
Et s’il fallait choisir entre liberté, égalité et fraternité ?

Sur cette première question – difficile ! –, l’opinion publique apparaît relativement partagée. La liberté arrive en tête à une courte majorité absolue (52 %), suivie de l’égalité (30 %), puis de la fraternité (16 %). Si cet ordre était prévisible, pour Pascal Perrineau, c’est la ventilation des réponses par famille politique qui est intéressante. Les grands électorats centraux – en gros, la gauche et la droite de gouvernement – font en effet à peu près les mêmes choix, la gauche privilégiant légèrement l’égalité (32 %) et la droite donnant plutôt sa préférence à la liberté (56 %). Mais les extrêmes, en revanche, se distinguent nettement. « A l’extrême droite, la préférence pour la liberté s’établit à 69 % et conduit à relativiser l’adhésion supposée des électeurs du Front national aux tendances autoritaristes de leur parti. On retrouve ici le tempérament protestataire de cet électorat, où les professions indépendantes, surreprésentées, sont toujours promptes à manifester leur hostilité à l’égard de l’Etat. A l’extrême gauche, en revanche, on a la tripe nettement égalitaire (49 %), témoin de cette spécificité hexagonale que Tocqueville notait déjà au XIXe siècle, cette passion d’une partie du peuple français pour l’égalité, au risque de rogner sur les libertés. »

Quant à la fraternité, qui fait souvent figure de parent pauvre de la devise républicaine, ses scores sont équivalents à droite (15,4 %) et à gauche (14,1 %). Seuls les Verts la placent plus haut que les autres familles politiques, à 25 %, devant l’égalité. « Les électeurs écologistes sont en général plus jeunes et plus diplômés que la moyenne, note Pascal Perrineau. Ce résultat traduit leur sensibilité particulière à la dégradation du lien social et du vivre ensemble. Pour eux, cette vieille idée de la fraternité mérite d’être réexplorée. »
 
Et si on devait ajouter un mot à la devise républicaine?

La deuxième question de notre sondage invitait à choisir, parmi un éventail de mots, celui qui pourrait jouer le quatrième mousquetaire de la devise républicaine. Pour Pascal Perrineau, les réponses obtenues montrent à quel point la préoccupation du lien social traverse l’ensemble de la société française. On ne peut en effet qu’être frappé par le plébiscite du « respect », qui l’emporte à 68 % ! Même le mot « sécurité », arrivé en second (à 33 %), ne fait pas la moitié de son score. « Cette promotion du respect signifie que les Français sont inquiets de l’évolution de leur société, qui s’est à la fois individualisée et pluralisée : les gens aujourd’hui se définissent par l’appartenance à de multiples groupes qui peuvent aller des choix musicaux ou vestimentaires à l’origine générationnelle ou sociale, en passant par la croyance ou la tradition religieuses. La France est devenue plurielle et multiculturelle. Le respect est ainsi revendiqué aussi bien par les jeunes issus de l’immigration que par les personnes âgées, choquées par la “montée des incivilités”. Dans les deux cas, c’est la reconnaissance de l’identité de l’autre qui est en jeu. » Dans cette optique, les 2e et 3e positions des mots « sécurité » et « éducation » ne sont guère étonnantes. La demande de sécurité traduirait ainsi l’aspiration à la restauration de la paix et du lien social. Quant à l’éducation, elle marquerait, outre l’espoir d’un accomplissement individuel, celui d’un apprentissage des repères, supposés perdus, par la nouvelle génération. Le respect, ça s’apprend.
 
La liberté, c’est quoi ?

Pour être concret, nous avons demandé aux Français de choisir parmi diverses formes de liberté. Sans hésiter, nos concitoyens font, dans un bel élan, le choix du patrimoine républicain, en portant très haut les libertés les plus classiques, celles pour lesquelles nos ancêtres se sont d’abord battus : la liberté d’expression et celle d’aller et venir. La première en particulier, qui fait (à 85 %) l’objet d’un véritable consensus exprimé par toutes les générations, tous les milieux sociaux, tous les niveaux culturels et toutes les tendances politiques ! « La période électorale renforce probablement ce choix, observe Pascal Perrineau, mais c’est le vieux fonds révolutionnaire qui s’exprime avec ce choix. Et sans doute une certaine maturité démocratique qui considère que le vote ne suffit plus à l’exercice du contrôle citoyen. Toutes les études menées par le Cevipof montrent cette volonté de participation et de prise de parole des Français par tous les moyens : le vote, mais aussi l’action des associations, les pétitions, les manifestations et Internet, bien entendu, en particulier chez les plus jeunes. »
 
La liberté grignotée ?

La quatrième question invitait les sondés à se prononcer sur une série de mesures récentes : non pas sur leur opportunité, mais sur leur éventuel caractère attentatoire à la liberté. Le croisement entre les fichiers de données personnelles est la décision la plus stigmatisée (44 %). De manière générale, les réponses se différencient en fonction de la catégorie socioprofessionnelle. Face à des questions concrètes, les opinions se structurent en effet logiquement autour des pratiques des différentes classes sociales. C’est ainsi que les personnes d’un milieu social aisé (cadres moyens et supérieurs) s’inquiètent des mesures à caractère sécuritaire (croisement des fichiers, caméras de surveillance dans les lieux publics), quand les moins favorisés (ouvriers, employés) sont évidemment sensibles à ce qui touche à la vie quotidienne, à l’instar du déremboursement des médicaments, vécu comme une atteinte à la liberté de se soigner. Les mesures justifiées par des enjeux de sécurité ou de santé, comme l’interdiction de fumer dans les lieux publics ou les contrôles-radar sur la route, font l’objet d’une assez grande tolérance. La liberté s’arrête là où commence celle des autres...
 
Des menaces sur tous les fronts ?

Tout au long de ce sondage, les Français expriment ainsi leur attachement aux valeurs phares de la République, considérées à l’aune des bouleversements de notre société. Mais la plus grande surprise vient avec la cinquième question, qui montre à quel point leurs craintes, déjà perceptibles, sont importantes : aujourd’hui 80 % des Français estiment que l’égalité est menacée, 69 % s’inquiètent pour la fraternité et 59 % pour la liberté ! Scores inattendus, incroyablement élevés, qui, pour Pascal Perrineau, donnent la mesure du malaise de la société française. « De nombreuses enquêtes confirment ce sentiment de peur, cette façon de voir l’environnement intérieur et extérieur – les mutations de notre société, la mondialisation – comme celui de tous les dangers. La France est le plus inquiet de tous les pays européens. Ce sentiment de menace sur nos trois grandes valeurs est le signe d’une crise de notre modèle républicain : crise du modèle social français, que nos compatriotes ont tendance à idéaliser en l’imaginant plus égalitaire qu’il n’est en réalité, crise du modèle d’intégration et d’assimilation (comment concilier discrimination positive et “égalité” républicaine ?) et crise du vivre ensemble. » Du point de vue de l’appartenance politique, ce sont les électeurs d’extrême droite qui sont les plus inquiets. 92,5 % d’entre eux jugent la liberté menacée, 96,7 % s’inquiètent pour l’égalité et 80,8 % pour la fraternité. Les électeurs de droite, en revanche, apparaissent un peu plus confiants que les autres (les chiffres tombent respectivement à 40,8 %, 70,3 % et 65,2 %). « Sans doute parce que la droite est actuellement au pouvoir. On est plus sévère quand on est dans l’opposition », note Pascal Perrineau.
 
Et s’il fallait choisir entre une politique fondée sur la liberté et une politique fondée sur l’égalité ?

La réponse à cette dernière question surprend moins, tant elle se situe dans la logique des précédentes. Quand l’égalité est considérée comme la valeur la plus menacée, il paraît normal que les Français choisissent, pour les dix ans à venir, une politique fondée sur celle-ci (55 %) plutôt que sur la liberté (38 %). Même les électeurs de droite, de tradition plus libérale qu’égalitaire, ne donnent qu’un léger avantage à la liberté (50,5 %). La boucle est ainsi bouclée. Au niveau des principes, c’est la liberté qui arrivait en tête, dans la pratique, c’est l’égalité qui doit être la priorité. Manière, pour les Français, de dire qu’il faut à la fois être attentif à la liberté, qui n’est jamais définitivement acquise, et actif pour faire progresser l’égalité (et la fraternité), domaines où il reste beaucoup à faire. Les citoyens candidats ont du pain sur la planche.
Michel Abescat
(1) Sondage effectué du 9 au 16 janvier 2007 par TNS-Sofres auprès d’un échantillon de 1 000 personnes de 15 ans et plus, représentatives de la population française (méthode des quotas). Infographies : WAG
Télérama n° 2977 - 3 Février 2007
Publicité

Publié dans Découpage électoral

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article