La présidentielle vue de mon amphi

Publié le par david castel


LE MONDE | 19.01.07 | 17h03  •  Mis à jour le 19.01.07 | 18h32

ls débattent. Dieu comme ils débattent ! Avec fièvre, passion, sérieux, humour, avec mesure et démesure. Parfois avec emphase, sans crainte de reproduire les tics de ces politiciens qui les agacent, qui les fascinent, même s'ils s'en moquent quand ils les voient à la télé. Parfois avec désinvolture, juste pour le plaisir d'un bon mot ou pour moucher un adversaire arrogant ou simplement maladroit. Le plus souvent avec jubilation. Ils débattent dans les amphis, ils débattent sur Internet, ils débattent sur la "péniche", ce banc de bois circulaire qui semble posé là, dans le hall d'entrée de l'école, depuis des décennies. Ils débattent dans les escaliers, dès la sortie des cours ; sur les trottoirs étroits de la rue Saint-Guillaume qui longe leur école ; à la cafétéria mal éclairée du sous-sol de l'établissement ; ou alors au Basile, le café bruyant situé à l'angle de la rue, trop cher pour bien des bourses, mais où se côtoient élèves et maîtres de conférences ; à l'Abbaye, le mini bar réputé - allez savoir pourquoi - "plus fabiusien que le précédent, ouvertement strausskahnien-libéral" ; ou alors au Bizuth, plus feutré, plus bourgeois, de l'autre côté du boulevard Saint-Germain. Ils débattent, palabrent, arguent, ergotent, se jaugent et se confrontent. Ils adorent ça. On les forme à ça. Cent trente-cinq ans qu'il en est ainsi ! Et de l'avis de certains professeurs, en termes d'intensité, 2007, sans battre des records, pourrait bien être une grande année.

"Ça n'arrête pas ! dit Jessica Taylor, 18 ans, première année venue de Cannes, sourire espiègle et regard vif. On cause, on cause, on ne parle que de politique et on refait le monde tous les jours, en cours, au resto U, dans les couloirs ! J'ai l'impression qu'on passe son temps en joutes verbales !" C'est très simple, glisse un garçon au visage de jeune fille : "Si vous demandez à l'un des 6 300 élèves de Sciences Po son opinion politique, il vous répondra à coup sur : j'aime le débat ! Et on sera tous d'accord là-dessus !" Caroline Soubayroux, 18 ans, de Marseille, trouve fabuleux ce hasard du calendrier qui la propulse à l'Institut l'année d'une élection présidentielle : "Vous imaginez la chance ! L'émulation ! Les questionnements, les discussions !"

Un bouillon de culture. Voilà ce qu'est venu chercher Arthur Millerand, Parisien du même âge, et voilà ce qu'il adore : "Pas forcément un enseignement pragmatique, mais une formation qui réponde à la crise de l'imaginaire, qui rappelle les utopies qui ont permis aux grands hommes de penser et rêver, qui nous aide à nous former une opinion du monde et de la modernité."

N'est-ce pas réjouissant, sourit Lucie Ruat, 18 ans, originaire de la région parisienne ? "Il y a des débats partout, ça part dans tous les sens, avec des gens intéressés.

C'est dans ces moments-là que je me dis : chic ! Je suis parmi eux ! On se passionne tous pour la marche du monde. Et c'est génial !"

Génial. Le mot sort fréquemment de la bouche des élèves des deux premières années de Sciences Po, plutôt contents de leur sort. Génial de débattre des défis économiques de l'Afrique - le 16 janvier -, des prisons "honte de la République" le lendemain, du modèle social français le 18, des dérives du religieux le 20, de la crise de compétitivité de la France et de l'Europe le 22, etc. Génial d'avoir intégré l'école dont sont issus les principaux personnages de l'Etat, les deux plus importants candidats à l'élection présidentielle (Ségolène Royal en 1975 et Nicolas Sarkozy en 1981) et dont les profs sont parfois des stars : "Le jour où mes amies de fac ont su que j'avais Dominique Strauss-Kahn comme prof d'économie, elles m'ont suppliée de leur permettre de se glisser en fraude au premier rang de l'amphi !", raconte une jeune fille. Génial de croiser dans les couloirs quelques figures historiques : "Quand je rentre le week-end dans mon village normand de 550 habitants après avoir entendu Shimon Peres, disons que cela fait bizarre !", avoue Philippe Dujardin, 17 ans, boursier, dont le père ouvrier est au chômage.

Génial enfin d'entreprendre une formation qui, ils en sont convaincus, les conduira sur les voies de la réussite. Les forums-entreprises leur permettent de constater l'intérêt - "l'avidité" dit une élève - de certaines sociétés à leur égard. Les réseaux combinés d'enseignants et d'anciens élèves marchent à fond pour l'obtention des stages et premiers emplois. Bref. "Il m'arrive d'être déprimé sur l'avenir de la France, explique Louis Rambaud, 18 ans, de Compiègne. Jamais sur le mien !" A la différence de beaucoup de jeunes Français, l'étudiant de Sciences Po est résolument optimiste. Il est en décalage et il le sait très bien.

D'abord, il aime la politique. Avec des nuances bien sûr. Et aussi des exceptions comme cette jeune fille de 23 ans qui ne souhaite pas dire son nom mais s'affirme dégoûtée par la démagogie, l'opportunisme et l'absence de conviction du personnel politique. "J'en arrive à douter de la démocratie !" Pardon ? "Le système tourne à la farce, comme aux Etats-Unis ! Un grand barnum, voilà ce que devient une élection présidentielle. Pour gagner il faut des tunes et une bonne com'. Point. Ne parlons pas d'idées, de courage, de discernement. Préférons pub, marketing, télévision. C'est écoeurant !" La fréquentation, plusieurs années, de l'Institut d'études politiques (le vrai nom de Sciences Po) apprend la distance et l'esprit critique...

Pourtant la plupart des jeunes élèves expriment un réel appétit pour la politique. Il y a évidemment quelques militants phares, tel Hugo Brugière, 18 ans, responsable départemental adjoint des jeunes UMP de l'Oise, tête de liste du syndicat UNI ("la droite universitaire"), cité par ses camarades comme l'exemple caricatural du petit Sarkozy aux dents longues. Blond, look gamin, sourire immense et poigne d'acier, il assume avec bonheur cette image, fier d'avoir contracté le virus de la politique à 13 ans en entrant au conseil municipal des jeunes de Chantilly et en "flashant" sur son maire, Eric Woerth, devenu député et membre d'un gouvernement Raffarin. "Je pense toujours aux paroles de Baden Powell, comme d'ailleurs de Sarkozy, évoquant les derniers instants d'un homme qui, se retournant sur son passé, doit pouvoir se dire : "j'ai fait quelque chose de mon existence !" Eh bien, pour moi, le rêve serait de franchir les portes du Palais-Bourbon pour servir l'intérêt général." En attendant, il roule pour le président de l'UMP, littéralement "ébloui, halluciné, galvanisé par la force de son discours. Il faut redonner de l'énergie, du rêve, de la confiance aux jeunes ! Il nous faut un chef et de la poigne. Sans nostalgie du gaullisme. Moi, c'est la grande Margaret Thatcher ma référence. Capable d'un bon coup de pied dans la fourmilière, pour changer les mentalités, quitte à se retirer ensuite. Ce sera cela, l'effet Sarko."

La fougue d'Hugo fait sourire Rémy Ceresiani, 18 ans, qui, lui, apprenant à Montauban son acceptation sur dossier à l'Ecole, a aussitôt créé l'association Génération Ségolène-Sciences Po. "J'aime la méthode de démocratie participative, j'aime que la candidate soit à l'écoute de la société et se nourrisse des contributions de sa base. J'aime qu'elle demande des alliés et pas des alignés. Des gens à idées et des bosseurs. Notre génération en a marre du fatalisme de nos aînés. C'est pour cela que j'ai l'impression d'une vraie rencontre avec notre génération." Il est mordu, c'est indéniable. Comme Thomas Ernoult, 19 ans, qui rêve de Sciences Po depuis sa cinquième à Pontivy, songe maintenant à l'ENA et envisage la politique comme une affaire de foi. "Fini, l'homme politique du XXe siècle à la de Gaulle ou Mitterrand qu'on regardait en contre-plongée ! Ségolène incarne à fond le XXIe : proche, humaine, à l'écoute. On est beaucoup plus dans un processus d'identification que de vénération !" Laissez-lui cependant deux minutes pour évoquer la première fois où il a rencontré la candidate socialiste et là, les yeux rêveurs et la voix douce, il évoquera "son magnétisme, la ferveur populaire, partout dans son sillage ; et puis ce charisme, cette émotion qui soudain se dégage..."

Allez ! Les militants à Sciences Po restent très minoritaires. Les autres ont des idées, des intérêts, des coups de coeur, des idéaux et des questions. Ils brûlent en tout cas d'aller voter. "Avec quelle joie !", précise Marion Gautier, de Rennes, encore âgée de 17 ans. Joie et... "responsabilité", insiste Alexandre Dias de Olivera, de la banlieue parisienne. "Que de leçons à tirer du passé ! Que de choses à corriger ! Rappelons-nous l'erreur du référendum ! La catastrophe du 21 avril 2002..." Funeste premier tour de l'élection présidentielle qui fit émerger Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac. "Ça ne m'avait pas du tout étonné, dit Philippe Dujardin. J'entendais tous les jours des propos racistes, coléreux, amers. Et Le Pen donnait aux gens l'impression de prendre en compte leur désespoir." Un choc, tout de même, non ? "Une secousse ! Je me rappelle en avoir discuté avec mes amis, on était désolés..." Rapide calcul : en 2002, Alexandre avait... 12 ans !

Moi, dit Jessica, cela m'a donné envie de voter, de militer, de faire quelque chose. Un véritable éveil à la vie politique !" Eveil pour tous. Et vote utile obligatoire. "Pas le choix !, dit Joris Lech, 18 ans, dont le père est maçon à Vaison-la-Romaine et la mère secrétaire. J'ai un bon feeling avec Marie-George Buffet, mais je voterai Ségo. Je veux une femme présidente dans ce pays qui a tellement l'image machiste. Je la trouve rassurante et zen.

- Toi, le communiste, tu voterais pour la libérale ?, s'étonne Marion Aubry de Montpellier.

- Je voterai utile ! Elle est trop filoute pour ne pas se méfier de tous les courtisans de la dernière heure. Et au moins elle n'est pas atlantiste comme Sarko."

Sarko-Ségo. Ségo-Sarko... Les positions ne sont pas aussi tranchées qu'on pourrait le croire.. "Il paraît qu'on entre à Sciences Po en votant à gauche et qu'on en sort en votant à droite !", sourit Marion Aubry. "Non, corrige Joris. Mais on apprend que la marge de manoeuvre est étroite pour les gouvernants. Que le train de la mondialisation est parti depuis trop longtemps pour qu'on puisse le faire dérailler ou changer de direction. Que le ministre français des finances a été dévalisé de ses pouvoirs au profit de la Commission européenne..." En gros, commente Clémence de Folleville, qui finit sa cinquième année et vient de réussir le barreau de Paris, "on comprend que Sarko ou Ségo ne pourront influer qu'à la marge et qu'il ne faut guère nourrir d'illusion sur l'alternance. Finis les choix idéologiques et les arguments manichéens. C'est un style et des sensibilités qui différencient aujourd'hui les deux candidats."

Un vote à bulletins secrets organisé le 24 octobre 2006 par le professeur Olivier Duhamel auprès des 500 élèves de première année donnait les résultats suivants : 38 % Royal, 28 % Sarkozy et 19 % Bayroux. Voynet, Besancenot et Buffet étaient autour de 3 à 4 %, Le Pen, de Villiers et Laguiller autour de 1 %. Un autre vote montrait que, si les étudiants avaient eu à choisir entre les trois prétendants socialistes, Strauss-Kahn raflait la mise avec 61,7 % des voix contre 25,3 % à Royal et 7,3 % à Fabius. En duel contre Sarkozy, Strauss-Kahn gagnait haut la main avec 71,4 % des voix contre 22,5 %, Royal ne le battant qu'avec 54,4 % des voix contre 35,1 %. Il est vrai que le "professeur Strauss-Kahn" est ici chez lui et que la candidate socialiste, majoritaire chez les étudiants, suscite aussi des sarcasmes et railleries.

"C'est incompréhensible et injuste !, s'indigne Antoine Alary, 17 ans, de Bordeaux. Elle a parfaitement assuré pendant les débats socialistes. Elle est moderne et novatrice...

- Si elle passe, on frôlera sans cesse la catastrophe, comme dans ses voyages en Chine ou au Moyen-Orient !, dit Caroline Soubayroux. Et cela se retournera contre toutes les femmes !

- Le nombre de filles que Ségolène énerve !, s'étonne Thomas Ernoult. Je suis sûr qu'elles auraient aimé être à sa place !"

Quelques passes d'armes, des polémiques, peu de fâcheries. "Sciences Po est le royaume du consensus et du bien-pensant, regrette Maxime Van Lierde, un jeune homme cravaté du Touquet. Peu d'opinions sont très marquées. C'est d'un mou !" Mou ? Pas sur l'Europe en tout cas : les premières années auraient voté oui à la Constitution de l'Union, à 74 %. Ni sur l'environnement, perçu comme le défi majeur de l'époque. Ni sur l'éducation et l'insertion professionnelle des jeunes, au sujet desquelles ils ont des tas d'idées. Pas non plus sur "l'anti-bushisme" profond qui les unit et qu'ils ne confondent pas avec l'antiaméricanisme.

On pourrait multiplier les thèmes. Ils sont insatiables. Ils écoutent la radio. Lisent les journaux s'ils sont mis gratuitement à leur disposition et les sites d'informations sur le Net. Ils veulent tout connaître du monde et adorent la perspective de cette troisième année qui les fera partir étudier à l'étranger. Enfin, ils se plaignent massivement du pessimisme ambiant. "On décourage les gens, regrette Hélène Ferrarini, de Figeac. On les déprime en leur faisant croire que tout s'écroule. On les empêche de se construire des rêves. Médias et politiques sont dans la critique systématique", regrette un garçon. "On ne soutient pas assez ce qui va bien", ajoute un autre. "Tout de même, conclut un troisième, la société française n'est pas si délabrée !"

"Délabrée n'est peut-être pas le bon mot, dit alors la voix fraîche et mutine de Jessica Taylor. Mais avez-vous remarqué les sept SDF qui campent dans la station de métro de Saint-Germain-des-Prés ?"


Annick Cojean
Article paru dans l'édition du 20.01.07
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Publié dans Découpage électoral

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