Kabylie : Le soleil Kabyle se lève-t-il au Kurdistan irakien ?
A première vue, quoi de commun entre la Kabylie, région berbère de la Méditerranée occidentale et le Kurdistan, territoire montagneux du Moyen-Orient ? Pourtant, si l’on daigne y regarder de plus près, le destin parallèle qu’a réservé l’Histoire à ces deux entités est frappant. D’un poids démographique à peu près similaire (un cinquième de la population algérienne et irakienne), peuplés depuis des siècles par de rudes montagnards farouchement attachés à leurs cultures autochtones, lesquelles sont marginalisées et menacées d’extinction par les pouvoirs en place, la Kabylie et le Kurdistan sont confrontés à des défis similaires. A l’heure où des événements historiques majeurs touchent ces deux régions (le Printemps Noir et ses conséquences pour la Kabylie, la chute de Saddam Hussein pour les Kurdes d’Irak), une étude comparative de la façon dont Kabyles et Kurdes se préparent à envisager leur avenir respectif peut-être riche d’enseignements.
Depuis les années 1960, la Kabylie et le Kurdistan ont tous deux fait les frais des errements du baasisme. Alors que les gouvernements algérien et irakien ne juraient que par la doctrine nationaliste arabe, les petits écoliers kabyles et kurdes apprenaient à l’école l’arabe classique, tandis que leurs parents se heurtaient à une administration d’état férocement arabophone à laquelle ils ne comprenaient rien ou pas grand-chose. Bien entendu, les chanteurs ou poètes kabyles qui s’exprimaient dans leur langue n’étaient pas plus diffusés à la radio-télévision algérienne que leurs confrères kurdes à la radio-télévision irakienne. De manière générale, la culture kabyle connaissait dans l’Algérie de Boumediene le même sort que la culture kurde dans l’Irak de Saddam : dévalorisée, méprisée, niée, vouée à disparaître face au rouleau compresseur de l’arabisme.
Dans les deux cas, la tragédie culturelle résultant de l’impérialisme culturel arabo-baasiste fut ignorée par le reste du monde. Alors que de beaux esprits français comme Pierre Bourdieu qualifiaient l’Algérie de « phare du Tiers-monde » pour sa politique progressiste notamment en matière éducative, l’UNESCO remettait un prix à Saddam Hussein pour sa lutte contre l’analphabétisme en Irak et l’excellence de sa politique d’éducation des masses. Le monde félicitait des dictatures et faisait semblant de croire que ce qui était en réalité un génocide culturel à petit feu pouvait être camouflé en politique d’éducation pour le bien du peuple ! Le sort des Kabyles algériens et des Kurdes irakiens en tant que communautés culturelles distinctes semblait scellé.
Pourtant, l’oppression politique et culturelle engendra une vive résistance des populations concernées. Alors que les kabyles « berbéristes » furent les premiers algériens à entrer en opposition ouverte contre le régime, notamment avec l’épisode des « poseurs de bombes » de Mohammed Haroun dans les années 1970 puis, de façon massive et spectaculaire lors des émeutes du Printemps Berbère de 1980, les Kurdes ont toujours mené une active résistance armée face aux régimes qui se sont succédés a Bagdad, notamment sous la houlette du charismatique « général » Barzani. Culturellement, les artistes et intellectuels kabyles et kurdes ont produit des oeuvres souvent très proches : « maquisards de la chanson » exaltant la berbérité de la Kabylie ou la culture Kurde, textes en Tamazight ou en kurde diffusés sous le manteau pour contrer l’influence officielle de la langue arabe, recherches historiques aboutissant à une réappropriation de l’histoire proprement berbère ou kurde par les populations concernées.
Même les travers et les erreurs des mouvements berbéristes et kurdes se développèrent à l’identique : alors qu’au Kurdistan l’Union Patriotique du Kurdistan de Talabani devient en 1970 un parti politique rival du Parti Démocratique du Kurdistan de Barzani (les affrontements entre les deux partis dégénèrent même en guerre civile entre 1994 et 1998), en Kabylie, le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie de Saïd Saadi se crée en opposition directe au Front des Forces Socialistes d’Ait Ahmed, provoquant une rupture amère et de graves querelles intestines au sein du mouvement culturel berbère.
Ainsi, Kabyles et Kurdes semblent engagés depuis des décennies dans un combat similaire pour la défense de leurs droits culturels et contre l’idéologie arabiste. Cependant, force est de constater que l’histoire, le contenu et la forme des revendications kabyles et kurdes sont restés jusqu’à ce jour fort différents.
Historiquement, il existe une différence fondamentale entre le destin des Kabyles et celui des Kurdes d’Irak. Pour parler brutalement, les Kabyles ont librement choisi d’épouser l’Algérie alors que les Kurdes ont été fiancés de force à l’Irak. Suite à la défaite de l’empire Ottoman, allié aux empires allemand et austro-hongrois à la fin de la première guerre mondiale, le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920, prévoit le démembrement de l’empire Ottoman avec, entre autres, la création d’un Kurdistan indépendant. Cette solution est refusée par le nouveau chef d’état turc, Mustafa Kemal « Ataturk ». Un nouveau traité, signé en 1923, abandonne à la nouvelle république turque une large part du Kurdistan, lequel se retrouve d’un coup rayé de la carte avant d’avoir vu le jour.
Le reste des territoires kurdes est alors réparti entre différents Etats, selon des frontières artificielles, tracées par les puissances impériales britannique et française. C’est ainsi qu’en 1924, le tout nouvel état d’Irak, à majorité arabe, se voit adjoindre au Nord plusieurs provinces exclusivement kurdes. Dans cette affaire, les Kurdes n’ont pas eu leur mot à dire. Pour eux, la nationalité irakienne leur a été imposée de l’extérieur. L’état irakien n’est qu’un pis-aller remplaçant l’état Kurde tant attendu en 1920. Il est donc logique que les Kurdes se soient toujours sentis étrangers et en révolte dans un état dont ils ne partagent ni la langue ni la culture majoritaire et dont ils n’ont jamais demandé de faire partie.
A l’opposé, l’histoire des Kabyles en Algérie est celle d’un amour démesuré. Certes, à l’ origine l’Algérie fut une création coloniale aux frontières aussi artificielles que celles de l’Irak, rassemblant dans un même brouet « algérien » des Touaregs, des Tlemceniens, des Chawis, des Annabis et des Kabyles n’ayant entre eux rien de semblable, ou pas davantage que les Arabes chiites, Arabes sunnites, Kurdes, Chaldéens et Turkmènes d’Irak (« L’Algérie n’est qu’une dénomination touristique », disait Kateb Yacine). Or, contrairement aux Kurdes qui ont d’emblée eu tendance à rejeter l’Irak, les Kabyles ont adhéré à ces frontières, à cet espace algérien. Lorsqu’ils ont commencé dès les années 1920 à former des mouvements nationalistes anti-colonialistes, ils ont toujours refusé de porter en avant une revendication proprement kabyle et se sont systématiquement effacés devant la perspective d’un état algérien.
Cette vision politique est véritablement massive en Kabylie, laquelle a fourni les plus gros bataillons de militants nationalistes algériens, depuis la création de l’Etoile Nord-africaine jusqu’aux maquis de la Willaya III durant la guerre d’indépendance algérienne de 1954-1962. Lorsqu’en 1948-49 (crise berbériste), quelques Kabyles dans le mouvement nationaliste algérien tentent bien timidement de faire reconnaître la place de la culture berbère aux cotés de la culture arabe en Algérie, ils sont violemment désavoués par la majorité des autres militants kabyles, Krim Belkacem en tête. En d’autres termes, alors que dès 1924 les Kurdes regardent l’état irakien avec méfiance, les Kabyles embrassent l’Algérie avec passion.
Une autre différence majeure entre Kabyles et Kurdes expliquant leur manière différente d’envisager la lutte, tient à la nature de la répression dont ils font l’objet.
En Algérie, un an après l’indépendance, en 1963, l’armée réprime le maquis formé par le Front des Forces Socialistes en Kabylie. Bien qu’aucune étude historique fiable n’ait été menée sur ce sujet, on estime généralement le nombre de victimes de cette opération à plusieurs centaines, voire quelques milliers. Il faut cependant noter que le FFS n’a jamais prétendu lutter au nom des Kabyles ou de la Kabylie, mais qu’il entendait porter des revendications nationales relatives à l’exercice du pouvoir à Alger. Par la suite, la répression anti-kabyle est de deux ordres : culturel tout d’abord, avec la généralisation de l’arabisation et la quasi-interdiction de toute forme d’expression culturelle kabyle ; policier ensuite, avec le quadrillage de la région et l’enfermement (souvent accompagné de torture, voire d’assassinat ciblé) de quiconque émet une opinion favorable a la culture berbère et à un changement d’orientation du régime. Ce n’est que très récemment, lors des émeutes de 2001-2002, que la population kabyle a eu à faire face à une répression d’état ouvertement sanglante et indiscriminée, frappant des centaines de civils désarmés. Les 126 morts et milliers de blessés du Printemps Noir marquent un saut « qualitatif » et quantitatif dans la nature de la répression de la Kabylie par le pouvoir d’Alger.
Dans l’Irak de Saddam Hussein, les Kurdes n’ont connu d’autre type de répression étatique que brutale et génocidaire. Ces exactions de masse culminent en 1987 lors de la campagne Anfal (« butin »), que Saddam Hussein lance contre le Kurdistan : outre le monstrueux gazage de milliers d’innocents dans la ville d’Halabja, Anfal comprend un véritable programme d’épuration ethnique : des centaines de milliers de Kurdes sont expropriés de force, notamment de la région pétrolifère de Kirkuk, et sont contraints à gagner les montagnes plus au nord pour échapper à la terreur baasiste. Ils sont remplacés sur leur terre d’origine par des colons arabes. La répression du Kurdistan par la terreur persiste jusqu’à 1991, lorsque l’accès aux trois provinces du nord du Kurdistan est interdit aux forces irakiennes par l’aviation anglo-américaine.
Au total, les campagnes du gouvernement baasiste contre le Kurdistan ont causé la mort de dizaines de milliers de Kurdes et le déplacement forcé de centaines de milliers d’autres. En clair, si un mince filet de sang coule entre la Kabylie et le reste de l’Algérie, ce sont des flots rouges charriant des milliers de cadavres qui séparent le Kurdistan du reste de l’Irak. Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui, les Kurdes d’Irak, enfin débarrassés de l’arabo-baasisme suite à la campagne américaine de 2003 contre Saddam Hussein, souhaitent au minimum une large autonomie dans le cadre d’un Irak fédéral ou au mieux une indépendance pleine et entière. Après des décennies de lutte armée et de souffrances indicibles, ils ont forgé une véritable conscience nationale kurde qui exige en tant que peuple ses droits culturels et politiques inaliénables face au pouvoir de Bagdad.
Par comparaison, les Kabyles sont encore prisonniers de leur histoire algérianiste. Des dizaines de milliers de martyrs kabyles sont tombés entre 1954 et 1962 pour la cause de l’Algérie, non pour celle de la Kabylie. Tous les mouvements politiques ou sociaux originaires de Kabylie mettent en exergue leur volonté de préserver le cadre national algérien. Alors que les partis kurdes affirment ouvertement que « l’unité de l’Irak n’est pas sacrée », les Aarchs de Kabylie insistent sur leur volonté de « ne pas diviser le peuple algérien ». Cependant, les événements de 2001 ont provoqué une accélération de l’Histoire et un renouveau de la pensée politique kabyle. Face a la répression brutale et au manque évident de solidarité du reste des Algériens, un mouvement kabyle, le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie, revendique, pour la première fois dans l’histoire, un Etat autonome pour la Kabylie et rencontre un certain écho au sein de la population. Suite à cette proposition radicalement nouvelle dans le discours politique kabyle, nombre de partis (RCD, UDR, FFS) ont, tout en condamnant le MAK, mis en avant des propositions de régionalisation de l’Algérie, de fédéralisme algérien et de large décentralisation.
En d’autres termes, la répression sanglante du Printemps Noir semble avoir fait basculer la Kabylie dans un scénario « à la Kurde », suivant lequel les Kabyles, tout comme les Kurdes d’Irak, prennent acte de leur singularité dans le paysage ethnico politique national et décident de mettre en avant leur revendication en tant que peuple spécifique. A l’heure actuelle, la Kabylie est bien loin du Kurdistan : quasiment personne n’y demande l’indépendance et aucune milice de guérilleros kabyles ne sillonne les rues de Tizi Wezzu ou Bgayeth comme les peshmergas kurdes sillonnent celles d’Erbil et de Sulemanyeh. Mais le processus de la revendication identitaire et politique proprement kabyle est enclenché. Espérons que la réponse du gouvernement d’Alger face à cette émergence d’un nouveau discours revendicatif kabyle ne soit pas semblable à celle que Saddam Hussein fit aux Kurdes.
Yidir Djeddai,
Copyright Yidir Djeddai.
Reproduction interdite sauf accord formel de l’auteur.