Qui enterre la culture et l’art ?

Publié le par david castel


La culture fait parler d’elle à propos d’une polémique sur la location de toiles du Louvre au musée d’Atlanta et surtout, d’un projet de duplication du Louvre dans un Emirat du Golfe moyennant finances et mise à disposition d’œuvres. Les puristes y verront une sorte de profanation de la sacralité associée à l’Art, soumis à la loi des pétrodollars, contre la raison culturelle qui aurait conçu une telle opération dans un autre lieu que ce paradis des consommateurs de luxe. Signe d’une décadence des temps?

Dans le dernier Télérama daté du 3 janvier 2007, un article signé Daniel Conrod, bien documenté, sur la place de la culture au sein de la campagne politique, place du reste presque inexistante. J’avais moi-même attiré l’attention sur ce fait il y a quelques mois. Autant dire que le thème reste dans l’actualité mais remisé au rang des questions subsidiaires eu égard aux préoccupations médiatisées comme celle des SDF, légitimement, ou celle de l’économie et des caisses de l’Etat. Sans compter d’autres questions récurrentes, le tabac, l’insécurité, la santé, la Sécu, le pouvoir d’achat. Bref, la culture est devenue un élément de société qui va de soi et n’engage pas en substance la vie politique ou sociale. Accéder et consommer de la culture est aussi trivial que d’acheter une automobile et rouler avec. Le ministère de la culture est de même facture que celui des transports. L’un organise les manifestations culturelles, gère le personnel, décide des acquisitions et l’autre pareil, sauf que ce sont le trafic et les infrastructures de transports qui sont concernés. Comme le souligne l’auteur de l’article, Malraux et Lang, les deux figures emblématiques de la politique culturelle sous la Cinquième République, ont mené une « action d’envergure », le premier tentant d’initier le peuple aux œuvres, le second essayant de faire participer les Français en leur offrant des rêves de culture. Mais au bout du compte, cette action a servi surtout à renforcer le pouvoir de l’Etat et son emprise sur les citoyens. Par ailleurs, le règne de la marchandise s’est installé au point de brouiller l’appréciation d’une culture écartelée entre l’hyperconsommation et l’élitisme. D’où quelques interrogations à mener si on pense que prendre soin de la culture, c’est être un citoyen respectueux de la civilisation.

Dénoncer la récupération de l’Art et la Culture par les puissances politiques et économiques est devenu un lieu commun, voire un marronnier pour intellectuels en mal de sujets de société. Que faire alors ? Doit-on laisser la culture et l’art dans cette situation ? Le fait est que les technologies influent sur « l’économie de l’esprit » et que l’Art tend à devenir moins visible et sans doute moins lisible, avec une culture devenue un divertissement plus que l’instrument d’un éveil des sens esthétiques et intellectuels. Si on veut remettre ou plutôt mettre la Culture au centre des préoccupations citoyennes, il faut examiner pourquoi elle est décentrée.

L’œuvre, sans créateur, elle n’existe pas comme forme supérieure accomplie, sans récepteur, elle reste inconnue, sans diffuseur, elle ne rencontre pas ses récepteurs potentiels, sans instructeur, les récepteurs se font rares. Voilà en quatre déclinaisons le dispositif sans lequel la culture ne peut vivre, être présente et se renouveler. L’appréciation de la culture est essentielle. Il est nécessaire de propager l’amour de l’Art et des savoirs. Il faut « éclairer » les citoyens. Il est nécessaire aussi que les diffuseurs soient motivés pour proposer des produits de qualités. Il faut des rédacteurs et des éditeurs qui croient en ce qu’ils diffusent, des critiques capables de trouver les œuvres, d’apprécier le talent et le génie, sans sacrifier aux canons de la bien pensance, ni aux diktats des marchands. La culture n’a pas besoin de fossoyeurs pour être enterrée. Le temps et l’indifférence suffisent ; il suffit que les esthètes et autres passionnés, amateurs d’art, se détournent des créations passées et à venir.

La chose la plus certaine, c’est la marchandisation galopante mais ce mot n’explique rien. Il se peut même que ce mot désigne une conséquence d’une lame de fond anthropo-sociale assez marquée, une tendance à l’économie motivée par une exacerbation des désirs. Je prends un exemple, celui d’un événement sportif ou mieux, d’une star donnant un concert. Malgré des prix élevés, les stades se remplissent. D’un autre côté, les CD des vedettes médiatisées se vendent par centaines de milliers. Parce qu’un événement passe à la télé, il devient vrai ; par voie de conséquence, le produit culturel qui est montré à la télé devient bon. Ainsi s’expliquerait l’engouement des individus pour des produits moyens. J’ajouterais pour ma part une explication faisant appel au mimétisme et à l’envie. Spinoza disait qu’une chose est bonne non par son essence mais parce que nous la désirons. Transposons la formule à l’économie marchande et on pensera qu’une star est appréciée parce que beaucoup de gens la désirent. Ainsi se construit la starisation, la « standardisation des productions culturelles » qui doit peu à la marchandisation mais plutôt aux fonctionnement grégaire, mimétique et désirant (ou envieux) des masses culturelles. Car c’est ainsi qu’il faut les appeler. Les masses politiques sont la cible de la propagande, les masses culturelles sont la cible des producteurs de standards esthétiques.

Dans son étude sur la propagande, Ellul admettait qu’une minorité pouvait y échapper, dotée d’un recul et d’un sens critique suffisant pour déjouer la superficialité des discours formatés pour cibler les masses. Dans un même ordre d’idée, on conviendra qu’une minorité résiste, s’intéresse à la culture et aux œuvres, s’y oriente et se forme spirituellement à leur contact. Comme disait Deleuze, résister, c’est créer mais le contexte étant moins politique, cette résistance s’oppose à la règle des résultats instantanés et des dividendes rapidement acquis. La création d’une œuvre prend du temps, mûrit lentement ; l’Art conserve son timing propre, contrairement au rendement des capitaux que les investisseurs souhaitent plus rapides en ayant le plus souvent gain de cause. Créer c’est résister à la facilité et si on associe le public, alors résister, côté citoyenneté et public, c’est refuser le diktat des propagandes culturelles et se porter au plus près des authentiques créations. C’est à ce prix qu’on pourra sauver la culture.

Mais du côté de l’édition et de la presse, c’est quand même le profit qui détermine la diffusion des œuvres. Le système marche la tête à l’envers. Le banquier donne ses ordres à l’éditeur qui passe commandes de produits qu’il sait satisfaire les goûts moyens. Et le peuple se massifie, arpentant les grandes surfaces plutôt que les libraires indépendants, pour se rendre possesseur de cet objets rendu si désirables par les médias et revenir assouvis d’être en possession d’un objet somme toute assez vulgaire pour l’esthète ou le critique. Les dernières nouvelles des libraires indépendants ne sont pas très réjouissantes. Quant aux disquaires indépendants, ils ont quasiment disparu. La critique elle aussi, flatte les goûts moyens et tire rarement le lecteur vers les œuvres. Les journaux, aux prises avec la survie financière, ne peuvent plus jouer la différence.

La culture reste sous perfusion de la manne publique institutionnelle. Sans Etat, il n’y aurait plus de publication d’ouvrage savants, ni d’enregistrements de musique classique. Mais la vitalité de l’Art et ses créations ne peut pas s’en remettre à un système de perfusion. L’Art reflète la vie de l’esprit. Un peuple sans Art ni pensée est voué au dépérissement, à la décomposition nihiliste, face à l’abîme des désirs artificiellement implantés avec la complicité de la servitude volontaire du goût ; consommation d’une « machine désirante junkérisée », en manque de produits culturels et aussi de propagande. A quand les enfants de Michel Ange, confrérie des connaisseurs, des esthètes, des honnêtes hommes instruits du 21ème siècle, pour héberger les œuvres diffusées et résister face à cette prédation vampirisante du système des désirs et des profits.

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