Images de l'Amérique en crise
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a Dépression des années 1930 aux Etats-Unis a un visage. Celui d'une migrante saisie par la photographe Dorothea Lange en 1936 dans le camp californien de Nipomo. Regard anxieux, enfants sales blottis dans son cou. Cette mère courage, jetée sur les routes par la pauvreté et par les tempêtes de poussière, a inspiré John Steinbeck et John Ford. Elle est devenue le symbole d'un pays en crise. La photo, on le sait moins, a été prise dans le cadre de la plus ambitieuse mission photographique de l'Histoire. Ou comment une douzaine de jeunes photographes ont été recrutés par une agence de l'Etat fédéral afin de faire connaître au pays la misère de la population rurale "mal logée, mal vêtue, mal nourrie" mais aussi de démontrer le bien-fondé de la politique du New Deal de Roosevelt : relocalisations des agriculteurs, installation de camps pour déplacés. Cette mission a pour nom la Farm Security Administration (FSA). Parmi les photographes recrutés, on trouve des noms célèbres comme Dorothea Lange et Walker Evans, mais aussi Ben Shahn, Gordon Parks ou Russel Lee. Dans un livre fourni, Les Photographes de la FSA, servi par des images splendides, Gilles Mora et Beverly Brannan racontent cette entreprise documentaire, idéologique et esthétique. La FSA a une tête : l'économiste Roy Stryker. Il recrute les photographes, fournit à chacun une feuille de route, choisit les images, les interprète. Les sujets sont divers : culture du coton, migrants jetés sur les routes, sécheresse, habitat délabré ou condition des Noirs. A l'orée des années 1940, l'agriculture n'est plus une priorité américaine. C'est l'effort de guerre du pays. Stryker finit par démissionner. LA QUESTION DE LA PROPAGANDE Sur les quelque 177 000 négatifs produits dans le cadre de la FSA, le livre évacue les icônes (dont la mère migrante) au profit de documents inédits. Pour chaque auteur, sont présentées une série livrée à la FSA et une sélection de photos isolées. Le parti pris a pour but de montrer la méthodologie de l'agence mais aussi de mettre en valeur les sujets et l'esthétique de chaque photographe. Que voit-on ? Dorothea Lange fait le portrait des migrants chassés de leur ferme avec un baluchon pour seul bagage. Ben Shahn s'immerge dans les petites villes américaines du Midwest en déshérence. Carl Mydans, le seul photojournaliste, pose un regard dynamique sur les taudis et entrepôts du Vieux Sud. Jack Delano et John Vachon concilient description et voix personnelle. Le plus lyrique est sans doute Arthur Rothstein, qui sera d'ailleurs accusé par les conservateurs d'avoir mis en scène un crâne de cerf dans un champ craquelé afin de rendre la sécheresse plus spectaculaire. On touche une dimension centrale de la FSA : la propagande. Roy Stryker semble avoir laissé aux photographes une assez grande latitude d'action. Mais le carcan idéologique a pesé lourd sur certains, notamment les meilleurs. Or cet aspect est bizarrement passé sous silence dans le livre de Brannan et Mora. Par exemple, la FSA n'hésitait pas à détruite les négatifs - elle en était propriétaire - qu'elle ne jugeait pas "conformes" aux attentes. Et Dorothea Lange s'est régulièrement insurgée contre l'utilisation faite de ses images. Le cas Walker Evans (1903-1975) est le plus exemplaire. Ce dernier est considéré comme le père d'un "style documentaire" qui fait toujours école, au point d'être un des artistes les plus influents du XXe siècle. Dès le début de la FSA, il annonce : "Je ne ferai aucun prosélytisme photographique pour aucun gouvernement." Son éviction du projet en 1937, pour "des raisons budgétaires", a sans doute plus à voir avec les nombreux conflits qui l'opposent à Stryker. Et qui n'ont rien d'anecdotique : ils définissent ce qui sépare une oeuvre photographique indomptable d'un document au service de la propagande. Evans affirme, au moyen d'une chambre grand format, son rythme et son vocabulaire visuel frontal sans faire de concessions à l'agenda politique de la FSA : portraits frontaux de fermiers, intérieurs vétustes, signes urbains, architecture rurale, monuments patriotiques... Un second livre, Walker Evans : Lyric Documentary, se concentre sur cette période. Où l'on voit que la préoccupaton d'Evans n'est plus la FSA mais une ambition folle : interroger le statut des images anonymes et les racines de la culture américaine. LES PHOTOGRAPHES DE LA FSA. Archives d'une Amérique en crise 1935-1943 de Beverly Brannan, Gilles Mora. Seuil, 356 p., 460 photos, 95 €. WALKER EVANS : LYRIC DOCUMENTARY de John T. Hill. Textes (en anglais) de John T. Hill, Heinz Liesbrock et Allan Trachtenberg. Steidl, 260 p., 200 photos. 54 €. Claire Guillot 04/12/2006 16:42 La Grande Dépression américaine dans l'objectif des photographes Un livre reprend des photographies de la Farm Security Administration (FSA), chargée dans les années 1930 de témoigner de la détresse de la population rurale aux États Unis. Entretien avec Gilles Mora, directeur de la collection « L’Œuvre photographique » au Seuil Dans quel contexte social et politique, et dans quel but a été créée la FSA ? Quel rôle particulier la photographie avait-elle à jouer ? Un économiste proche de Roosevelt, Rex Tugwell, est chargé en 1935 de la création d’une agence de planification rurale et du lancement de coopératives agricoles. Il s’adjoint, pour cela, l’aide d’un de ses anciens étudiants, Roy Stryker, qui, depuis longtemps, a compris le rôle que pouvait jouer la photographie comme outil de propagande et de diffusion. La Farm Security Administration (FSA ) naîtra de cette double rencontre, une volonté politique et une innovation en matière de communication. Stryker se charge, à partir de 1935, d’engager les photographes décidés à travailler à ses côtés, pour cette mission d’enregistrement documentaire à but pédagogique : faire comprendre au peuple américain, grâce à la photographie, l’état de son pays en crise, et les moyens mis en œuvre pour y remédier. Informer, convaincre : autour de ces deux impératifs, la FSA , entre 1935 et 1943, fournira à la nation le plus grand corpus photographique qu’aucune commande officielle n’ait jamais obtenue… Comment travaillaient concrètement les photographes ? Quant à leurs missions, Stryker les définissait assez globalement, en leur attribuant des zones géographiques – presque toutes rurales – ou des objectifs variables, mais, en général, leur laissant beaucoup de liberté. La contrepartie, c’était l’obligation – très mal vécue par Walker Evans – d’abandonner leurs négatifs à l’administration de la FSA, qui les développait, les éditait (rejetant ce qui n’était pas pertinent aux yeux de Stryker, adversaire de toute esthétisation) et en disposait librement, décidant du contexte de leur publication, etc. Les conditions matérielles de ces photographes étaient souvent délicates. Parcourant des états défavorisés, parmi une population parfois hostile, ils devaient s’accommoder d’un mode de vie chaotique, faisant l’expérience, seul ou avec leur compagne, d’une photographie de voyage qui devient, pour certains, une expérience photographique subjective nouvelle. Ils travaillaient par séries, avec mission de tout enregistrer, ce qui conduisit très vite à une mise en archives massive de la société américaine, unique en son genre. Ces photographies conduiront surtout l’administration de Roosevelt à justifier sa politique économique, et à obtenir l’appui du Congrès, de façon parfois limitée. Quelle est la place de ces photographies dans l’histoire de la photographie documentaire ? Robert Frank est étonnamment proche de la subjectivité autobiographique de John Vachon ou d’Esther Bubley. Quant à Walker Evans, son travail pour la FSA inspirera une partie de la Nouvelle Topographie américaine, et le modèle de distanciation qu’il met en place perdure de nos jours.
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a Dépression des années 1930 aux Etats-Unis a un visage. Celui d'une migrante saisie par la photographe Dorothea Lange en 1936 dans le camp californien de Nipomo. Regard anxieux, enfants sales blottis dans son cou. Cette mère courage, jetée sur les routes par la pauvreté et par les tempêtes de poussière, a inspiré John Steinbeck et John Ford. Elle est devenue le symbole d'un pays en crise. La photo, on le sait moins, a été prise dans le cadre de la plus ambitieuse mission photographique de l'Histoire. Ou comment une douzaine de jeunes photographes ont été recrutés par une agence de l'Etat fédéral afin de faire connaître au pays la misère de la population rurale "mal logée, mal vêtue, mal nourrie" mais aussi de démontrer le bien-fondé de la politique du New Deal de Roosevelt : relocalisations des agriculteurs, installation de camps pour déplacés.
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