Antonin Artaud, l'artiste maudit et ses doubles

Publié le par david castel

Armelle Héliot.
 Publié le 06 novembre 2006
Actualisé le 06 novembre 2006 : 10h12
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La Bibliothèque nationale de France rend hommage à l'écrivain du «Théâtre et son double», à l'auteur de lettres fulgurantes, de poèmes déchirants. De la liberté des voyages et du jeu, à l'enfermement douloureux, l'œuvre d'un poète unique se déploie magnifiquement.

 
IL ÉTAIT BEAU, d'une beauté magnétique. Le portrait de Man Ray en témoigne, qui date de 1926 ou 1927 – il a trente ans – comme en témoignent d'autres photographies, dont celle arrachée au célèbre film de Karl Dreyer La Passion de Jeanne d'Arc, film dans lequel il interprète le moine Massieu et qui sert d'affiche à cette exceptionnelle manifestation, ou encore celle, tout aussi célèbre, venue du film de Luitz-Morat Le Juif errant, dans lequel le jeune premier exalté jouait Gringalet. Il était beau mais à la fin de sa vie, il ne restait rien de cette lumineuse beauté. Son visage strié de rides profondes, les rides de la souffrance de l'âme d'Antonin Artaud, était celui, comme le dit ici même Jean Gillibert se souvenant de la fameuse conférence du Vieux-Colombier, «d'un petit vieux d'asile», émacié, édenté, lèvres rentrées, voûté mais non vaincu. Et le haut front bombé proclame jusqu'au dernier souffle la puissance de la pensée.
 
C'est par des portraits justement que s'ouvre le remarquable parcours conçu par Guillaume Fau, conservateur au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France dans une scénographie intelligente, originale et pédagogique à la fois, de Nathalie Crinière. Des autoportraits, les tout premiers, ceux d'un jeune dandy marseillais qui commence à donner des poèmes à La Revue de Hollande aux derniers, tel ce déchirant dessin, crayon sur papier, de décembre 1947, dédicacé à Florence Loeb. Artaud a cherché à comprendre, à se comprendre comme il tentait de comprendre le monde, à se reprendre aussi, littéralement, lorsqu'il sentait que quelque chose en lui échappait. S'échappait.
 
fin du premier feuillet, on tourne 
 
C'est Antonin Artaud et tous ses doubles que le commissaire nous permet de retrouver. Jamais un tel travail de rapprochement de documents n'avait été accompli. Il est toujours très difficile de donner à voir l'œuvre d'un écrivain. Et Artaud, homme pluriel, est d'abord l'homme des écrits. On note d'ailleurs, de vitrine en vitrine, combien cette écriture, aussi douloureuse soit la pensée, aussi éruptive soit sa manière, demeure d'une fermeté et d'une lisibilité bouleversantes.
 
Les oeuvres complètes d'Antonin Artaud, telles que Paule Thévenin les établit avec une ferveur sororale, comptent vingt-six tomes... Guillaume Fau a très bien choisi quelles pièces il fallait mettre en valeur dans la lumière discrète qui convient aux manuscrits. Ce sont ses cahiers, ces petits cahiers d'écolier, qui impressionnent le plus. Et puis ce qu'il appelait les «sorts», page trouées par le feu purificateur des cigarettes, striées d'écriture nerveuse, et qui surgissent avec l'enfermement de Ville-Évrard, en 1939.
 

La Vérité horriblement cruelle

 

Évidemment, comment évoquer Antonin Artaud sans évoquer ce qu'il faut bien nommer la maladie mentale. Adolescent, il souffre de troubles qui le conduisent à consulter des spécialistes des nerfs, à faire des cures. Dès 1920, le docteur Toulouse s'occupe de lui à Villejuif et l'encourage à écrire. Artaud devient dépendant de certaines drogues. Tente de décrocher. Entame une psychanalyse avec René Allendy. Travaille. Joue chez Lugné-Poë, à l'Oeuvre, pour Dullin. Et il rencontre alors Genica Athanasiou. Joue aussi avec les Pitoëff et tourne dans Fait divers court métrage d'un réalisateur d'avant-garde... Claude Autant-Lara : on peut voir ce film – et d'autres – dans l'exposition, un délice...

 

Les séjours à l'hôpital sont comme les voyages, au Mexique ou en Irlande, des aventures. L'exposition le montre à merveille, qui ne sépare pas. C'est Antonin Artaud et ses doubles, mais c'est un homme unique : «Dans le monde où je suis il n'y a ni dessus ni dessous : il y a la Vérité qui est horriblement cruelle, c'est tout.»

 

Expulsé d'Irlande en septembre 1937, il est interné au Havre, échoue à Sainte-Anne, est transféré à Ville-Évrard en 1939. La guerre inquiète sa mère qui réussit à le faire admettre à Rodez, en zone libre, par le truchement de Robert Desnos. Il arrive en février 1943 dans l'établissement dirigé par le docteur Ferdière. Il souffre, il écrit. Il se bat. Il pense. Pèse-Nerf que sa vie entière qu'il finira à Ivry en 1948. N'ayant cessé de travailler : écrire, dessiner, sans répit. Les portraits de ses amis, Pierre Loeb, Roger Blin, crayon sur papier, sont d'une force saisissante.

 

À Ivry, à la fin de sa vie, il dit ses textes à haute voix, scandant, soufflant, rythmant cette expectoration prophétique d'un marteau que l'on peut voir dans l'exposition comme on peut y lire et relire, frappées sur les murs, ces phrases d'Antonin Artaud, déchirantes et sublimes de ce théâtre de la cruauté que fut sa vie.

 

Bibliothèque nationale de France, du 7 novembre au 4 février 2007. Du mardi au samedi de 10 heures à 19 heures, le dimanche de 13 heures à 19 heures. Fermeture les samedis et les jours fériés. Renseignements : 01 53 79 59 59.

 


C'était Antonin Artaud

Parution

Information publiée le mercredi 8 novembre 2006 par Bérenger Boulay

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Florence de Mèredieu
C'était Antonin Artaud

Librairie Arthème Fayard
 2006
ISBN : 2-213-62525-5
1104 pages
 35

Présentation de l'éditeur:

Ecrivain, acteur de cinéma, homme de théâtre, Antonin Artaud (né en 1896, mort en 1948) refuse de se laisser enfermer dans les limites d'un état civil ordinaire et se construit une personnalité hors du commun. Il traverse l'aventure surréaliste, et entreprend en 1936 et 1937 deux grand voyages initiatiques (au Mexique et en Irlande). Il y perd toute identité sociale et se retrouve interné dans les asiles psychiatriques (1937-1946). Il en ressort au bout de neuf ans, portant très haut cette parole et ce "Théâtre de la Cruauté" qu'il puise au fin fond de son corps d'homme.
Cette biographie passionnante et richement documentée retrace cette vie singulière et esquisse - en arrière-plan - l'histoire intellectuelle et humaine de la première moitié du XXe siècle.


Florence de Mèredieu, universitaire et spécialiste de l'art moderne et contemporain (Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne, Larousse, 2004), est l'auteur de fictions et de plusieurs ouvrages sur Artaud : Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris , 1984. Antonin Artaud, Voyages , 1992, Antonin Artaud, les couilles de l'Ange, 1992, Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, 1996, La Chine d'Antonin Artaud / Le Japon d'Antonin Artaud , 2006




Url de référence : http://www.editions-fayard.fr/FrCatalogue.asp?Ouvrage=3527256



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Publié dans LAETITIA

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