Matignon : lautre campagne
Raffarin, Sarkozy et les autres...
jeudi 25 avril 2002
Aux États-Unis, pays où le régime est dit « présidentiel », le candidat se présente avec son « chef de gouvernement ». Le duo exécutif est ainsi clair dès avant le scrutin. En France, où règne un parlementarisme de moins en moins rationalisé à mesure que les hommes et les révisions constitutionnelles éloignent la Ve République de son esprit d’origine, il faut attendre, en général, le lendemain de l’élection pour connaître l’exécuteur des orientations présidentielles. Un insoutenable suspense sous-tend donc les présidentielles les plus courues d’avance, et ce d’autant plus qu’il prend aux Français, désormais, de ne pas faire coïncider la majorité présidentielle avec la majorité parlementaire. Ainsi, pour le prochain couple exécutif, retenons ce slogan : deux hommes, plein de prétendants, beaucoup de possibilités... Revue des plus plausibles.
Les clivages idéologiques, d’un prétendant à l’autre au fauteuil primo-ministériel, ne sont pas foncièrement marqués. Les questions qui entourent le choix que ferait Chirac en cas de réélection sont d’un autre ordre : à la tête, au premier tour, d’un bloc à l’envergure limitée, il doit transformer les concurrents du premier tour en alliés du second. François Bayrou et Alain Madelin, pour ne pas les nommer, ont une crédibilité suffisante pour entrer à Matignon et peuvent monnayer leur soutien avec cet objectif. Hypothèse toutefois hautement improblable mais facteur d’incertitude. Plus vraisemblable serait que Jacques Chirac fasse son choix parmi les membres de son équipe et ce choix procédera pour beaucoup de la personnalité de l’impétrant, suivant que Chirac voudra s’offrir à la France en président de directoire ou en président de conseil de surveillance. Dans le premier cas, le président prendrait les vraies commandes politiques de son quinquennat et laisserait la « gouvernance » à son Premier ministre. Dans le deuxième cas, un Chirac soucieux de prendre de la hauteur, si ce n’est de la distance, opterait pour une bête politique qui prendrait les responsabilités — et les coups — en matière de politique intérieure, laissant le président à la politique étrangère et à une ou deux grandes réformes de fond (décentralisation et constitution européenne par exemple). Façon aussi, si tel est son dessein, d’épuiser le capital politique d’un rival de son successeur désigné.
En attendant l’heure des choix ou de l’officialisation de ceux-ci, tout en laissant gloser les commentateurs, il faut préserver le suspense, lequel suscite généralement plus d’espoirs que de craintes de la part de l’électorat — indéfectiblement optimiste, c’est bien connu. Ainsi Lionel Jospin avait-il tenu à maintenir une grande équité entre ses barons. Martine Aubry accueillait le Premier ministre-candidat à Lille le 7 mars, François Hollande emportait un meeting à Limoges, Strauss-Kahn à Sarcelles et Laurent Fabius au Grand-Quevilly. Chacun dans son fief. En face, Jacques Chirac a veillé aussi, à peu de choses près, à confier à chaque postulant un nombre équivalent de grandes réunions à conduire. Par ailleurs, les appétits trop aiguisés, qui ont suscité quelques petites phrases assassines des uns sur les autres, devaient être maîtrisés. Le président-candidat a ainsi prié les concurrents pour Matignon de rester alignés au départ. Le 16 avril, les quatre (Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin, François Fillon et Philippe Douste-Blazy, se retrouvaient donc, en compagnie d’une dizaine d’élus, autour d’un déjeuner « amical » et se sont affichés côte à côte dans les derniers meetings d’avant premier tour du candidat.
La défection d’avance d’Alain Juppé, qui a déjà donné en 1995-1997 (et pas mal pris ensuite), soulage beaucoup de monde et ouvre le champ à au moins quatre prétendants. Dans ce quadrige conduit par le président-candidat, l’enthousiasme commençait à s’émousser quelque peu, début avril : une campagne éreintante, comme toutes les campagnes, un peu de fatalisme et puis l’évidence : Nicolas Sarkozy était l’impétrant naturel à l’hôtel de Matignon.
Sûr de sa valeur et de la reconnaissance de celle-ci, il s’y voyait déjà. À vrai dire, cela fait de nombreuses années qu’il s’y voit déjà et au moins depuis la période balladurienne quand, porte-parole du gouvernement, il détenait un bureau à Matignon et, pour la première fois, se persuadait sérieusement qu’il en était capable. Seulement voilà : le 9 avril, Jacques Chirac lâche, dans Centre Presse, un bouquet de fleurs à Jean-Pierre Raffarin. Il « fait partie de ceux qui sont appelés à jouer un rôle important dans les années à venir ». Le lendemain, Raffarin reçoit de surcroît une accolade qui apparaît comme un adoubement. On se rappelle soudain la réponse du président, le soir de sa déclaration de candidature, sur TF1, à la question portant sur son futur gouvernement en cas de réélection : « Vous aurez des surprises... ». Or le moins que l’on puisse dire est que Sarkozy à Matignon, ce ne serait vraiment pas une surprise.
Alors quoi ? que trouve le président à Jean-Pierre Raffarin si cette affection soudainement publique n’est pas une diversion ou un coup de semonce en direction des autres ?
Le président (DL) du Conseil régional de Poitou-Charentes, 53 ans, qui a fait ses classes chez les cafés Jacques-Vabre et dans un cabinet de conseil pionnier dans le marketing politique, sait « vendre ». Il a d’ailleurs fourni au candidat Chirac bon nombre de formules accrocheuses telles que « la République des proximités », « la France d’en bas », « la démocratie humaniste » ou la fameuse « nouvelle gouvernance ». Il a par ailleurs pour lui la rondeur bonhomme, le verbe affable et la pensée lisse. Apôtre des plus convaincus de la décentralisation, il aura trouvé en Jacques Chirac un oreille presqu’aussi attentive qu’Alain Madelin (qui préside la formation à laquelle il appartient) mais surtout plus sûre de gagner... Toutefois, l’allusion à l’opportunisme doit être mesurée par le fait que M. Raffarin figurait en 1995 parmi les rares à soutenir Jacques Chirac. Durant son septennat, il était de ces visiteurs du dimanche, avec Dominique Perben, Jacques Barrot et Michel Barnier, qui jouaient les « chiraquettes » et préparaient l’avenir.
Auteur d’une campagne efficace sans surexposition médiatique, visage neuf qui commence à être reconnu, il a reçu du président un début d’onction. Apprécié par Juppé et Jérôme Monod, chouchou de Bernadette Chirac — qui confirme ici, avec Philippe Séguin et David Douillet, son penchant pour les pères dodus —, il semble avoir toutes les cartes en mains.
Nicolas Sarkozy, 47 ans, ne comprend pourtant pas ou fait mine de ne pas comprendre. Le 12 avril, il remontait en avion, de Toulouse à Paris, après un meeting, en compagnie de Bernadette Chirac. Depuis, il se répand sur l’agréable discussion qu’ils auraient eue, saluant au passage la « grande lucidité » de l’épouse du président « sur la situation politique ». Selon un autre son de cloche, élyséen, Bernadette, qui n’a jamais apprécié le jeune arriviste qui a trahi en 1995, lui aurait avec une perfide innocence demandé : « Monsieur Sarkozy, qui voyez-vous comme Premier ministre ? » Certes, « Sarko » a pour lui une grande aisance dans les médias, une force de travail exceptionnelle, un appétit de réussite unique et le soutien de Dominique de Villepin, secrétaire général de l’Élysée depuis sept ans. Jeune surdoué apparu dans la campagne de 1981 avec un culot saisissant, celui qui est aujourd’hui maire de Neuilly est passé maître dans l’art de la combination politique et du montage de coups. Il fait aussi partie des « pompiers » appelés au secours en cas d’urgence, comme en 1999 après la défection de Philippe Séguin pendant la campagne des européennes. Autant de qualités qui emporteraient le choix s’il n’y avait eu 1995 : la trahison du protégé de Chirac, presque le fils adoptif, au profit de l’oncle Balladur, a longtemps laissé des traces. Peut-être le président réélu, dans quelques semaines, lui qui se souvient de son coup de 1976 [1], craindra-t-il que l’histoire repasse les plats... Et puis Alain Juppé le hait et l’on risque enfin de voir réapparaître le mythe de l’État-RPR... Lourds handicaps mais il est pourtant bien, sans la raideur d’Alain Juppé, le meilleur de sa génération.
Les deux hommes, qui ne s’étaient jamais jusqu’ici mesurés l’un à l’autre, sont ainsi devenus les meilleurs ennemis du monde, au point que la presse s’est étonnée et amusée de les trouver « main dans la main » le 17 avril à Evreux dans un meeting à l’invitation de Jean-Louis Debré, chaperon d’un jour rentré au passage dans la grâce sarkozienne. « Quoi qu’il arrive, nous sommes décidés à travailler ensemble, main dans la main, pour le succès de notre candidat et l’application concrète de nos convictions », déclare le petit Nicolas. Bien sûr... et Jean-Pierre de répondre : « Tu seras bientôt au premier rang de la France, tu peux compter sur notre soutien. » Mariage blanc jusqu’au second tour bien sûr : « Hier, au déjeuner, j’étais à côté de Jean-Pierre.
— Jean-Pierre qui ?
— Raffarin ! Vous en connaissez un autre ? Je l’appelle comme cela parce qu’il faut bien que je m’entraîne pour le meeting. »
Car Sarkozy ne manque pas un occasion de repeindre le portrait du Premier ministre qu’il faut à la France : « La situation sera tellement difficile quil faudra un Premier ministre solide, à forte personnalité, capable d’annoncer les réformes et de les mener. » Incontournable, Sarko ?
Et si la surprise venait pourtant d’un troisième homme ? Dans cette catégorie se rangent Philippe Douste-Blazy, maire UDF de Toulouse, hôte de la convention baptismale de l’Union en mouvement, et François Fillon, président de la région Pays-de-Loire, ancien séguiniste également converti à l’UEM. Le premier a laissé tomber François Bayrou, qu’il avait vainement cherché à évincer de la tête de l’UDF, tandis que le second, renonçant à des engagements républicains et sociaux mûris dans le sillage de Philippe Séguin, s’est fait, depuis un an, l’un des premiers avocats d’une « coalition fédérale » se substituant aux partis de droite autour d’un projet libéral, social et européen. En somme, reniant leurs familles, ils se sont mis à servir le chiraquisme éperdument, espérant qu’il leur serve à tous deux de boussole pour les guider vers le pouvoir.
Les circonstances du premier tour, cependant, rendent improblables tant l’un que l’autre : même si on annonce des surprises, la « forte personnalité qui ne serait pas aujourd’hui au premier plan » correspond mal à nos deux outsiders. Ils peuvent raisonnablement espérer une place importante dans le gouvernement sans laquelle leur engagement dans la campagne n’aurait pas de sens, mais la péripétie majeure du 21 avril a sonné le glas de leurs plus hautes espérances. Du moins pour le moment.
Gabriel des MOËRES
Revue républicaine
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[1] Jacques Chirac, alors Premier ministre, avait claqué la porte du gouvernement, laissant — un temps seulement — son ancien allié contre les barons du gaullisme, Valéry Giscard d’Estaing, désemparé.
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