Le talentueux M. Chirac

Publié le par david castel

© MondadoriFrance
Le talentueux M. Chirac

Séducteur. Truqueur. Attentionné. Cynique. Incontestablement ambivalent. Il existe un mystère Chirac. Celui d'un jeune homme que sa mère comparait à Cary Grant, mais qui ne se serait jamais aimé. Celui d'un monstre politique, plus intéressé par la conquête du pouvoir que par son exercice.

C'est ce point d'interrogation qu'essaie de percer, dans le documentaire diffusé lundi et mardi soir sur France 2, Patrick Rotman. Alors que son Mitterrand, le roman du pouvoir suivait la trajectoire d'une ambition sinueuse mais "déchiffrable", le portrait de son successeur, pour revêtir la même forme, emprunte d'autres voies. Jacques Chirac n'est pas François Mitterrand. En apparence moins complexe, ayant longtemps dissimulé ses contradictions et sa culture derrière une bonhommie de façade, le cinquième Président de la Ve République reste une énigme. Est-il cohérent, le politique qui s'affiche tour à tour gaullo-pompidolien, bonapartiste, nationaliste, reaganien, avant de s'attacher à la "fracture sociale"?

N'a t-il, malgré tout, aucune conviction l'homme qui, sa vie durant, fit de sa lutte contre l'extrême-droite un combat personnel et de la reconnaissance des "autres" cultures un point d'honneur. Alors, opportuniste, sûrement, mais pas seulement. Et c'est tout le mérite de Rotman de traquer, derrière les apparences d'une communication péniblement maîtrisé, les signes d'un homme brouillé avec sa propre image. Brassant archives, témoignages de proches ou d'adversaires, voix off de l'auteur et de Chirac lui-même, ce portrait ne ménage pas son sujet. Classique dans l'évocation de la jeunesse du Président, il s'emballe avec son accession aux responsabilités. A partir de 1974 et le soutien à Valéry Giscard d'Estaing, le récit des grandes manœuvres chiraquiennes devient passionnant.

Il ne nous lâche plus, jusqu'à l'élection présidentielle de 1995. Est-ce, alors, d'avoir à juger un temps dont nous ne sommes pas encore détachés ? L'évocation par Rotman des deux mandats de Jacques Chirac est plus scolaire. En voulant prendre de la hauteur, l'historien déroule à toute vitesse le fil des ans s'attardant, seulement, sur les affaires ayant terni l'image du Président, afin de ne pas prêter le flanc aux accusations de complaisance dont il pourraît faire l'objet. Du reste, à l'exception de sa politique étrangère réévaluée, Rotman dresse de l'exercice du pouvoir chiraquien un tableau plus que contrasté.

Rien ne nous est épargné. De la conquête à la hussarde du parti gaulliste, dans les années 70, à la dissolution de 97, en passant par la trahison de Giscard, Chirac apparaît comme un monstre à sang froid, à la fois sous influence et manipulateur. Et les souvenirs acérés, quelquefois assassins, égrénés par Charles Pasqua, Philippe Séguin, Jean-François Probst, Eric Halphen ou Raymond Barre n'arrangent rien, à l'heure du bilan. Pourtant, envers et contre tout, Rotman reste fasciné par l'appétit du député de Corrèze, son mouvement perpétuel sympathique et désordonné, son auto-dérision, le sentiment qu'il a su donner d'être resté proche du peuple lui qui vit, depuis 40 ans, dans les palais nationaux. Car ce n'est pas là le moindre des paradoxes. Cet individu rempli de compassion, sensible à la souffrance humaine, pourraît bien partir sans laisser d'amis. Cet homme d'Etat à la longévité exemplaire aura survécu politiquement à tous ses contemporains et héritiers, les uns et les autres méthodiquement éliminés par ses soins. A l'exception d'un seul, fils spirituel honni depuis douze ans, qui apparaît à plusieurs reprises dans le film de Rotman, répondant à toutes les questions concernant Chirac comme si elles lui étaient adressées personnellement : Nicolas Sarkozy.

Olivier Rajchman pour 'Télé Star'

 
Publicité

Publié dans Découpage électoral

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article