Du bon usage des critiques
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oilà un livre qui ménage plus d'une surprise, tant l'habitude est prise d'aborder la mutation qu'a opérée l'oeuvre d'Arnold Schönberg dans la musique, en termes de "révolution politique". Une lecture dont Esteban Buch, à qui l'on devait déjà une analyse lumineuse des usages de la neuvième symphonie de Beethoven, nous montre ici que cette interprétation fut, avant tout, celle que Schönberg a lui-même forgée et qu'il est parvenu à imposer, sans qu'elle épuise vraiment l'explication de la naissance de son "avant-garde". Tout l'intérêt de cet ouvrage tient à ce qu'il détricote une légende a priori sympathique : celle de la réception houleuse d'une musique qui visait à rompre avec les règles classiques de l'harmonie et à imprimer à la composition un tournant sur lequel vit encore la musique contemporaine. Or la modernité de l'atonalité doit-elle s'apprécier seulement à l'aune de l'incompréhension que les oeuvres de Schönberg auraient rencontrée dans la "Vienne fin de siècle" auprès des critiques et d'un public de philistins, huant et sifflant chacune des créations du compositeur et de ses disciples ? Le récit qui nous est proposé ici rend plus complexe cette image d'Epinal. Car la légende qui, comme tout mythe, comporte sa part de vérité, fait fi d'une autre histoire, celle de l'écoute qui a renouvelé depuis quelques années la conception que l'on pouvait se faire de la réception des oeuvres. En particulier parce qu'elle ne considère plus la critique ni le public comme le simple réceptacle passif des productions de l'artiste démiurge mais comme un élément à part entière de la création dont l'exclusivité se voit, du coup, retirée à l'auteur ou au compositeur. RADICALISATION DE L'ESTHÉTIQUE Ce serait alors moins en rupture que dans une interaction paradoxale voire "subconsciente" - terme qu'affectionnait Schönberg - entre un processus esthétique et sa critique que s'effectue le travail de l'oeuvre. Ainsi la naissance de la "nouvelle musique" renverrait bien plus à son contexte que ne le laisse à penser le discours de rupture que les avant-gardes ont coutume de tenir sur elles-mêmes. S'appuyant sur un corpus généralement négligé, celui des critiques musicaux des grands journaux viennois, Esteban Buch excelle à montrer, à partir du "cas Schönberg", tout ce que la radicalisation de ce dernier doit à la réception immédiate des chroniqueurs spécialisés, ceux-ci fussent-ils souvent hostiles. Les liens tissés entre ces premières auditions commentées et la poursuite de l'oeuvre se révèlent bien plus sophistiqués que ne le laisse pressentir le modèle trop familier, depuis le romantisme, de l'artiste incompris en quête de vérité et du public ignare à la recherche du plaisir facile. Hommage au célèbre Cas Wagner de Nietzsche, le titre de l'ouvrage, témoignage parmi d'autres du dynamisme des études sur la musique en France, a quelque chose de trompeur. Car ce Cas Schönberg se situe en effet dans une perspective symétriquement inverse à celle du philosophe. Loin de se complaire dans la critique de la culture ou dans l'évaluation, Buch entend, lui, suspendre son jugement, au profit d'une perspective relevant de la sociologie historique. Le livre décrit avec un luxe de détails, parfois techniques, comment, de la confrontation souvent passionnée entre un Arnold Schönberg qui ne se réduit pas à une victime et ses critiques, qui ne furent pas tous des exécuteurs, a résulté la radicalisation de son esthétique. Elle ne l'a pas précédée. Le jeu d'opposition facile entre moderniste et réactionnaire ne permet donc plus de rendre compte de ce qui s'est vraiment passé. Certes, des scandales nombreux et bruyants ont bien émaillé les créations successives des oeuvres de Schönberg, depuis La Nuit transfigurée, en 1902, jusqu'au Skandalkonzert de 1913 où furent données des pièces de ses élèves, Alban Berg et Anton Webern. Au point, révèle Esteban Buch, qu'on finit par préciser sur les billets que la contremarque ne conférait pas au spectateur le droit d'interrompre un morceau au programme. Certes, Schönberg qui ne cessa de se revendiquer de la tradition, s'agaçait de cette cabale dont il souffrit ! Mais les injustices qui paraissent aujourd'hui évidentes dans le comportement d'une partie des auditeurs et des critiques pouvaient aussi provenir de toutes sortes de causes adjacentes. D'une direction déficiente, par exemple quand Schönberg prit lui-même la baguette à la place de Mahler, lorsque fut joué son Pelléas et Mélisande, le 25 janvier 1905. Ou encore lorsqu'il introduisit, au détour d'une mesure, des éléments de sarcasme via l'évocation d'une complainte populaire rappelant vaguement ses propres infortunes conjugales, dans son deuxième quatuor à cordes, justifiant peut-être les rires d'un public, d'une certaine façon provoqué. S'il est vrai que "l'oeuvre de Schönberg" excita "les critiques comme une sorte d'invitation à l'évaluation négative", note E. Buch, ceux-ci n'étaient pas toujours mus par une défense obstinée du statu quo, un "discours ouvertement conservateur", ni, sauf marginalement, par le nationalisme, l'antisémitisme et encore moins par l'incompétence. A cet égard, la figure de la musicologue Elsa Bienenfeld, une des rares femmes à pratiquer la critique pour le Neues Wiener Journal, assassinée par les nazis en 1942, demeure particulièrement attachante par l'équilibre de ses comptes rendus qui nous sont donnés à lire. Schönberg, auteur d'un Moïse et Aaron (1932), fut-il un prophète ? Peut-être. Mais ses critiques, pris dans la nasse de la satire acérée de Karl Kraus, l'impitoyable contempteur du journalisme dont Schönberg était proche, contribuèrent plus qu'on ne croit et sans doute à leur corps défendant à l'écriture comme au succès de sa "bonne nouvelle". LE CAS SCHÖNBERG. Naissance de l'avant-garde musicale d'Esteban Buch. Gallimard, "Bibliothèque des idées", 356 p., 22,50 €. Nicolas Weill |
oilà un livre qui ménage plus d'une surprise, tant l'habitude est prise d'aborder la mutation qu'a opérée l'oeuvre d'Arnold Schönberg dans la musique, en termes de "révolution politique". Une lecture dont Esteban Buch, à qui l'on devait déjà une analyse lumineuse des usages de la neuvième symphonie de Beethoven, nous montre ici que cette interprétation fut, avant tout, celle que Schönberg a lui-même forgée et qu'il est parvenu à imposer, sans qu'elle épuise vraiment l'explication de la naissance de son "avant-garde".