le conflit israélo-palestinien repose sur un problème de légitimité et non de frontières…

Publié le par david castel

Michael Romann, géographe :

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L’attention porte sur New York où s’est ouverte la 61ème session de l’Assemblée générale de l’ONU. Tout le gotha politique mondiale est de la partie. Trois grands sujets sont à l’ordre du jour : le conflit israélo-palestinien, le nucléaire iranien, la crise au Darfour.

sep22

Par Mati Ben Avraham

L’attention porte sur New York où s’est ouverte la 61ème session de l’Assemblée générale de l’ONU. Tout le gotha politique mondiale est de la partie. Trois grands sujets sont à l’ordre du jour : le conflit israélo-palestinien, le nucléaire iranien, la crise au Darfour. Bien entendu, le premier sujet domine et dominera les travaux de la grande instance internationale. La ministre israélienne des affaires étrangères, Tzipi Livni ne ménage pas sa peine, multipliant les contacts, les entretiens : Abbu Mazen, Condeleezza Rice , et d’autres. Son objectif : éviter toute érosion de la nouvelle image de marque d’Israël sur la scène mondiale. Et empêcher toute initiative intempestive. Comme celle de la Ligue arabe, par exemple, qui a saisi le Conseil de sécurité sur ce point. Georges Bush s’accroche à sa feuille de route. Jacques Chirac prône une conférence internationale destinée, dans un premier temps, à rapprocher israéliens et palestiniens. Cette débauche d’efforts et d’idées a éclipsé l’initiative jordano-égyptienne de la semaine passée sur une relance originale du processus de paix. L’idée maîtresse de ce plan : renverser l’ordre des choses pour créer une nouvelle dynamique. En clair, fixer d’abord les frontières entre les deux parties pour passer, ensuite, aux problèmes d’intendance. Bref : puisque l’on ne peut démontrer le mouvement qu’en marchant, tout le monde s’agite. Dans le bon sens?
Ce qui m’a mené au domicile de Michael Romman, géographe, de l’université de Tel Aviv, titulaire d’un doctorat sur l’urbanisme obtenu à la Sorbonne. Spécialiste des conflits, Michael Romann a publié ses analyses dans de nombreuses revues spécialisées, participé à de nombreux colloques et symposiums sur le sujet. Il a bien entendu planché sur l’épineux conflit israélo-arabe et la disputation israélo-palestinienne. Un expert, donc.

Mati Ben-Avraham : Que vous inspire ce conflit qui perdure?

Michael Romann : Il faut distinguer deux choses : et d’une, sur quoi porte le conflit; et deux , comment le résoudre, c’est-à-dire, au plan de la démarche, doit-on aller du plus facile au plus compliqué ou l’inverse. Oslo a choisi le premier terme de l’alternative. Mais, pour moi, ce n’est pas l’essentiel. La question la plus importante est de savoir sur quoi porte le conflit. Quel en est le fondement. Une répartition de territoire? A l’évidence, non! Parce que, tout d’abord, le conflit a commencé bien avant l’occupation des territoires suite à la guerre des six jours en juin 1967. Et ensuite, parce que l’analyse des dernières rencontres de Camp David et de Taba montre bien que les pourparlers ont échoué non pas parce que Ehoud Barak ne voulait restituer 98 % des territoires. Non! Deux sujets ont mené à l’échec, à savoir le droit du retour des réfugiés palestiniens et la souveraineté sur le mont du temple à Jérusalem. En clair : une question de responsabilité d’une part et de légitimité d’autre part.

MBA : Responsabilité de qui et en quoi?

Michael Romann : La responsabilité d’Israël quant à la Nakba, la catastrophe, liée à la création de l’Etat israélien, qui a frappé le peuple palestinien. Il faut en être conscient: il ne s’agit pas d’une divergence quant au nombre de réfugiés palestiniens qui seraient autorisés à s’établir en territoire israélien, ni où, mais du droit au retour de ces réfugiés. C’est devenu une question de principe : l’acceptation par Israël de l’entière responsabilité des évènements qui ont conduit à l’exode de centaines de milliers de palestiniens.
A ce propos, permettez-moi d’ouvrir une parenthèse. Il y a quelques années, je me suis penché, à titre comparatif, sur une carte des réfugiés dans le monde au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Des dizaines et des dizaines de millions, dont quelques 600000 palestiniens. Et bien, j’ai constaté que partout, au fil des années, le nombre de ces réfugiés est allé en diminuant pour cause d’intégration progressive, sauf du côté des palestiniens où le chiffre est en augmentation constante. Voila, je ferme la parenthèse.
Cette Nakba, il faut s’en rendre compte, est devenue l’évènement constitutif du peuple palestinien. Mais, il est tout aussi évident qu’Israël ne peut pas endosser la seule et unique responsabilité de cette question. La guerre a été imposée à Israël par les pays arabes, au mépris d’une résolution de l’ONU. ( n° 181, du 29 novembre 1947- MBA) Que les palestiniens – mais pas tous – aient fui les zones de combats, poussés par la peur, incités par la propagande arabe d’une part, et chassés par les soldats israéliens d’autre part, est secondaire. Le facteur déclencheur a été cette guerre, voulue par les Etats arabes et les palestiniens. Alors, il faut bien entendu solutionner ce problème des réfugiés, dans le cadre d’un accord global. Mais faire de l’acceptation par Israël de l’entière responsabilité du drame un préalable à tout accord est impensable. Maintenant, je conçois fort bien qu’il est extrêmement difficile pour les dirigeants palestiniens , qui maintiennent cette condition de réfugiés depuis plus près de 60 ans, d’accepter une responsabilité directe dans cette affaire, sans perdre la face.

MBA : D’autant plus que ces mêmes dirigeants ont distillé, durant toutes ces années le rêve du retour et qu’il est dangereux de briser un rêve…Autre pierre d’achoppement : la question de légitimité qui est, en dernière analyse pour vous, la plus importante.

Michael Romann : De légitimité et de reconnaissance. Et cet aspect de la question s’est manifesté sur le dernier point en discussion entre les deux parties, à savoir la souveraineté sur Jérusalem ou, pour être plus précis, la souveraineté sur le mont du Temple. Nul besoin de rappeler ici la position centrale du mont du Temple dans la tradition juive, pour le peuple juif. Maintenant, ce lieu a été rattaché à l’Islam, après la conquête du 7ème siècle, à travers la translation du prophète, d’Arabie au lieu le plus éloigné – Al-Aqsa , localisé comme Jérusalem par les exégètes musulmans après la conquête – et de là, son ascension au ciel pour y recevoir le Coran. A camp David et à Taba, l’avenir de Jérusalem a été mis sur le tapis, en particulier le sort réservé à la vieille ville. Différentes solutions ont été avancées : remodelage des quartiers juif, musulman, chrétien et arménien, souveraineté partagée… Les choses n’allaient pas si mal. Elles se sont gâtées quand la discussion a porté sur ce bout de rocher appelé le mont du Temple. Il a été question de souveraineté divisée, de souveraineté confiée à l’ONU, de souveraineté de Dieu…Souveraineté au-dessus du sol pour les palestiniens et en sous-sol pour les israéliens. Israël était même prêt à accepter la souveraineté palestinienne sur le tout, à condition que lui soit ménagé un droit de regard, comme l’Irlande par rapport à l’Ulster – parce que ce site était aussi sacré pour les juifs. Et cette simple phrase ” parce que ce site est aussi sacré pour les juifs” a provoqué l’échec des négociations. Parce que pour les palestiniens, ce site n’était sacré que pour les musulmans. Ils nient tout lien entre ce site et les juifs. Davantage, ce refus repose sur une falsification de l’histoire biblique, mythique, à savoir que le père fondateur, Abraham n’a pas sacrifie Ytzhak, mais Ismaël et non pas à Jérusalem, mais à la Mecque. Il s’agit d’une appropriation d’un narratif qui exclut toute autre histoire et, partant, tout compromis. Pour bien saisir cette donnée, il faut remonter à l’origine du conflit. Pour moi, celui-ci commence à la sortie de la première guerre mondiale et non avant. Il faut s’en souvenir : l’empire ottoman a régné durant 4 siècles. Un empire sans frontières visibles, où coexistaient des centaines d’ethnies et de communautés religieuses diverses. Le sentiment national n’est apparu que vers la fin du 19ème siècle, début du 20ème. Cet ordre ottoman a été balayé au cours de la 1ère guerre mondiale. C’est alors que des mandats ont été attribués à la France et à la Grande-Bretagne pour guider les peuples de la région vers l’Etat Nation. Ici, la question fut : la Palestine sera le pays de quelle nation, de quelle majorité, la palestinienne ou la juive? Alors certes, des heurts de plus en plus violents ont opposé les deux prétendants sur des questions d’occupation des sols, de démographie. Mais je dis que le fond du problème était une question de légitimité et il l’est resté. Et je ne vois pas de solution dans la mesure où des groupes, mus par une idéologie religieuse extrémiste venue relayer le nationalisme de type laïc, refusent toute reconnaissance d’Israël. C’était, c’est donc toujours la raison du conflit.

MBA : Vous avez participé à de nombreux colloques avec des universitaires palestiniens. Qu’en avez-vous retiré.

Michael Romann : Un sentiment de frustration. Il est très frustrant pour un homme comme moi, de sensibilité de gauche, de me heurter à une position de principe qui exclut tout dialogue, toute tentative de dénouer la crise. En premier, en ce qui concerne le problème des réfugiés, même les plus libéraux de mes interlocuteurs palestiniens exigeaient qu’Israël endosse la responsabilité de leurs malheurs. Et en second, ce qui m’a frappé, c’est leur propension à la victimisation. Eux n’ont rien fait. Ils ont subi. Un éminent collègue d’une université palestinienne m’a jeté un jour : nous nous sommes des victimes, nous avons été victimes des turcs, puis des anglais, puis des arabes, puis des israéliens et maintenant, nous sommes victimes de Bush et de Rice! Alors c’est vrai, nous avons commis des erreurs dans ce conflit, comme négliger l’attachement des palestiniens à la terre, comme édifier des implantations civiles dans les territoires conquis en 1967, ce qui nous complique la tâche aujourd’hui. Mais eux? N’ont-ils pas refusé tout compromis? En 1937, en 1939, en 1947? Et les trois non de Khartoum suite à la guerre des six jours ? Je constate, avec tristesse, que la majorité des intellectuels palestiniens refusent d’accepter l’histoire telle qu’elle s’est déroulée, rejettent toute responsabilité, se réfugient dans des chimères. C’est frustrant. Aussi, je pense qu’il va falloir choisir non pas de résoudre le conflit, mais de l’aménager. Une trêve de longue durée, par exemple. Mais une vraie solution n’est pas envisageable dans l’état actuel des choses.

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