Une armée de check points
[s'il fallait une preuve de plus que l'occupation est mauvaise pour Israël
(sans parler des Palestiniens!), la dernière guerre du Liban l'a fournie.
L'armée, toute à ses missions de police dans les territoires, n'est plus
préparée à sa mission essentielle : défendre le pays]
http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-3305688,00.html
Yadiot Aharonot, 19 septembre 2006
Une armée de check points
Yehiam Weitz*
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Au moment où a pris fin la deuxième guerre du Liban, et en fait avant cela
déjà, une question difficile et lancinante a été soulevée : qu'est-il
arrivé à notre grande et puissante armée? Comment se fait-il qu'il y a 40
ans, elle a pu vaincre les armées de trois Etats en quelques jours, alors
que cette fois, elle n'a pas réussi à défaire une modeste force militaire,
bien qu'elle ait disposé de tout le temps nécessaire pour le faire?
De nombreuses raisons ont été invoquées. L'une d'elles a trait aux
personnes : le premier ministre est nul, le ministre de la défense est un
bleu, le chef d'état-major est arrogant. Une seconde réponse a trait à
l'état de l'armée : elle n'a pas été entraînée pour atteindre les
objectifs de la guerre. Et des réponses, nous pouvons en trouver d'autres,
et le débat se poursuivra pendant longtemps, témoignant de la profondeur
de la crise au lendemain de cette guerre.
Or, la réponse décisive n'a aucun rapport avec des développements
concrets, quotidiens, mais plutôt avec le processus de fond qui se déroule
au sein de Tsahal. Ce processus a débuté il y a de nombreuses années,
immédiatement après la guerre des Six jours.
Les résultats de cette guerre ont forcé Tsahal à accomplir une mission
nouvelle, non pas militaire mais de police : gouverner les centaines de
milliers de Palestiniens résidant dans les territoires nouvellement
occupés. Au cours des premières années, quand l'expression absurde
"occupation éclairée" était encore communément admise, l'armée a essayé de
ne pas se mêler de la vie des habitants, et elle n'a pas eu à déployer de
grosses forces pour accomplir des missions de police.
Dans les années 80, la situation a changé pour deux raisons : la première
est le processus de création de colonies au coeur de la Cisjordanie, qui a
commencé dans ces années-là. L'armée a été forcée de déployer des forces
importantes pour les protéger, en particulier les petites colonies isolées
qui comptaient plus de soldats que de colons. Le ministre de la défense de
l'époque, Itzhak Rabin, décrivait cette situation avec colère : "Quand il
y a un cours de danse dans l'une des colonies, je dois envoyer une
compagnie pour la protéger."
Bien plus, les leaders des colons sont devenus en pratique les maîtres de
l'armée. Ils avaient le pouvoir politique d'annuler les décisions
militaires qui ne leur convenaient pas.
La seconde raison a été le déclenchement de la première Intifada.
Jusqu'alors, le prix militaire à payer pour perpétuer l'occupation était
relativement faible. Mais depuis lors, il a progressivement grimpé jusqu'à
atteindre des hauteurs intolérables. Le terme de "prix" a deux
implications. La première est simple : le nombre d'unités qui ont dû
accomplir des missions de police a considérablement augmenté. Jusqu'alors,
une seule brigade était capable de contrôler la Cisjordanie tout entière.
Aujourd'hui, il faut une division. Cette seconde raison est plus profonde
et plus complexe : le changement de nature des missions militaires. Avant
déjà, l'armée s'occupait de magnifiques opérations comme des fouilles, des
arrestations et, à l'occasion, des couvre-feux, mais depuis, elles sont
devenues une partie importante de ses missions.
Dans un passé lointain, des expressions comme "les meilleurs à l'école de
pilotage", avant-postes militaires et embuscades symbolisaient Tsahal.
Aujourd'hui, le symbole de l'action de l'armée, c'est le check point. Le
monde des valeurs dont découle le check point témoigne du dangereux
processus de corruption qui se déroule au sein de l'armée. Des soldats qui
consacrent leur temps à protéger une unique colonie extrémiste, ou à
fouiller de malheureux Palestiniens à un lointain check point, sont
incapables d'accomplir des missions relatives à la sécurité d'Israël.
Nous avons vu et appris cette amère vérité au cours de la première guerre
du Liban : alors, nous avions déjà saisi le prix terrible qu'exige
l'occupation. Et aujourd'hui, une autre guerre maudite soulève la question
simple : que voulons-nous? Une force de défense ou une force de check
point?
* Yehiam Weitz est chef du département "Etudes israéliennes" à
l'université de Haïfa.
(sans parler des Palestiniens!), la dernière guerre du Liban l'a fournie.
L'armée, toute à ses missions de police dans les territoires, n'est plus
préparée à sa mission essentielle : défendre le pays]
http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-3305688,00.html
Yadiot Aharonot, 19 septembre 2006
Une armée de check points
Yehiam Weitz*
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Au moment où a pris fin la deuxième guerre du Liban, et en fait avant cela
déjà, une question difficile et lancinante a été soulevée : qu'est-il
arrivé à notre grande et puissante armée? Comment se fait-il qu'il y a 40
ans, elle a pu vaincre les armées de trois Etats en quelques jours, alors
que cette fois, elle n'a pas réussi à défaire une modeste force militaire,
bien qu'elle ait disposé de tout le temps nécessaire pour le faire?
De nombreuses raisons ont été invoquées. L'une d'elles a trait aux
personnes : le premier ministre est nul, le ministre de la défense est un
bleu, le chef d'état-major est arrogant. Une seconde réponse a trait à
l'état de l'armée : elle n'a pas été entraînée pour atteindre les
objectifs de la guerre. Et des réponses, nous pouvons en trouver d'autres,
et le débat se poursuivra pendant longtemps, témoignant de la profondeur
de la crise au lendemain de cette guerre.
Or, la réponse décisive n'a aucun rapport avec des développements
concrets, quotidiens, mais plutôt avec le processus de fond qui se déroule
au sein de Tsahal. Ce processus a débuté il y a de nombreuses années,
immédiatement après la guerre des Six jours.
Les résultats de cette guerre ont forcé Tsahal à accomplir une mission
nouvelle, non pas militaire mais de police : gouverner les centaines de
milliers de Palestiniens résidant dans les territoires nouvellement
occupés. Au cours des premières années, quand l'expression absurde
"occupation éclairée" était encore communément admise, l'armée a essayé de
ne pas se mêler de la vie des habitants, et elle n'a pas eu à déployer de
grosses forces pour accomplir des missions de police.
Dans les années 80, la situation a changé pour deux raisons : la première
est le processus de création de colonies au coeur de la Cisjordanie, qui a
commencé dans ces années-là. L'armée a été forcée de déployer des forces
importantes pour les protéger, en particulier les petites colonies isolées
qui comptaient plus de soldats que de colons. Le ministre de la défense de
l'époque, Itzhak Rabin, décrivait cette situation avec colère : "Quand il
y a un cours de danse dans l'une des colonies, je dois envoyer une
compagnie pour la protéger."
Bien plus, les leaders des colons sont devenus en pratique les maîtres de
l'armée. Ils avaient le pouvoir politique d'annuler les décisions
militaires qui ne leur convenaient pas.
La seconde raison a été le déclenchement de la première Intifada.
Jusqu'alors, le prix militaire à payer pour perpétuer l'occupation était
relativement faible. Mais depuis lors, il a progressivement grimpé jusqu'à
atteindre des hauteurs intolérables. Le terme de "prix" a deux
implications. La première est simple : le nombre d'unités qui ont dû
accomplir des missions de police a considérablement augmenté. Jusqu'alors,
une seule brigade était capable de contrôler la Cisjordanie tout entière.
Aujourd'hui, il faut une division. Cette seconde raison est plus profonde
et plus complexe : le changement de nature des missions militaires. Avant
déjà, l'armée s'occupait de magnifiques opérations comme des fouilles, des
arrestations et, à l'occasion, des couvre-feux, mais depuis, elles sont
devenues une partie importante de ses missions.
Dans un passé lointain, des expressions comme "les meilleurs à l'école de
pilotage", avant-postes militaires et embuscades symbolisaient Tsahal.
Aujourd'hui, le symbole de l'action de l'armée, c'est le check point. Le
monde des valeurs dont découle le check point témoigne du dangereux
processus de corruption qui se déroule au sein de l'armée. Des soldats qui
consacrent leur temps à protéger une unique colonie extrémiste, ou à
fouiller de malheureux Palestiniens à un lointain check point, sont
incapables d'accomplir des missions relatives à la sécurité d'Israël.
Nous avons vu et appris cette amère vérité au cours de la première guerre
du Liban : alors, nous avions déjà saisi le prix terrible qu'exige
l'occupation. Et aujourd'hui, une autre guerre maudite soulève la question
simple : que voulons-nous? Une force de défense ou une force de check
point?
* Yehiam Weitz est chef du département "Etudes israéliennes" à
l'université de Haïfa.
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