La musique de Chostakovitch, document inégalé de l'époque totalitaire
Publié le par david castel
La musique de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) qui aurait 100 ans lundi représente un document inégalé du régime soviétique totalitaire avec lequel le compositeur entretenait des relations ambiguës qui lui ont valu d'être taxé de servilité en Occident.»L'oeuvre de Chostakovitch est un document exceptionnel de l'époque. Ce n'est pas à nous de juger les actes du compositeur qui vivait dans une peur obsessionnelle, traqué, brisé par le régime, un personnage kafkaïen», résume le compositeur russe Vladimir Martynov interrogé par l'AFP.
Au début de sa carrière dans les années 1920-30, Chostakovitch compose des oeuvres politiquement correctes telles la Deuxième Symphonie dédiée à la Révolution, la Troisième Symphonie sous-titrée »Premier mai» et deux ballets, »l'Age d'or» sur les footballeurs soviétiques et »le Boulon», histoire de sabotage dans une usine.
Devenu compositeur officiel, il se met à écrire des oeuvres incompatibles avec l'idéologie dominante.
Son opéra satirique »Nez» d'après Gogol sort en 1930 mais est retiré du répertoire un an plus tard après des critiques dans la presse.
Vient ensuite l'opéra »Lady Macbeth de Mzensk» en 1934, oeuvre d'une nouveauté radicale, imprégnée d'érotisme, qui remporte un immense succès public mais suscite la première crise du compositeur avec le régime.
Staline vient le voir le 26 janvier 1936 et deux jours plus tard sort dans la Pravda un article intitulé »Un chaos, pas de la musique» qui ouvre une campagne contre le »formalisme petit bourgeois».
»Chostakovitch était-il menacé de goulag après les accusations de Staline ? Oui, s'il n'avait pas alors suivi la directive du parti : écrire de la musique acceptable pour les masses laborieuses», estime Vladimir Achkenazi, pianiste et chef d'orchestre.
Il en est ainsi réduit à créer des musiques de film. La composition de la Cinquième Symphonie fin 1937 aide à le réhabiliter partiellement.
La Septième Symphonie écrite en 1942 pour galvaniser le peuple russe dans la résistance contre l'envahisseur nazi lui ouvre une nouvelle période de grâce, qui ne durera pas longtemps.
Une nouvelle vague de persécutions survient en 1948 lorsque le Parti communiste condamne globalement dans une résolution les oeuvres de Chostakovitch, Prokofiev, Khatchatourian pour »formalisme» et esprit »bourgeois».
Chostakovitch est contraint à une autocritique humiliante devant ses pairs, remerciant le Parti de lui avoir indiqué la bonne voie »vers une création socialiste réaliste et proche du peuple». Ce qui n'empêche pas son renvoi des conservatoires de Moscou et de Léningrad.
Après ces condamnations en 1936 et 1948, le compositeur traverse »des périodes terrifiantes», »vit sans un sous pour manger» et ... écrit ces meilleurs oeuvres, se souvient le violoncelliste Mstislav Rostropovitch dans la revue française musicale Classica Répertoire parue en septembre.
»Il avait peur que ça recommence, il en tremblait. Il assistait à des réunions avec certaines connotations politiques (...) A la fin de sa vie (en 1960) il s'est même inscrit au Parti communiste», poursuit le musicien.
Il va jusqu'à signer une lettre, publiée dans la Pravda, condamnant le dissident Andreï Sakharov, acte qu'il ne se pardonnera jamais.
En 1948, il compose en cachette la cantate satirique »Rayok antiformaliste» dont les protagonistes sont Staline et son adjoint pour la culture Jdanov, et qui n'a été rendue publique qu'en 1987 aux Etats-Unis.
Le grand public ne connaîtra cependant à cette époque que des oeuvres pathétiques glorifiant Staline qui ont fait du tort au compositeur, l'Occident l'ayant taxé d'opportunisme et de servilité.
Le seul défi que Chostakovitch avait ouvertement lancé au régime est le large recours dans la musique aux motifs juifs dans un pays farouchement antisémite, notamment dans la Symphonie numéro 13 »Babi Yar» en mémoire des Juifs massacrés à Kiev par les Nazis.
LA COLLECTION GUGGENHEIM A BONN
5 en 1
En provenance des collections des musées Guggenheim, mais dont la majorité revient à celle du musée de New York, 200 oeuvres sont exposées à Bonn : de Kandinsky à Matthew Barney, cet aperçu constitue une exposition vertigineuse et remarquable tant par les courants artistiques représentés que par les noms qu'elle réunit.
Quel est le lien entre Matthew Barney, Richard Serra, la ville de Bonn et la collection Guggenheim ? En effet, Matthew Barney dans une séquence de 'Cremaster 3', incarne The Entered Apprentice, une figure de l'initié qui évolue dans le Guggenheim de New York et qui rencontre le sculpteur Richard Serra. Ce dernier y réalise une projection de vaseline liquide qui dans son écoulement signifie alors une mesure du temps… De façon plus évidente c'est au musée fédéral d'Allemagne et au Kunstmuseum de Bonn, que l'on peut voir dans le premier des sculptures de Richard Serra, et une salle dédiée au Cremaster Cycle de Barney dans le second. Réunissant 10 % de la collection Guggenheim dans une présentation permettant un voyage à deux dimensions : voyage dans de l'art du XXe et début XXIe, et voyage dans la collection Guggenheim. Cela n'avait encore jamais été réalisé. 
Guggenheim New York
La collection initiée par Solomon R. Guggenheim prendra son envol à partir de 1920, date où l'ancien industriel devient le principal mécène de l'art non figuratif, pour s'officialiser davantage en 1937 avec la création de la Fondation Guggenheim. La réalisation du musée de New York prendra plusieurs années entre la décision du projet à partir de 1943, le début des travaux, dès 1951, d'un chantier qui s'écoulera sur 10 ans et dont l'architecte Franck Lloyd Wright décédera 6 mois avant la fin de la construction du fameux édifice à la rampe en hélice dont l'ascension s'étire harmonieusement sur 400 mètres. 
Même si Berlin a son propre Guggenheim, l'exposition temporaire organisée à Bonn est à considérer, avec le voyage des oeuvres qu'elle a impliqué, comme un retour et un hommage à Hilla Rebay : née en 1890, ayant étudié à Cologne, Paris, Munich et Berlin, elle partira en 1927 aux Etats-Unis où elle rencontrera Solomon R. Guggenheim pour devenir sa conseillère particulière dans les acquisitions d'oeuvres d'art, développant et promouvant cette collection.
Sont à considérer trois apports majeurs : le leg de Justin K. Thannhauser qui en 1963 apporte 75 oeuvres impressionnistes et post-impressionnistes. Puis, en 1991 la collection Panza di Biumo et ses 300 oeuvres minimalistes (période 1960-1970), ainsi que l'apport de 200 oeuvres de Robert Mapplethorpe par la fondation du même nom.
Les extensions du musée de New York
L'un des commissaires de l'exposition de Bonn, Thomas Krens, n'est autre que l'actuel directeur de la Fondation Guggenheim, qui a aussi dirigé le musée de New York pendant 17 années (1988-2005). La politique artistique du Guggenheim a trouvé avec lui le principe de ces antennes que constituent les autres musées Guggenheim, une extension à l'échelle mondiale en somme. Mis à part celui de Venise, qui revient à Peggy Guggenheim (la nièce de Solomon), c'est sous son mandat qu'a eu lieu la réalisation du musée de Bilbao, incontestable par sa réussite, auquel s'est ajouté dans la foulée mais avec moins de succès celui de Berlin. Enfin, à Las Vegas dans l'hôtel Venetian se trouve le petit musée de l'Hermitage Guggenheim, où des oeuvres majeures des deux institutions sont présentées. Bientôt, ce sera Rio de Janeiro (2007) et Abou Dhabi (2011). Cette politique d'ouverture a connu avec l'exemple de la réalisation de Bilbao d'heureux moments, mais tout n'a pas été auréolé de gloire par cette réussite : les échecs en 2003 de l'annexe downtown de Soho, la fermeture du musée de Las Vegas puis de son site internet virtuel, le rappellent (celui a être resté ouvert est le musée de l'Hermitage Guggenheim évoqué plus haut). Iconoclaste il a fait de Guggenheim une marque, une franchise muséale en somme : à titre d'exemple, l'antenne de Bilbao avait déboursé à son ouverture 20 millions de dollars afin de pouvoir exposer sur 30 ans la collection Guggenheim. (source L'Expansion 26/06/1995) 
L'exposition de Bonn résulte du système Guggenheim qui permet par la rotation de ces expositions temporaires une meilleure visibilité des oeuvres, ou bien encore de créer des dialogues entre collections, comme lors de l'exposition 'Rendez-vous' où des oeuvres du centre Pompidou avaient rejoint celles du Guggenheim de New York (16 octobre 1998 - 24 janvier 1999). Efficace, ce système génère de la notoriété à moindre coût dans la mesure où les investissements sont toujours assumés localement, à quoi s'ajoute une publicité accrue de la collection.
Les collections Guggenheim
La présentation de Bonn trouve en son début, dans 'A Temple of the Spirit', par les photographies grands formats qui tapissent les murs, l'évocation de l'ambiance du Museum of Non-Objective Painting inauguré en 1939 à New York dirigé par Hilla Rebay et présentant la collection d'art abstrait de Solomon Guggenheim. Au point de départ historique coïncide celui du parcours du visiteur. Si la moquette grise est présente, il n'y manque que la diffusion de musique classique et celle d'encens pour être fidèle à l'atmosphère de l'époque. Cette salle met en regard deux oeuvres du couple Rebay-Bauer, et ici s'écrit une page importante de l'histoire Guggenheim, avec son verso singulier ; la collection des oeuvres de Bauer (impulsée par son épouse) est la plus importante au monde… Naturellement on trouve après une salle consacrée à Kandinsky là aussi la collection la plus importante au monde (avec plus de 190 pièces) où l'on peut voir 'Peinture avec bords blancs' (1913). Vient ensuite la collection Thannhauser (acquise en 1963 elle a notamment enrichi la période avant l'abstraction), et l'apport de Peggy Guggenheim. Guggenheim est marqué par l'ouverture en 1938 de sa galerie londonienne (la réalisation de Frederick Kiesler, excluait les cadres et suspendait les oeuvres hors des cimaises), et l'entrée en 1949 de sa collection au sein du palais Venier dei Leoni, formant la Fondation Peggy Guggenheim (le Guggenheim de Venise). Figure dans cette salle 'Le Soleil dans son écrin' (1937) de Tanguy dont l'énigmatique paysage fascinait autant qu'il inquiétait Peggy Guggenheim. A noter : en 1977 le centre Pompidou avait reconstitué la galerie de Peggy Guggenheim 'Art of this Century'. Ainsi enrichie et façonnée cette collection privée est constituée de collections successives liées à des choix esthétiques individuels. 
Les salles suivantes permettent des dialogues entre les oeuvres, ainsi Picasso et Braque, Picasso dont la 'Femme aux cheveux jaunes' (1931) n'est autre que Marie-Thérèse Walter, maîtresse de l'artiste, ayant aussi charmé les conservateurs puisqu'elle est présente sur l'affiche de l'exposition. Viennent ensuite Mondrian et Brancusi, Ellsworth Kelly et Tony Smith. Est rappelé ensuite le rôle de Peggy Guggenheim dans l'acquisition d'oeuvres rattachées aux courants avant-gardistes européens : elle est présente dans l'espace dédié aux surréalistes qui réserve avec les suivants d'heureuses rencontres avec la scène artistique d'après-guerre. Figuration en Europe, et abstraction aux Etats-Unis : pour le premier courant, la salle numéro 10 qui lui est consacrée, expose entre autres en son volume réduit, pas moins de deux Giacometti , dont 'Le Nez' (1947) et un triptyque de Bacon, 'Trois études pour une Crucifixion' (1962).
L'exposition de Bonn a rendu possible ce qui n'avait encore pu l'être : ses cimaises offrent une présentation sans pareille de l'art minimaliste, complétée par une salle Richard Serra : on y voit notamment 'Strike : to Roberta and Rudy' (1969-1971). Difficile de la manquer puisque dans les 6 tonnes de sa pleine matérialité, la pièce révèle paradoxalement un fragile équilibre de nature à créer une expérience physique troublante (photo ci-contre). Ensuite, une halle expose des oeuvres des années 1970 interrogeant le rapport espace / lumière avec Bruce Nauman, 'Green Light Corridor' (1970), Dan Flavin, 'An Artificial Barrier of Blue, Red and Blue Fluorescent Light' (1968), ou encore Robert Morris 'Untitled (Labyrinth)' (1974) dont la découverte du labyrinthe monumental ne sera permise qu'à un seul visiteur à la fois, favorisant ainsi dans ce volume (488 X 1097 cm) le ressentir de l'exiguïté, de la sinuosité, qui participent à l'absence de visibilité et à une certaine tension dramatique pendant le parcours. Le Pop Art clôt ce voyage : Roy Lichtenstein bien entendu, Warhol aussi, et James Rosenquist dont le travail sur l'échelle (350 x 1460) au regard du volume de la salle reste conséquent, avec 'The Swimmer in the Econo-mist' (1997) dont l'acuité des couleurs mêlée aux déformations concentriques et tubulaire nous happent. 
Le Kunstmuseum
On trouve à travers les réalisations de neuf artistes un regard sur la création contemporaine, en Europe et aux Etats-Unis, dans sa capacité à interroger l'identité humaine et spatiale. Présentation multi-écrans du 'Cremaster Cycle' de Matthew Barney (2003), puis vidéo de Douglas Gordon 'Through a Looking Glass' (1999) qui met en miroir la scène de 'Taxi Driver' où Travis Bickle se demande "You're talkin' to me ?" : le dispositif de vidéo décalée, répond par l'écho à sa propre question (vidéo à la Fondation Lambert dans le cadre de son exposition 'Figures de l'acteur'). Un espace conséquent est dédié à l'artiste espagnol Bernardi Roig, dont les sculptures évoquent un Phaëton s'anéantissant lorsqu'il veut posséder la lumière : expression métaphorique obsessionnelle de la cécité constitutive à la surexposition lumineuse, révélant violemment une forme d'incapacité et d'inconscience humaines. 
Le Kunstmuseum permet alors de compléter l'exposition de la collection Guggenheim par une présentation des réalisations architecturales : Frank Lloyd Wright bien entendu, et aussi Frank Gehry pour le musée de Bilbao, et des projets de réalisation à venir comme Taiwan, Guadalajara. Les visiteurs sont attendus par centaines de milliers pour découvrir cet ensemble...
Jean-Baptiste Touja pour Evene.fr - Septembre 2006