
ans l'immense bibliographie relative à la guerre d'Espagne (la dernière synthèse française sur le sujet,
La Guerre d'Espagne et ses lendemains,
Perrin, "Tempus", 2006, étant due à Bartolomé Bennassar), les historiens anglo-saxons sont depuis toujours en première ligne. Le présent ouvrage d'Antony Beevor - auteur de livres à succès sur la bataille de Stalingrad ou la chute de Berlin (éd. de Fallois, 1999 et 2002) - n'est pas la simple traduction française de celui qu'il avait entrepris en 1976 au lendemain de la mort de Franco et fait paraître en anglais en 1982 sous le titre
The Spanish Civil War. C'est une nouvelle mouture, dont la version espagnole a vu le jour en 2005, qui intègre les acquis des recherches des vingt dernières années et tient compte des fonds d'archives devenus accessibles, à commencer par ceux de l'ex-Union soviétique. L'exposé y a gagné en précision même si l'auteur prévient que
"l'augmentation énorme des informations disponibles aujourd'hui tend à multiplier plutôt qu'à réduire le nombre de questions importantes qui se posent", non sans ajouter que le fait qu'il ait, en vingt-cinq ans,
"perdu quelques-unes des certitudes les plus passionnées de sa jeunesse" n'est probablement pas étranger à la vision plus complexe qu'il a de la guerre d'Espagne.
ATERMOIEMENTS RÉPUBLICAINS
Après avoir planté le décor d'un pays traversé de très longue date par de vives tensions de tous ordres, l'historien anglais suit chronologiquement l'évolution de la guerre civile. Le récit excelle tout particulièrement dans l'exposé de la dimension militaire du conflit. L'attention portée aux mouvements de troupes n'empêche pas l'auteur de s'intéresser aux représentations qui souvent les guidèrent. Les atermoiements du gouvernement républicain au commencement d'une crise qui aurait nécessité des décisions rapides et énergiques eurent des effets désastreux. C'est dans les premiers jours d'août 1936, quand les zones respectives et les fronts se précisèrent, que les contemporains commencèrent à comprendre que l'Espagne affrontait une guerre civile et non un coup d'Etat violemment contrecarré. Si la République était apparemment en position avantageuse, avec la maîtrise des grandes villes industrielles, des zones minières, de l'essentiel de la marine de guerre et marchande, des deux tiers du territoire métropolitain, des réserves d'or, de l'exportation des agrumes de Valence, les nationalistes bénéficiaient du contrôle des principales régions agricoles. Surtout, dans le mois qui suivit le coup d'Etat, il devint manifeste qu'ils recevraient une assistance militaire de l'Allemagne et de l'Italie, alors que les démocraties refusaient de donner des armes à la République. L'Espagne eut tôt fait de se muer en un terrain d'expérimentation idéal pour l'armement et la tactique militaire nazis.
La bataille pour l'opinion internationale ne bascula réellement qu'à la fin du mois d'avril 1937, avec le bombardement de la ville basque de Guernica, mais à cette date les républicains étaient déjà en train de perdre la guerre, malgré l'apport des Brigades internationales. Dans l'intervalle, la terreur s'était abattue sur l'Espagne. Si les deux camps s'y adonnèrent, Beevor met l'accent sur le fait que la férocité blanche tenait à la volonté bien arrêtée d'instaurer un régime de terreur. Par ailleurs, la répression menée par les nationalistes se prolongea longtemps encore après la fin de la guerre, à bas bruit, au moins jusqu'à la fin des années 1950.
Alors que Franco sut s'imposer dans le camp des rebelles, Beevor démontre que le désintéressement et l'esprit de sacrifice des combattants républicains ne suffirent pas à compenser les poisons distillés par les affrontements politiques et idéologiques qui les divisaient et par les lourdes erreurs stratégiques de leur commandement et des conseillers soviétiques. La cause étant entendue en mars 1939 avec l'entrée des troupes nationalistes dans Madrid, commença pour les vaincus une longue période de grandes souffrances sans espoir de changement tant le régime de Franco paraissait inexpugnable.
LA PAROLE AUX VICTIMES
C'est à l'après-guerre civile, jusqu'à la période la plus récente, qu'est consacré le livre que signe le journaliste Patrick Pépin. Issu d'un long documentaire diffusé sur France Culture pendant l'été 2004, c'est un travail engagé - revendiqué comme tel - qui ne fait place et ne donne la parole qu'aux victimes du coup d'Etat franquiste et à leurs descendants. Sa visée est de comprendre les cheminements complexes de la réhabilitation de la mémoire républicaine dont il entend montrer qu'elle ne commença que très tardivement. L'Asociacion para la recuperacion de la memoria historica (Association pour la récupération de la mémoire historique), créée en 2000 par le journaliste Emilio Silva, coauteur en 2003 de Las Fosas de Franco (traduit par Patrick Pépin et édité par Calmann-Lévy en 2005 avec pour titre Les Fosses du franquisme), a joué un rôle majeur dans le déclenchement de ce processus.
A travers des textes synthétiques et la retranscription de témoignages (dont quatre sont reproduits dans les deux CD insérés dans l'ouvrage), c'est la réalité des souffrances intimes des républicains et de leurs descendants qu'il s'agit d'explorer. "Hurgar en el pasado" ("tisonner le passé") : l'expression revient fréquemment dans les entretiens avec les militants de la mémoire. S'il faut être attentif au risque d'instrumentalisation de la mémoire historique que peut comporter une telle démarche, il reste qu'elle répond manifestement à un besoin sincère et irrépressible. En ce sens, elle révèle beaucoup du traumatisme que fut et que demeure la guerre d'Espagne. Elle fournit de quoi alimenter la réflexion de ceux qu'intéresse la question de la cicatrisation des blessures d'un passé enfoui sous toutes les latitudes et à toutes les époques.
LA GUERRE D'ESPAGNE (The Battle for Spain) d'Antony Beevor. Traduit de l'anglais par Jean-François Sené, Calmann-Lévy, 706 p., 26,50 €.
HISTOIRES INTIMES DE LA GUERRE D'ESPAGNE, 1936-2006. La mémoire des vaincus de Patrick Pépin. France Culture/Nouveau Monde éd., 208 p., 26 €.
Signalons l'édition, bilingue franco-castillane, de l'Album souvenir de la retirade, 100 photographies préfacées et commentées par René Grando, Al Campo ! Espagne 1939 Exode-frontière-exil (éd. Mare Nostrum, 96 p., 20 €).