La vente Brassaï ouvre la saison

Publié le par david castel


[ 08/09/06  - 11H51  ]

Début octobre, à Drouot-Montaigne, 550 photographies et 190 dessins (*)

C'est la grande vente de la saison à Paris. Elle s'inscrit dans la tradition parisienne des successions d'artistes modernes importants comme ce fut le cas dans les dernières années pour celle d'André Breton ou de Dora Maar. Les 2 et 3 octobre, Millon & Associés adjugera à Drouot-Montaigne un gigantesque ensemble de 550 photographies, de 190 dessins et de 12 sculptures signés Brassaï.


Le tout est estimé très raisonnablement 2 millions d'euros.


Selon Agnès de Gouvion Saint-Cyr, inspecteur général de la photographie au ministère de la Culture et par ailleurs chargée de la succession, la vente est justifiée par la nécessité de payer rapidement les droits de succession à la suite du décès de l'épouse Brassaï en 2005. Elle précise cependant qu'" une partie a déjà été effectuée sous forme de dation, principalement au musée Picasso et au musée national d'Art moderne ".


Pour Patrice Sonnenberg, chargé de l'opération à l'étude Millon, les objets mis aux enchères représentent environ 10 % à peine de l'intégralité de la succession. La masse des pièces, manuscrits, photos, négatifs... était contenue à Paris dans l'atelier et l'appartement de Brassaï, rue du Faubourg-Saint-Jacques. Après plus d'un an d'inventaire tout n'a pas encore été répertorié.


Ces souvenirs pléthoriques résument la longue vie d'un intellectuel et artiste important du XXe siècle.


Brassaï, de son vrai nom Gyula Halasz, est né en Hongrie en 1899 d'un père professeur de littérature française à l'université. Son pseudonyme est d'ailleurs dérivé de sa ville natale Brasso dans laquelle, paradoxalement, il ne retournera jamais. A l'époque Paris est la capitale mondiale de la vie artistique et c'est tout naturellement là que cet ancien étudiant des Beaux-Arts de Berlin et fils de francophile s'installe en 1924. Il est d'abord correspondant pour la presse allemande avant de s'adonner à la photographie à partir de 1930. Brassaï est un arpenteur du Paris nocturne. Il possède un matériel lourd qui nécessite de longs temps de pause. Ses images ne sont donc pas " volées " mais savamment mises en scène. Il aime les personnages de cette ville qu'il nomme lui-même " underground ", les mauvais garçons, les forts des halles et les prostituées. Son ami, l'écrivain américain Henri Miller, raconte : " On pouvait le rencontrer dans les quartiers les plus inattendus. Il était toujours sur le qui-vive, toujours reniflant l'air, toujours fouinant dans les coins, le regard toujours au loin. "


En décembre 1932, il publie un livre qui va changer sa vie : " Paris de nuit ", préfacé par Paul Morand. L'ouvrage porte en couverture, en gros, la signature du jeune écrivain qui a seulement rédigé huit pages tandis que le nom de l'auteur des 62 clichés est inscrit en minuscule. Une injustice que la postérité réparera. Brassaï écrira : " La véritable date de naissance d'un créateur, c'est quand il a trouvé sa voie et sa voix. La seule date de naissance qui compte pour moi ce n'est pas Brasso 1899 mais Paris 1933. " Le plus remarquable dans son travail tient à la lumière qui émane de ces images. Il commente : " L'éclairage est pour le photographe ce qu'est le style pour l'écrivain. " En couverture de " Paris de nuit " figure un cliché représentant des pavés luisants animés par la lumière. On retrouve, en vedette, cette photo dans la vente aux enchères. Le tirage de 1931 est estimé 30.000 euros.


Dès lors, pour vivre, Brassaï travaille pour des revues populaires. Il fait des images un peu lestes ou des illustrations de romans-photos. Il immortalise par exemple " Belle de nuit ", femme dodue, cigarette au bec et pieds chaussés de pantoufles dans le quartier de la porte d'Italie en 1932. Un tirage réalisé ultérieurement pour une exposition est estimé 6.000 euros. Parmi les photos très connues, il y a aussi " La bande du grand Albert ", de 1932, montrant un groupe de mauvais garçons de dos dont les visages sont éclairés par un lampadaire. Il s'agit aussi d'un tirage d'exposition, estimé 8.000 euros. Contrairement à nombre de photographes, Brassaï tirait toujours lui-même ses images, retirant parfois jusqu'à trois fois les mêmes sujets. " Un négatif ne représente rien pour un photographe de mon espèce, disait-il. C'est le tirage de l'auteur qui seul compte. "


Selon Agnès de Gouvion Saint-Cyr, le choix des photos a été fait en tenant compte de ce qui resterait dans le fonds. Elle précise : " Nous avons privilégié la vente d'images dont il existe au moins deux exemplaires. "


A partir des années 1960, le travail de Brassaï, surtout les images du Paris nocturne, fait référence. En 1968, il est l'objet d'une rétrospective au MoMA de New York. Brassaï retire couramment les photos les plus demandées en vue d'expositions. Elles seront vendues les 2 et 3 octobre avec des estimations de 10.000 à 15.000 euros. Le catalogue contient aussi des " contacts ", ces petits formats, première impression du cliché du temps de la prise de vues (estimation : 2.000 euros pour " L'Homme du bagne ", montrant un homme mystérieux dans la pénombre). Pour Patrice Sonnenberg, " il n'existe aucune référence pour ce genre de photographies de Brassaï. Les vintages (1) sont rares sur le marché et nous n'avons quasiment aucune comparaison de prix. " Une observation que confirme Gregory Leroy, expert en photos de la maison concurrente Artcurial : " On voit très rarement des photos vintages de Brassaï en France. Elles sont généralement sur le marché américain, confiées par la succession à la galerie new-yorkaise de l'artiste, Edwynn Houk. " Mais le marché apprécie avant tout les images célèbres de Brassaï, comme le montre le prix record obtenu en 2005. Pour 48.000 dollars a été adjugé à New York un tirage tardif de 1950 d'une de ses images les plus fameuses, prise en 1932 : " Couple d'amoureux dans un café ".


Mais la vente contient bien d'autres lots sans aucune référence sur le marché. C'est le cas des 190 dessins réalisés à partir de 1921 et estimés entre 500 et 2.500 euros. D'abord d'un style expressionniste, ils sont par la suite plus épurés, mais ne présentent pas toujours un grand intérêt. Jacques Prévert, grand ami de Brassaï, disait pourtant : " Quelle force ces dessins. Au premier moment on ne les comprend pas bien mais plus on les regarde plus (...) ce qui semble arbitraire devient une nécessité, ce qui semblait abstrait devient d'un réalisme étonnant. "


Inspiré par la nature

Brassaï aimait contempler la nature, et c'est en observant le travail de la mer sur les galets qu'il avait repris ces cailloux ronds pour en faire des sculptures de corps de femmes ou de formes phalliques qu'il travaillait à l'aide d'instruments de dentiste. On en verra douze, à vendre, le 2 octobre. La " Déesse de la fécondité ", de 1967, haute de 20 centimètres, un galet gris sculpté qui tient à la fois d'une sculpture d'art cycladique et d'un travail de Jean Arp, est estimée 5.000 euros. Une somme double est demandée pour un marbre, lui aussi unique, de 66 centimètres représentant une " Astrée blanche ".


Brassaï avait aussi une belle plume. Mais aucun de ses manuscrits n'est à vendre. Il écrivait en 1972, douze ans avant sa mort, lors de l'exposition de ses sculptures dans une galerie parisienne : " Lorsque, érodés et polis par l'incessant va-et-vient des vagues, les galets sortent manufacturés de la gigantesque usine marémotrice, ils sont autant de sculptures, taillées déjà par une main sensuelle (...). Je suis persuadé que l'art est né non de formes inventées de toutes pièces mais de celles auxquelles l'imagination pouvait donner une signification. "



JUDITH BENHAMOU-HUET


(*) Vente les 2 et 3 octobre, Drouot-Montaigne. Exposition les 28, 29, 30 septembre et 1er octobre. Tél : 01.47.27.95.34.www.brassai-succession-millon.com(1) Les photographies vintages sont celles dont le tirage est contemporain de la prise de vue. Ce sont en général les images plus cotées sur le marché.
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Publié dans 1932

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