Critiques contre Tariq Ramadan, procès de l’islam

Publié le par david castel


Par Fatiha Kaoues
mardi 2 décembre 2003

 

Critiques contre Tariq Ramadan, procès de l’islam

Depuis plusieurs semaines, tribunes et articles de presse d’une particulière virulence se multiplient , pour désigner à la vindicte populaire un seul homme, Tariq Ramadan sur lequel pèse l’accusation infamante d’ « antisémitisme ». Quelles abominations a-t-il bien pu proférer pour mériter un tel déchaînement d’animosité ? Tout a commencé par la publication d’un article paru le 3 octobre dernier sur le site Oumma.com et sur celui du forum des altermondialistes intitulé « Critiques des intellectuels communautaires ». Il y pourfend le soutien exclusif de certains intellectuels juifs et/ou sionistes français envers Israël au mépris de leur prétention à l’universalité. Ce texte n’est certes pas exempt de maladresses. Ainsi, un défaut de formulation -que Tariq Ramadan reconnaît lui-même en ces termes- pourrait laisser entendre qu’il croyait que P.A Taguieff était juif alors que ce n’est pas le cas. Pour n’importe quel auteur , cette maladresse eût été de peu d’importance (d’ailleurs comme nous allons le voir, ces intellectuels ont eux-mêmes multiplié les contrevérités grossières et délibérées dans leurs réponses à Tariq Ramadan), il eût suffi de dire que le fond du propos était ailleurs, dans la défense acharnée et dénuée de tout discernement de l’Etat d’Israël. Pour Tariq Ramadan cependant, cela est fâcheux car depuis longtemps le philosophe est dans la ligne de mire de ces personnalités dont il fustige l’alignement quasi systématique sur les positions israéliennes. Un seul propos jugé ambigu ou pas suffisamment explicite sert de prétexte à une curée médiatique engagée dans le but de détruire un homme. Ainsi donc, cette polémique tient essentiellement à la personnalité de Tariq Ramadan et à son parcours exemplaire sur lequel il convient de revenir.

Tariq Ramadan n’est certes pas le premier à regretter le parti pris de certains intellectuels juifs et/ou sionistes, leur propension manifeste à servir la propagande israélienne en usant du « chantage à l’antisémitisme ». Ainsi, des Juifs français exaspérés que l’on veuille « récupérer » leur voix et parler en leur nom s’en sont émus dans un appel publié dans le Monde « En tant que Juifs » : « Aussi le chantage à la solidarité communautaire, servant à légitimer la politique d’union sacrée des gouvernants israéliens, nous est-il intolérable. » disaient-ils. Au sein même des médias, le malaise est patent. Olivier Guland, rédacteur en chef de Tribune juive, a demandé à quitter ses fonctions en bénéficiant de la clause de conscience. Il dénonce un « changement d’orientation » du bimensuel et affirme avoir « subi des pressions pour renoncer à une couverture pluraliste de la communauté juive et de l’actualité au Proche-Orient (…)Tout se passe aujourd’hui comme si la communauté juive organisée devait se comporter comme la représentante en France d’un Etat étranger et se sentait obligée de défendre les positions les plus radicales d’Israël. » (1)

Des accusations qui ne sont pas inédites, donc. La nouveauté est que ce discours est le fait d’un intellectuel arabe et musulman. Voilà qui est insupportable. On peut regretter que Tariq Ramadan ait choisi de publier cet article peu de temps avant le début du forum social européen prêtant le flanc à de nouvelles attaques, permettant aux tenants d’un soutien inconditionnel à Israël de véhiculer ad nauseam l’odieux amalgame entre antisémitisme et antisionisme. Cette affaire est l’occasion rêvée de revisiter la théorie fantasmatique portant sur une prétendue collusion-conspiration de l’extrême gauche, des Verts et des « Arabo-musulmans », tous unis par une même haine du Juif. (2). La riposte est facile et elle ne va pas tarder à déferler dans un feu nourri de protestations d’une violence incroyable.

Un parcours exemplaire

C’est en 1993 que Tariq Ramadan fait son apparition dans le paysage médiatique français. Il a 31 ans et déjà, il fait une forte impression. Dans ses conférences, Tariq Ramadan plaide auprès des musulmans les avantages et « acquis » de la laïcité. La même année il fait une apparition très remarquée sur le plateau de l’émission « La Marche du siècle ». Loin des clichés du musulman « inculte » que certains médias aiment à véhiculer, sa prestance, ses manières élégantes, son aisance rhétorique lui valent un franc succès. Tariq Ramadan est convié à de nombreux débats par des associations, des universités. Un an plus tard, en novembre 1995, en pleine psychose des attentats attribués aux islamistes, le ministre de l’intérieur Jean-Louis Debré lui interdit l’accès au territoire . Cette décision fait scandale. Le ministre se trouvant dans l’incapacité de trouver le moindre élément de preuve à l’appui de ses accusations, l’interdiction est vite levée. Cet incident révèle que, déjà, Tariq Ramadan dérange .

La rhétorique du mépris

Parce qu’ils sont incapables de le prendre en défaut, les adversaires de Tariq Ramadan recourent à des moyens détournés, ne pouvant s’attaquer à ses idées, on s’en prend à l’homme. A-t-il des manières courtoises ? Il est doucereux ! rétorque t-on. Dénonce t-il en termes forts et percutants les dérives antisémites y compris celles qui sont le fait de sa propre communauté religieuse ? C’est pour mieux donner le change ! affirment ses adversaires. Le piège est amorcé, quoi qu’il dise, Tariq Ramadan ment, trompe, affabule. On le disqualifie à peu de frais en l’interpellant sur des idées controversés défendues par…son grand-père ou son frère !

Après le 11 septembre, les thèses islamophobes d’Alexandre Del Valle acquièrent une nouvelle légitimité. Dès lors, l’offensive des islamophobes se durcit . Ce n’est plus le GIA mais Al Quaïda qui sert d’exemple horrifique à leur démonstration. Le quotidien suisse le Matin se faisait récemment l’écho d’accusations portées contre Tariq Ramadan selon lesquelles l’islamologue serait proche d’un militant extrémiste lui-même soupçonné de collusion avec…Al Quaïda ! Des propos qui confinent à l’ubuesque lorsque le journaliste s’étonne que Tariq Ramadan, contacté sur son portable ne réponde pas à l’appel ! (peut-être était-il en route vers l’Afghanistan parti rejoindre ses « amis » talibans ?). La représentation médiatique du fait islamique en France brille par son peu de distance critique. Les associations musulmanes sont souvent des « groupuscules », on s’inquiète d’une « mouvance » islamiste dont on ne sait rien mais dont on parle beaucoup, les responsables de l’UOIF sont tous « néofondamentalistes » proches des Frères musulmans lesquels seraient liés à Al Quaïda. D’ailleurs, les responsables de l’UOIF ne militent pas, ils « quadrillent » ! Quant à Tariq Ramadan, il n’est plus intellectuel mais « prédicateur » voire « islamiste » ! On l’aura compris, aucun de ces termes n’est le fruit du hasard, mais le résultat d’un choix bien compris, il s’agit d’avoir recours à une rhétorique alarmiste pour occulter les failles d’une argumentation . Pour pallier aux manquements de ses thèses, on distille tel un venin une rhétorique de la peur et du soupçon. Le recours abondant au conditionnel, aux sources mystérieuses jamais citées témoignent du peu de rigueur et de sérieux des accusations émises et participent de cette propagande. Bref, nous sommes entrés dans une ère de suspicion. Parce que Tariq Ramadan n’a pas l’heur de souscrire aux idées simplistes d’un monde binaire partagé entre « Bien » et « Mal », entre Musulmans « modérés » et « intégristes », parce qu’il a introduit une certaine complexité au débat on l’accuse de « double discours », sans jamais faire la preuve de sa duplicité. Ainsi, dans leur obsession à le « confondre » des journalistes français ont été jusqu’à rencontrer les responsables égyptiens des Frères Musulmans pour vérifier si Tariq Ramadan figure parmi les membres de la confrérie malgré ses dénégations !

Propagande et « traîtres juifs »

Au mépris de toute déontologie journalistique, les médias qui ont refusé la publication de l’article de Tariq Ramadan ont complaisamment relayé les diatribes de ses adversaires. Monopolisant les pages « débats » des quotidiens et magazines d’information, les intellectuels que dénonce Tariq Ramadan profitent de ces tribunes privilégiées pour donner libre court à leur désinformation « Pourvu que l’on ait une renommée dans le microcosme de la presse et de l’édition, on peut proférer d’énormes contrevérités ou de douteuses approximations sans s’exposer à une réplique immédiate » écrivent Joss Dray et Denis Sieffert à leur propos.(3) Dans une surenchère insensée, certains de ses détracteurs font dans la pure désinformation, ainsi André Glucksmann écrit : « Ce qui est étonnant, ce n’est pas que Monsieur Ramadan soit antisémite, mais qu’il ose désormais se revendiquer comme tel. », ce qui constitue une contrevérité proprement scandaleuse.(4) Dans une outrance détestable, Bernard Henri Lévy établit un parallèle entre les écrits de Tariq Ramadan et …le Protocole des Sages de Sion ! Le philosophe somme avec arrogance les altermondialistes de prendre leurs distances avec Tariq Ramadan. Lui même, pas plus que A. Glücksman ou A. Adler n’ont jugé utile de dénoncer les propos plus que complaisants d’Alain Finkielkraut qui avait salué le pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci, (La rage et l’orgueil) dans lequel on peut lire que les Musulmans « se multiplient comme des rats ». A. Finkielkraut considérait que l’auteure du brûlot raciste « regardait la réalité en face ».(5) Ils n’ont pas semblé davantage émus de la déclaration choquante de Claude Imbert se reconnaissant ouvertement islamophobe. De toute évidence la sensibilité de ces intellectuels « antiracistes » est à géométrie variable !

Il y a désinformation encore, quand Jean-Yves Camus écrit sur Proche-Orient.info que Tariq Ramadan remet en cause « le droit à l’existence même de l’Etat juif ».Enfin, lorsque A. Adler qualifie Tariq Ramadan d’« imam », il induit volontairement ses lecteurs en erreur. Le même Alexandre Adler récuse pourtant l’accusation d’ « antisémitisme » prononcée contre Tariq Ramadan. Sa colère est plutôt dirigée contre les intellectuels juifs qui, à l’exemple de Rony Brauman ont l’impudence de critiquer par trop vivement Israël, Ceux là, Adler les qualifie de « traîtres » à leur communauté ! En se positionnant qui plus est « en tant que Juif », il confirme point par point la critique de Tariq Ramadan : « Je suis effectivement dominé par un point de vue juif, et le point de vue juif, aujourd’hui, passe par le sionisme. Tariq Ramadan, lui, est habité par l’islam. Il y a chez lui une part de fidélité aux siens et de fanatisme (sic) que je partage. Ce ne sont pas (ses critiques) qui me choquent le plus : je suis bien plus choqué par des traîtres juifs comme Brauman et autres. »

Clichés

Sommé de s’expliquer sur sa position relativement au port du foulard islamique, Tariq Ramadan considère que c’est là une prescription divine. On partage ou non cette conviction, mais force est de constater que le philosophe se garde bien d’imposer ses choix propres, estimant qu’il est vain de « contraindre les consciences » considérant que « le voile, jamais, ne peut ni ne doit être l’objet d’une contrainte. »(6) On ne voit pas là matière à justifier un quelconque « double discours ». De fait, le portrait dressé de Tariq Ramadan, celui d’un individu retors, aux manières doucereuses, à l’esprit pervers qui cache son jeu ressemble fort aux caricatures antisémites des ouvrages d’histoire du début du siècle, ce Juif au nez busqué et aux manières affables qui vous flattait pour mieux vous trahir .Ainsi que l’exprime Daniel Bensaïd, philosophe et membre de la LCR : « On dit que Ramadan est trop honnête. Ce sont exactement les mêmes insinuations que certains adressaient naguère aux intellectuels juifs. »

Une filiation douteuse

Parce que l’on ne trouve guère matière à critique dans ses ouvrages, on ne manque jamais de rappeler à Tariq Ramadan qu’il est le petit fils de Hassan Al Banna, fondateur des Frères Musulmans, et que son frère tint des propos controversés en légitimant le recours à la lapidation (des propos dont Tariq avait pris soin de se démarquer). Non content d’être le frère de son frère, Tariq Ramadan est donc aussi le petit fils de son grand-père, là c’est sûr le doute n’est plus permis ! Répétés comme une antienne , ces reproches absurdes sur sa filiation servent à faire l’économie d’une réflexion construite sur les propres réflexions développées par le philosophe. Le procédé ô combien malhonnête suffit à qualifier la mauvaise foi de ses détracteurs. Il est juste de dire que Tariq Ramadan ne renie pas sa famille. Le petit-fils de Hassan al-Banna qui n’entretient aucune sorte de rapport avec les Frères musulmans précise sa pensée dans ces termes : « J’ai étudié en profondeur la pensée de Hassan al-Banna et je ne renie rien de ma filiation (…) Je replace cependant al-Banna dans son époque, sa société, son contexte et je fais la part des choses quant à l’analyse de ses objectifs et des moyens qu’il a mis en œuvre pour les réaliser » (7) Tariq Ramadan ne renie pas sa filiation mais conserve une distance critique avec les thèses développées par son grand-père. Les reproches qui lui sont faits sont à cet égard absurdes. Que signifie de faire à un homme le procès de sa filiation ? Demande t-on à Mr Luc Ferry de renier son aïeul Jules Ferry lorsque ce dernier vantait la supériorité de la « race blanche » ?

Ce qu’on reproche à Tariq Ramadan en vérité ? C’est naturellement l’impact de son discours auprès d’un public important. Comme en témoignent ces extraits contradictoires de L’Express rapportés par le chercheur Vincent Geisser (8) publiés à quelques mois d’intervalle :

« Tariq Ramadan, philosophe genevois et islamologue est l’un de ces nouveaux intellectuels musulmans qui refusent énergiquement les archaïsmes et cherchent à penser l’islam autrement : une foi fondée sur des valeurs hum

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