Oliver Stone au pied du 11 septembre
ALAIN LORFÈVRE
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«World Trade Center» d'Oliver Stone présenté hors compétition sur le Lido.
Même quand il ne veut pas faire de polémique, il en fait. Explications et justifications.
ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE C'est sans doute le film le plus médiatisé de la rentrée. Et pour cause: «World Trade Center» d'Oliver Stone sort très exactement cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001. Le film rapporte le calvaire authentique de John McLoughlin et Will Jimeno, deux policiers portuaires de New York ensevelis sous les décombres du World Trade Center et sauvés in extremis près de 24 heures plus tard. Après un début très réussi, recréant l'atmosphère de New York au petit matin, avec ses navetteurs convergeant vers Manhattan, Stone reconstitue avec une certaine maestria le chaos de cette journée fatidique, évitant de trop en montrer, restant à tout instant à hauteur d'homme. Puis c'est la chute de la première tour, l'ensevelissement de John (Nicolas Cage) et Will (Michael Peña). Un quart d'heure claustrophobique suit avant qu'une pirouette passe des deux survivants en sursis à leur famille. Et là, accordez vos violons! Le très conservateur Cal Thomas de la pro-guerre Fox News a parfaitement résumé la tonalité: «C'est le film le plus pro-américain, pro-famille, pro-héroïsme et pro-mâle qui soit». Car un troisième «héros» vient lui donner une orientation ambiguë: le comptable et ex-marine Dave Karnes rendosse son uniforme, passe les contrôles de sécurité et s'en va sauver John et Will avant de rempiler pour «venger ça». Etonnant de la part d'un cinéaste que l'on a connu plus critique sur son pays. Présentant son film à Venise, Stone a répondu aux critiques avec franchise et conviction. Ce n'est pas un film d'Oliver Stone au sens classique du terme. Ce n'est d'ailleurs pas un projet lancé par vous-même, mais par la productrice Debra Winger. Non, mais j'avais le final cut. Je n'ai pas dû me plier au diktat d'un producteur. Je considère que ce film est totalement le mien et j'en assume l'entière responsabilité. Quant à dire que ce n'est pas un film à la Oliver Stone, je ne suis pas d'accord même si je vois ce que vous voulez dire. Mais regardez bien les seize films que j'ai tournés: ils ont chacun un style, un ton différent. «Entre ciel et terre» est peut-être celui qui s'en rapproche le plus par un style plus académique peut-être. Mais il se veut aussi choc, émotionnel et bouleversant que mes autres films. Mais contrairement à ceux-ci, il n'y a pas vraiment de prise de position politique - sauf peut-être à la fin. Quelle est votre position sur la guerre au terrorisme menée par l'administration Bush? Mon point de vue depuis 2001, et je n'ai jamais manqué de le dire, est que nous avons réagi de façon disproportionnée. Nous avons perdu toute perspective historique. J'ai soixante ans aujourd'hui, j'ai vécu l'assassinat de Kennedy, vu des choses terribles au Vietnam comme soldat, connu le Watergate. En matière de terrorisme, nous avions déjà connu l'attentat d'Oklahoma City qui fut un choc national. Les attentats du 11 septembre 2001 ont pourtant constitué un traumatisme sans précédent. Mais je crois que si Al Gore avait été aux affaires, la réaction aurait été plus mesurée. Je crois que notre intervention en Afghanistan était justifiée et appropriée. Je ne vais pas vous mentir: j'avais la haine contre les terroristes et il fallait les pourchasser. Mais en 2002-2003, tout d'un coup, l'orientation a brutalement changé avec l'intervention en Irak. Que j'ai condamnée dès le début. Et je reste contre. Je considère que c'est une grave erreur et que cela a engendré un désastre. Si je dois faire une comparaison, j'ai le sentiment que nous sommes sur un vaisseau auquel on a mis le feu et il est urgent de l'éteindre. Quand on voit ce qui vient de se passer au Liban, cela fait partie du même problème. Bush a donné un blanc-seing aux Israéliens. Tout le problème est d'avoir effectivement parlé de «guerre au terrorisme». Comment fait-on la guerre à la terreur? Comme on a fait la guerre à la pauvreté ou à la drogue avant? Je suis fatigué de toutes ces guerres. Qu'aurait-il fallu faire selon vous? La France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie ont tous connu des mouvements terroristes majeurs dans la deuxième moitié du XXe siècle. Et elles ont réussi à les contrer. Tout est question de perspective à nouveau. Je crois qu'avec des actions policières appropriées, on peut contrer le terrorisme. Sans envoyer des troupes en Irak. Mais en utilisant sans doute des services secrets et des méthodes radicales. Je suis plutôt porté à croire au postulat de «Munich» (NdlR: fiction de Spielberg inspirée de la constitution d'une équipe de tueurs par Israël pour venger la prise d'otages sanglante aux Jeux olympiques de Munich en 1973). Il faut des types solides et sans crise de conscience comme Dave Karnes pour mener à bien un job qui consisterait à rayer de la carte des tueurs sans scrupule. Le personnage de Dave Karnes pose justement une question dans votre film. On peut le voir comme une justification de la guerre en Irak. Il dit quand même «on va avoir besoin des meilleurs pour venger ça». Ça, c'est politiser le film. Mais ce n'est pas un film politique. C'est un compte rendu des faits. Dave Karnes est un ancien marine. Après le 11 septembre, il s'est à nouveau engagé et est parti - deux fois - en Irak. Je le répète: c'est une mauvaise guerre de mon point de vue. Mais ce qu'il dit à la fin du film reflète les sentiments de la majorité des Américains et d'une partie du monde ce jour-là. Nier cette colère serait faire du politiquement correct. Et vous savez que je n'ai jamais fait de compromis de la sorte. Ce n'est pas parce que je rapporte ce qui a été dit ou fait ce jour-là que je porte un jugement dessus ou que je l'approuve. «World Trade Center» d'Oliver Stone sort en Belgique le 20 septembre. © La Libre Belgique 2006

AP