Yona Yahav : être maire à portée des Katioucha
| Yona Yahav. Julien Chatelin pour "Le Monde" |
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| | u loin, l'étendue plane de la mer Méditerranée s'estompe dans les brumes de chaleur. Debout sur les hauteurs fleuries de sa ville, d'où s'offre un panorama à couper le souffle, Yona Yahav rêve à voix haute. "Haïfa a vocation à être le débouché maritime de la Jordanie et de l'Irak." Yona Yahav en avait, des projets. La grandeur attendra : le port de Haïfa est désert, quais fantômes et grues immobiles.
Le timonier, qui est resté sur le ponton sous les roquettes, secouriste en chef courant de foyers en cratères, est un drôle de gaillard. Volubile, bonhomme, Yona Yahav avait les tempes déjà bien blanches, mais il s'est fait du mouron. Il est "amoureux" de sa ville et, pour cette raison précise, il rêvait de la conquérir "dès l'âge de 12 ans". Il souffrait tant de la voir outragée par les Katioucha que, si un baquet de fleurs se trouvait grillé par les flammes, il le remplaçait "dans les trois heures", manière de clamer au monde : "La vie à Haïfa continue !" A chaque déflagration, les secours débarquaient même si vite qu'il y avait quelque chose de suspect dans leur célérité. "Je vais vous faire une confidence, souffle Yona Yahav. On était préparés. La municipalité avait prévu la crise. Tous les services - armée, police, pompiers, hôpitaux - s'étaient préalablement entraînés dans des exercices de simulation." On écarquille des yeux incrédules. Yona Yahav aurait-il été le seul en Israël à avoir anticipé les pluies de Katioucha ? Le maire rigole, goûtant son effet. "En fait, on avait travaillé sur le scénario d'un tremblement de terre. Bon, à la place, on a eu un séisme de Katioucha. Mais on était prêts." Yona Yahav le prévoyant s'est donc dépensé sans compter. C'est un affectif, généreux en diable. Les habitants, ceux qui sont restés à demeure, alternant aventures prudentes sur le trottoir et plongées dans les abris quand les sirènes vrillaient la chaleur de l'été, l'admettent volontiers. Mais ils ajoutent aussi que l'édile au combat se laissait parfois submerger par l'émotion et, du coup, s'égarait dans la confusion. C'est que les Katioucha, étalées sur un mois, sont bien plus pernicieuses qu'un bon gros séisme. Et là, le maire n'avait pas de plan. "Un jour, il disait : "Ne sortez surtout pas, c'est trop dangereux", raconte un résident. Puis, un autre jour, il donnait la consigne contraire : "Sortez, conservez vos habitudes". Trop sensible, il peinait à suivre une ligne fixe. Cela dit, tout le monde reconnaît ici qu'il s'est vraiment occupé des gens." Yona Yahav est ainsi. Son parcours est tissé de lignes fixes et brisées qui résument à leur manière les dilemmes d'Israël. Né à Haïfa d'un père allemand et d'une mère polonaise ayant fui l'Europe dès 1932 à bord d'un bateau parti de Gênes - "mon père a senti tôt que les choses allaient mal tourner pour les juifs" -, Yona Yahav, étudiant en droit, a débuté son combat politique à la gauche de la gauche. De cette époque, il a conservé sa "ligne fixe" : "Israël doit restituer les territoires occupés aux Palestiniens, qui ont le droit d'avoir leur Etat à côté du nôtre. Les Palestiniens sont les juifs du monde arabe. Ils seraient capables d'édifier la première démocratie du monde arabe." Pour cette raison, il a approuvé le retrait de Gaza et plaide pour le désengagement de la Cisjordanie. Il appelle même - sacrilège aux yeux de beaucoup d'Israéliens - à discuter avec le Mouvement de la résistance islamique (Hamas) ! "On négocie toujours avec ses ennemis, pas avec ses amis !" Yona Yahav tient pareilles convictions de l'expérience de Haïfa, où Juifs et Arabes coopèrent sans mal, même si on reste encore loin du mythe de "Haïfa modèle de coexistence" que propage la mairie. Les relations sont ici bien moins conflictuelles qu'ailleurs en Israël, explique le sociologue Sami Samoha, professeur à l'université de Haïfa : " Cela tient à des particularismes locaux, comme l'héritage d'une forte implantation du Parti communiste israélien, qui prônait la coexistence." La communauté arabe de Haïfa a su développer une classe moyenne exposée à de multiples contacts avec les juifs sur les lieux de travail. "Mais de là à parler d'un modèle, c'est aller un peu vite, estime M. Samoha. Juifs et Arabes continuent de réagir différemment aux crises qui secouent Israël." Soit. Le maire y croit néanmoins. Et il ne démord pas de cette "ligne fixe". Mais le Liban, c'est différent. C'est sa ligne brisée, pulvérisée même. "Le Liban m'a trahi", gronde-t-il, l'oeil noir. Yona Yahav fulmine, car il fut naguère un militant actif du retrait de Tsahal du Liban sud. Il avait mené le combat au sein d'un mouvement partisan d'un désengagement unilatéral, allant même jusqu'à nouer des "contacts indirects" avec le Hezbollah via des "canaux secrets" qu'il ne veut toujours pas révéler. Et ce combat a été couronné de succès puisque l'armée israélienne a quitté le Liban sud en 2000. Son dépit a donc été violent quand les Katioucha ont commencé à pleuvoir sur Haïfa. "Au lieu de construire leur pays, les Libanais ont laissé se développer un Etat dans l'Etat, le Hezbollah, qui accumulait un arsenal pointé vers Israël." C'est peu dire qu'il a approuvé la guerre au Liban. Il l'a encouragée, soutenue, car les miliciens du Hezbollah sont à ses yeux les "nazis du Moyen-Orient". Depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, il est perplexe. Il veut y croire, mais s'interroge : "Si le Hezbollah n'est pas réellement désarmé, une nouvelle guerre est inévitable." Et Yona Yahav sait humer les catastrophes, même s'il se trompe parfois sur la forme qu'elles peuvent prendre. Frédéric Bobin Article paru dans l'édition du 18.08.06 | ||||||
u loin, l'étendue plane de la mer Méditerranée s'estompe dans les brumes de chaleur. Debout sur les hauteurs fleuries de sa ville, d'où s'offre un panorama à couper le souffle, Yona Yahav rêve à voix haute. "Haïfa a vocation à être le débouché maritime de la Jordanie et de l'Irak." Yona Yahav en avait, des projets. La grandeur attendra : le port de Haïfa est désert, quais fantômes et grues immobiles.