L¹horizon au-delà de la colline
[Plongée dans l¹inconscient collectif israélien, marqué par le "bon"
traumatisme de la guerre des Six jours, avec ses effets pervers : espoirs
démesurés placés dans l¹armée et dans l¹action militaire, malgré les échecs
répétés depuis 30 ans]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/741331.html
Ha¹aretz, 21 juillet 2003
L¹horizon au-delà de la colline
Par Doron Rosenblum
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Pourquoi nier ou se cacher derrière son petit doigt ? Après tout, il est
clair pour tout le monde que le présent round guerrier ne nous aurait pas
été " "imposé" (comprendre : ne nous aurait pas rendus dingues), au moins à
ce moment précis, sans une série d¹échecs militaires qui ont permis
l¹enlèvement des soldats et les succès du Hezbollah et du Hamas. Et, puisque
règnent en Israël une certaine absurdité et quelque chose qui a à voir avec
une inversion des rôles, difficiles à expliquer autrement que par la
prédominance chez nous de la pensée militaire ; et puisque le fait de s¹en
prendre à des soldats est considéré expressément comme plus grave que les
frappes continues sur nos civils, et même comme une raison de faire la
guerre, nous pouvons maintenant appliquer l¹aveu fait par Avi Dichter (quand
il était chef du Shin Bet) à bien plus qu¹à des attentats terroristes : "il
faut l¹admettre : nous n¹avons pas été capables d¹apporter la sécurité à la
nation". D¹accord, oublions la nation, "le front de l¹intérieur est fort et
a démontré sa capacité de résilience" (il a le choix ?). Mais qui va
protéger nos soldats ? C¹est-à-dire, nos enfants ?
La distance s¹élargit entre nos attentes irréalistes à l¹égard de notre
armée, en tant qu¹incarnation rédemptrice d¹une sorte de deus ex machina qui
donnerait (pour peu qu¹elle obtienne les crédits nécessaires) une
justification à toutes les difficultés de notre vie, et les performances de
ladite armée sur le terrain. Elle paraît de moins en moins capable
d¹apporter même le minimum : soutenir rapidement et efficacement une bonne
politique gouvernementale, et non désarçonner continuellement les
gouvernements par une succession d¹accrocs, de bavures et d¹évaluations
erronées, provoquant peurs excessives et espoirs tout aussi excessifs.
En cela, nous ne pouvons pas blâmer les membres dévoués des forces de
sécurité, qui font leur possible : c¹est la nature de la situation que de
mordre et non d¹embrasser. La faute réside dans les attentes excessives
placées dans l¹armée par les politiques, et à leur suite, par le "peuple".
Depuis six ans, on a "laissé Tsahal gagner", et notre sécurité va de mal en
pis. Mais il n¹y a pas d¹autre sauveur en vue, comme une solution
diplomatique.
Le vrai, le grand traumatisme d¹Israël, celui que chaque guerre est censée
soigner, ce n¹est pas le "mauvais" traumatisme de la guerre de Kippour, mais
bien le "bon" traumatisme de la guerre des Six jours, celle qui a porté aux
nues le statut de Tsahal, jusqu¹à lui accorder une dimension quasi mystique,
et qui en a fait quelque chose de plus grand que la somme des parties qui la
composent, même aux yeux de ses officiers ("Tsahal est en train de leur
briser les os", disait le chef d¹état-major au gouvernement pendant la
guerre de Kippour).
Et ainsi, en dépit de tous les coups que nous avons essuyés depuis lors, ce
sentiment unique d¹euphorie demeure un objet de nostalgie, une expérience
perdue que nous tentons de faire revivre encore et toujours, pour être à
chaque fois déçus par le choc de la réalité qui, contrairement au slogan de
la guerre des Six jours, n¹est ni "forte", ni rapide", ni "élégante". Ou, de
toute manière, elle ne justifie en aucun cas l¹arrogance, ni un quelconque
espoir de miracle.
La dissonance cognitive entre l¹image qu¹elle a d¹elle-même et la réalité
est apparue, par exemple, quand le commandant de l¹armée de l¹air, lors d¹un
de ses points presse cette semaine, a pris soin d¹appeler continuellement le
Hezbollah et Hassan Nasrallah "la bande de terroristes" et "le chef de
gang", avec une emphase quasi puérile, comme s¹il pouvait, par le moyen de
simples mots, exterminer des rats et prouver en même temps que le Hezbollah
et Nasrallah n¹étaient pas du niveau d¹une force aérienne aussi noble et
aussi sublime. Mais en même temps, il a projeté des films montrant le
bombardement de bâtiments du Hezbollah avec l¹orgueil d¹un vainqueur, comme
si le Hezbollah était un Etat qui dispose d¹une vaste infrastructure, au
moins comme l¹Egypte lors de la guerre des Six jours. Et, comme pendant ces
six jours perdus, quand nous étions David face à Goliath, il n¹a pas non
plus oublié de clamer, comme les autres, que "notre force principale réside
dans notre esprit", comme si "notre force principale" ne résidait pas dans
les avions, les armes et les bombes, et dans tout le savoir-faire dont nous
sommes armés jusqu¹aux dents.
Au centre de cette dissonance, avec un casting qui jusqu¹il y a peu aurait
paru hallucinatoire, nous avons, pour la première fois, un triumvirat
ostensiblement civil : le premier ministre Ehoud Olmert, le ministre de la
défense Amir Peretz et la ministre des affaires étrangères Tzipi Livni.
Ironie de la situation : c¹est la guerre, ou plus exactement une guerre
déclenchée par nous qui met à l¹épreuve la pensée civile et le calendrier
politique de ces trois dirigeants relativement jeunes, venus des sphères
municipales, juridiques et syndicales.
Leadership post-charismatique qui a le projet de mener ce pays au moins à la
normalité et aux frontières du possible : une réalité post-messianique et
post-hystérique dans un pays qui reconnaisse à la fois les limites de la
force et les lois de la nature. Paradoxalement, et précisément à cause de
leur insistance emphatique sur un succès politique qui suivrait l¹action
militaire, le fait même qu¹ils se soient embarqués audacieusement dans une
opération militaire repoussée et réprimée par leurs prédécesseurs, comme
dans une opération inévitable destinée à ôter un abcès, pourrait (peut-être)
indiquer, pour changer, une forme de pensée différente, plus concrète, moins
illusoire, moins soumise à l¹inertie et à l¹apathie. Contrairement à leurs
prédécesseurs, militaires, vont-ils réussir à parvenir, aidés d¹une forme de
pensée "civile", à un horizon plus large que celui de la colline d¹en face ?
traumatisme de la guerre des Six jours, avec ses effets pervers : espoirs
démesurés placés dans l¹armée et dans l¹action militaire, malgré les échecs
répétés depuis 30 ans]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/741331.html
Ha¹aretz, 21 juillet 2003
L¹horizon au-delà de la colline
Par Doron Rosenblum
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Pourquoi nier ou se cacher derrière son petit doigt ? Après tout, il est
clair pour tout le monde que le présent round guerrier ne nous aurait pas
été " "imposé" (comprendre : ne nous aurait pas rendus dingues), au moins à
ce moment précis, sans une série d¹échecs militaires qui ont permis
l¹enlèvement des soldats et les succès du Hezbollah et du Hamas. Et, puisque
règnent en Israël une certaine absurdité et quelque chose qui a à voir avec
une inversion des rôles, difficiles à expliquer autrement que par la
prédominance chez nous de la pensée militaire ; et puisque le fait de s¹en
prendre à des soldats est considéré expressément comme plus grave que les
frappes continues sur nos civils, et même comme une raison de faire la
guerre, nous pouvons maintenant appliquer l¹aveu fait par Avi Dichter (quand
il était chef du Shin Bet) à bien plus qu¹à des attentats terroristes : "il
faut l¹admettre : nous n¹avons pas été capables d¹apporter la sécurité à la
nation". D¹accord, oublions la nation, "le front de l¹intérieur est fort et
a démontré sa capacité de résilience" (il a le choix ?). Mais qui va
protéger nos soldats ? C¹est-à-dire, nos enfants ?
La distance s¹élargit entre nos attentes irréalistes à l¹égard de notre
armée, en tant qu¹incarnation rédemptrice d¹une sorte de deus ex machina qui
donnerait (pour peu qu¹elle obtienne les crédits nécessaires) une
justification à toutes les difficultés de notre vie, et les performances de
ladite armée sur le terrain. Elle paraît de moins en moins capable
d¹apporter même le minimum : soutenir rapidement et efficacement une bonne
politique gouvernementale, et non désarçonner continuellement les
gouvernements par une succession d¹accrocs, de bavures et d¹évaluations
erronées, provoquant peurs excessives et espoirs tout aussi excessifs.
En cela, nous ne pouvons pas blâmer les membres dévoués des forces de
sécurité, qui font leur possible : c¹est la nature de la situation que de
mordre et non d¹embrasser. La faute réside dans les attentes excessives
placées dans l¹armée par les politiques, et à leur suite, par le "peuple".
Depuis six ans, on a "laissé Tsahal gagner", et notre sécurité va de mal en
pis. Mais il n¹y a pas d¹autre sauveur en vue, comme une solution
diplomatique.
Le vrai, le grand traumatisme d¹Israël, celui que chaque guerre est censée
soigner, ce n¹est pas le "mauvais" traumatisme de la guerre de Kippour, mais
bien le "bon" traumatisme de la guerre des Six jours, celle qui a porté aux
nues le statut de Tsahal, jusqu¹à lui accorder une dimension quasi mystique,
et qui en a fait quelque chose de plus grand que la somme des parties qui la
composent, même aux yeux de ses officiers ("Tsahal est en train de leur
briser les os", disait le chef d¹état-major au gouvernement pendant la
guerre de Kippour).
Et ainsi, en dépit de tous les coups que nous avons essuyés depuis lors, ce
sentiment unique d¹euphorie demeure un objet de nostalgie, une expérience
perdue que nous tentons de faire revivre encore et toujours, pour être à
chaque fois déçus par le choc de la réalité qui, contrairement au slogan de
la guerre des Six jours, n¹est ni "forte", ni rapide", ni "élégante". Ou, de
toute manière, elle ne justifie en aucun cas l¹arrogance, ni un quelconque
espoir de miracle.
La dissonance cognitive entre l¹image qu¹elle a d¹elle-même et la réalité
est apparue, par exemple, quand le commandant de l¹armée de l¹air, lors d¹un
de ses points presse cette semaine, a pris soin d¹appeler continuellement le
Hezbollah et Hassan Nasrallah "la bande de terroristes" et "le chef de
gang", avec une emphase quasi puérile, comme s¹il pouvait, par le moyen de
simples mots, exterminer des rats et prouver en même temps que le Hezbollah
et Nasrallah n¹étaient pas du niveau d¹une force aérienne aussi noble et
aussi sublime. Mais en même temps, il a projeté des films montrant le
bombardement de bâtiments du Hezbollah avec l¹orgueil d¹un vainqueur, comme
si le Hezbollah était un Etat qui dispose d¹une vaste infrastructure, au
moins comme l¹Egypte lors de la guerre des Six jours. Et, comme pendant ces
six jours perdus, quand nous étions David face à Goliath, il n¹a pas non
plus oublié de clamer, comme les autres, que "notre force principale réside
dans notre esprit", comme si "notre force principale" ne résidait pas dans
les avions, les armes et les bombes, et dans tout le savoir-faire dont nous
sommes armés jusqu¹aux dents.
Au centre de cette dissonance, avec un casting qui jusqu¹il y a peu aurait
paru hallucinatoire, nous avons, pour la première fois, un triumvirat
ostensiblement civil : le premier ministre Ehoud Olmert, le ministre de la
défense Amir Peretz et la ministre des affaires étrangères Tzipi Livni.
Ironie de la situation : c¹est la guerre, ou plus exactement une guerre
déclenchée par nous qui met à l¹épreuve la pensée civile et le calendrier
politique de ces trois dirigeants relativement jeunes, venus des sphères
municipales, juridiques et syndicales.
Leadership post-charismatique qui a le projet de mener ce pays au moins à la
normalité et aux frontières du possible : une réalité post-messianique et
post-hystérique dans un pays qui reconnaisse à la fois les limites de la
force et les lois de la nature. Paradoxalement, et précisément à cause de
leur insistance emphatique sur un succès politique qui suivrait l¹action
militaire, le fait même qu¹ils se soient embarqués audacieusement dans une
opération militaire repoussée et réprimée par leurs prédécesseurs, comme
dans une opération inévitable destinée à ôter un abcès, pourrait (peut-être)
indiquer, pour changer, une forme de pensée différente, plus concrète, moins
illusoire, moins soumise à l¹inertie et à l¹apathie. Contrairement à leurs
prédécesseurs, militaires, vont-ils réussir à parvenir, aidés d¹une forme de
pensée "civile", à un horizon plus large que celui de la colline d¹en face ?
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