Dictatures : le syndrome de la diabolisation

Publié le par david castel

Le diable moderne


Pour justifier le sort réservé à leurs adversaires, les Staline, Hitler, Franco, Pol Pot, Mao, Castro, Kim Il Sung et son fils Kim Jong-Il, Mussolini, Pinochet ont en commun d'avoir commencé par les "lucifériser". Voici comment.

Par Rémi Kauffer

Un salaud et une putain » : ce jugement expéditif, Joseph Staline l'assène le 9 juin 1937 par écrit en marge de la lettre du général Yakir. Dans le cadre de l'affaire Toukhatchevski, un prétendu « complot militaire » dont les éléments à charge ont été forgés... par les services secrets de Hitler (lire Historia n° 635 de novembre 1999), le haut gradé de l'Armée rouge fait appel de sa condamnation à la peine capitale. Mais ses jours sont comptés : à lui le mépris, les insultes et, demain, la balle dans la nuque. Festival de servilité devant le « Petit Père des peuples ». En la circonstance, la palme de l'infamie va revenir à Lazare Kaganovitch. Membre du Politburo, l'ancien cordonnier écrit en toutes lettres que « pour ce traître, cette crapule, cette m..., il n'y a qu'un seul châtiment possible - la mort ». Hier encore, la « m... » Yakir était de notoriété publique le meilleur ami de Kaganovitch ! Mais les désirs du chef suprême, le Vojd (le Guide), sont des ordres. Avant de livrer au bourreau un ancien camarade de combat, il faut lui ôter toute dignité humaine, le ravalant au rang d'animal ou, comme ici, d'excrément.
On touche au coeur même des systèmes totalitaires : la négation de toute velléité d'opposition politique, syndicale, philosophique ou religieuse, et le refus concomitant de reconnaître une quelconque valeur à ceux qui pourraient l'incarner. Paranoïaques par essence, stalinisme, fascisme, nazisme, maoïsme, castrisme, polpotisme, kimilsungisme... se vivent comme entourés d'adversaires ennemis du peuple forcément, de la patrie forcément, « dégénérés » forcément, monstres à face humaine forcément, vendus à l'étranger, traîtres, espions forcément. Créatures de Lucifer en un mot. Mais que ce dernier soit un diable capitaliste, communiste, cosmopolite ou juif, il trouvera face à lui, en bonne dialectique, un dieu vivant : Führer, Duce, Petit Père des peuples, Grand Timonier, Líder Máximo, Phare du marxisme-léninisme, Etoile guide du Djoudté (ainsi appelle-t-on le dictateur nord-coréen actuel, Kim Jong-Il, digne héritier de son dictateur de père, Kim Il Sung, dit le Grand Leader ou le Soleil de Corée)... qui conduit les masses sur le sentier du bonheur.
Lénine donne le ton. Dès ses années d'exil et de lutte pour le pouvoir, l'inventeur du bolchevisme fustige ses adversaires en termes meurtriers. « Racaille liquidatrice », « renégats », « sociaux-patriotes », « sociaux-chauvins », voilà ses concurrents au sein du mouvement socialiste dans le même sac ou presque que les tsaristes, les réformistes « bourgeois » et les « bandits impérialistes » ! « Le nom même de la social-démocratie [NDLR, le communisme dans le vocabulaire de l'époque] est souillé et entaché de trahison », éructe-t-il à son retour en Russie en avril 1917. Hostiles au processus insurrectionnel d'octobre, deux des leaders bolcheviks historiques, Zinoviev et Kamenev, deviendront alors sous sa plume de vulgaires « briseurs de grève ».
Hors de mon idéologie, voire de ma personne, point de salut, rhétorique absolutiste qui s'accentue avec la prise de pouvoir puis la guerre civile. Tandis que le goulag fait ses premiers pas aux îles Solovski et qu'émerge la Tchéka, ancêtre du KGB, Lénine, impitoyable, impose une répression toujours plus forte. « La seule place des mencheviks et des SR [NDLR, les socialistes révolutionnaires], qu'ils soient déclarés ou camouflés, est en prison », explique-t-il crûment en avril 1921. Et de préciser quelques mois plus tard : « Si les mencheviks et les SR montrent encore le bout de leur nez, les fusiller sans pitié. » Car l'ennemi satanique est partout... jusqu'aux femmes, régulièrement traitées d'« hystériques », sinon de sorcières !
Haro donc sur les « classes socialement étrangères » qu'attend une fin tragique dans les « poubelles de l'Histoire » ! Haro sur les « contre-révolutionnaires » ! Haro sur les « ex » (ex-tsaristes, ex-propriétaires, ex-nobles, ex-policiers...) ! A eux les arrestations arbitraires, les procès truqués, les tortures, les fusillades, les déportations.
Pour autant, la « dictature du prolétariat » se garde d'épargner les classes populaires. Elle en fait, au contraire, des cibles privilégiées. La même année 1921, on largue des gaz asphyxiants sur les « bandits des forêts » - en fait, de simples paysans en lutte contre les réquisitions forcées. Et après avoir menacé de tirer les marins révoltés de Kronstadt « comme des lapins », Trotski, l'un des principaux hiérarques du régime pour quelques années encore, passe à l'acte. Hier alliés des bolcheviks, les matelots tombent sous les balles. Le complexe de Lucifer toujours : coule le sang des anges révolutionnaires déchus qui barrent le chemin de l'avant-garde...
L'enfer, c'est-à-dire les autres. Tous les autres. En Italie, Mussolini, en route vers le pouvoir, exalte les vertus du peuple, accuse ses diables à lui : les « ploutocrates », l'ordre « bourgeois » (thème repris à partir d'octobre 1943 dans l'éphémère République de Salò) et les marxistes, « parti de l'étranger ».
Dans l'Allemagne du début des années 1920, prospère de même la nébuleuse völkisch , xénophobe pangermaniste, raciste et antisémite. Et en son sein, le parti national-socialiste pousse plus loin encore le bouchon de la haine. Hitler a ses satans à lui, les « criminels de novembre » (traduisez les dirigeants de 1918, coupables d'avoir signé l'armistice), les marxistes. Les israélites surtout, comme il le proclame dès novembre 1920 : « N'allez pas croire que l'on peut combattre la tuberculose raciale sans veiller que le peuple soit libéré de l'organe qui en est la cause. L'impact de la juiverie ne s'effacera pas, l'empoisonnement du peuple ne cessera pas tant qu'on n'aura pas extirpé de notre sein l'agent causal, le juif. » Nous voici en plein darwinisme racial, démonisation exterminatrice à prétention scientifique. La suite ne tardera pas...
Moins chanceux que Mussolini, Hitler échoue dans sa tentative de coup d'Etat à Munich de novembre 1923. Détenu dans la forteresse de Landsberg, l'homme à la petite moustache prépare son retour sur la scène politique avec un livre brûlot, Mein Kampf . Les diables y sont à nouveau montrés du doigt : juifs d'abord, bolcheviks ensuite (à l'occasion, on peut regrouper ces démons-là sous le vocable « judéo-bolchevisme »), puis capitalistes. Sans oublier l'armée française à briser, préalable à la conquête de l'espace vital allemand.
En Union soviétique, Staline luciférise ses propres rivaux dont Trotski, contraint à l'exil et bientôt chargé de toutes les tares et de tous les péchés. A partir de 1927, le Vojd prend les rênes du parti et de l'Etat totalitaire, qui servira vingt ans plus tard de modèle à George Orwell pour son roman 1984 . Lucifer a désormais pour nom « koulak », le paysan riche. Mais chacun, fût-il pauvre comme Job, peut devenir à son tour « koulak » si le besoin idéologique s'en fait sentir. Démons aussi, les « impérialistes » et autres « capitalistes étrangers » (ils ne rêvent naturellement que d'en finir avec le bolchevisme), xénophobie de plus en plus affirmée qui n'empêche pas l'URSS de coopérer militairement avec la Reichswehr noire, l'armée allemande reconstituée en secret au mépris des conventions d'armistice.
Dans une Allemagne en proie à la crise économique, Hitler arrive aux portes du pouvoir. Le 27 février 1933, l'incendie du Reichstag, attribué contre toute évidence aux communistes, permet au nouveau chancelier de lancer la chasse aux sorcières rouges. Les premiers camps de concentration s'ouvrent. Mais les sections d'assaut nazies, les SA, représentent elles aussi un danger. Alors on charge les SS, nouvelle garde prétorienne du régime, d'orchestrer leur liquidation. C'est la Nuit des longs couteaux, le 30 juin 1934. Hitler, ivre de rage, dénonce « la pire trahison de l'histoire du monde ». Il accuse le chef des SA, Ernst Röhm, d'avoir reçu de la France 12 milliards de marks pour livrer l'Allemagne ! Comme 150 à 200 personnes, dont pour faire bonne mesure, quelques opposants de droite ou militants catholiques, Röhm est fusillé le lendemain. Bientôt sonnera l'heure de la chasse aux juifs légalisée.
Même si ses diables sont différents, Staline raisonne de façon analogue. Le 1er décembre 1934, l'assassinat du responsable communiste de Léningrad, Sergueï Kirov, a donné le signal de la Grande Terreur. Elle va frapper des millions et des millions d'être humains innocents baptisés « éléments socialement dangereux », ou tout simplement « criminels ». Traquons dans toute l'URSS les « koulaks », toujours plus nombreux, les « espions », les « saboteurs ». Et comme il n'y a pas de petit profit, étendons la répression à certains dirigeants communistes limogés, « vipères lubriques » passées au service de l'ennemi. Parmi eux Zinoviev. Après avoir été réhabilité, l'ex-« briseur de grève », personnage ondoyant et autocratique, connaît une nouvelle disgrâce. Malheur aux vaincus ! Dans une lettre de juillet 1935, Staline assure sans ambages que cette « racaille doit absolument être éliminée ». Condamnation bientôt suivie d'effet...
Racaille, souvenons-nous-en, était une des invectives favorites de Lénine. Invectives : elles abondent. Ecoutons Vichinsky. Ce procureur du procès du « bloc des droitiers et des trotskistes » de juin 1938, à Moscou, traite d'abord un des accusés, Boukharine, de « croisement de renard et de porc ». Il conclut ensuite son réquisitoire par un véritable exorcisme : « Que les traîtres et les espions qui vendaient notre patrie à l'ennemi soient fusillés comme des chiens galeux ! [...] que les maudits reptiles soient écrasés. »
Rarement fut-on plus explicite dans la démonisation. Mais le nazisme aussi animalise ses opposants, « traîtres », « porcs » (tiens, tiens !) avant de les assassiner, comme il va exterminer de plus en plus massivement les juifs dans les camps de la mort, la Nuit de cristal (10 novembre 1938) annonçant la Solution finale.
A l'heure du « crépuscule des dieux », tout s'écroule sous la poussée alliée. On n'en continue pas moins à exterminer les juifs tandis que Hitler trouve, fin du fin du totalitarisme, le moyen d'insulter le peuple allemand tout entier, qui se serait montré indigne de son Führer.
Un nouveau grand émerge en 1949 à Pékin sous la bannière rouge de Mao Zedong. En Chine, la luciférisation des adversaires « sociaux » ou extérieurs va se doubler, spécificité nationale, de mises en scène de type théâtral. On exorcise en public les « criminels contre-révolutionnaires », « agents du Guomindang » (le parti nationaliste de Tchang Kaï-Chek perdant de la guerre civile), « mauvais propriétaires », « gangsters », « tyrans locaux », « membres des sectes taoïstes réactionnaires », « espions étrangers », « agents de la subversion », « de l'impérialisme » (les missionnaires chrétiens par exemple), dans une débauche de vociférations et de slogans. Ensuite, on les exécute. A coups de pelle, souvent, par souci d'économie...
Cette technique si particulière de chasse aux sorcières en direct, avec humiliation « devant les masses », est appelée à refaire surface tout au long de l'ère maoïste, notamment lors des grands « meetings de lutte » de la révolution culturelle, les cibles devenant alors les « adeptes de la ligne noire », « révisionnistes du type Khrouchtchev », « génies malfaisants », « esprits reptiliens », « rats qui courent les rues » ou « fantômes bovins ». Dès 1966, il est vrai, Mao n'avait-il pas montré la voie en proclamant la nécessité de « renverser les rois de l'enfer et libérer les petits démons » ? Notons enfin qu'un rapport officiel des nouvelles autorités post-maoïstes affirmera après sa mort que Kang Sheng, l'un des architectes de la révolution culturelle, n'était pas « un homme mais un monstre ». C'est dire si la diabolisation des uns conduit à celle des autres et s'il est difficile d'échapper aux schémas dont les régimes totalitaires se sont fait une spécialité.
En Amérique latine, les dictatures militaires des années 1960-1970 innovent au plan sémantique en forgeant, tel le régime chilien du général Pinochet, une démonisation plus technocratique de l'adversaire. Les opposants sont qualifiés de « subversifs ». Mais ne s'agit-il pas tout bonnement d'une remise au goût du jour de la vieille manière franquiste où une certaine retenue de langage (l'ennemi, ce sont les « rouges », un point c'est tout) n'excluait pas, bien au contraire, la plus extrême sauvagerie dans la répression ?
Le dictateur espagnol Francisco Franco, on le sait, était un animal à sang froid. Il en va tout autrement du Cubain Fidel Castro, tyran au sang chaud adepte d'une dialectique plus démonstrative. Dès la prise de pouvoir en 1959, on commence à qualifier les opposants de « bandits ». Et surtout, dans le genre animalier, de gusanos (vers de terre). C'est le temps des grands-messes révolutionnaires où le Líder Máximo dénonce des heures durant l'« impérialisme », les « gringos » et leurs « valets ». Après 1980, viendra celui des « meetings de répudiation ». La foule, dûment encadrée par les hommes des Comités de défense de la Révolution, doit y crier sa haine des « traîtres à la patrie », ceux qui ne pensent qu'à quitter le paradis castriste. Des « déserteurs » qu'on traite volontiers de « pédés », l'homosexualité étant considérée ici comme démoniaque...
Chacun son style, au fond. Les Khmers rouges auront poussé à ses limites les plus extrêmes la diabolisation du monde extérieur (même communiste), tout contact avec lui, preuve irréfutable d'impureté, appelant de ce fait la liquidation physique de la personne « contaminée ». En un sens, leur super-super-stalinisme n'a d'égal que celui qui sévit à l'heure actuelle en Corée du Nord. Avant d'être contraint à une (modeste) remise en cause par les nécessités de sa propre survie, le régime de Pyongyang faisait du monde entier son ennemi, et longtemps les Sud-Coréens furent désignés comme des « valets » ou des « chiens courants de l'impérialisme ». Invectives à la chinoise qui ont cessé depuis que l'aide financière et économique de Séoul est devenue indispensable. Mais le président américain George W. Bush continue, lui, à être considéré comme « pire que Hitler ».
L'enfer, c'est bien les autres...


Rémi Kauffer vient de publier, avec Roger Faligot, L'Hermine rouge de Shanghai (Les Portes du Large). Le récit des vies multiples de Jean Cremet (1892-1973), qui fut secrétaire général adjoint du PCF, espion soviétique, fondateur du PC indochinois, puis dissident et animateur de la Résistance.

Le monstre anarcho-syndicaliste espagnol
En 1936, la phalange espagnole combat la Fédération anarchiste ibérique (FAI), la Confédération nationale du travail (CNT) et leur mot d'ordre "Unios, Hermanos Proletarios" (UHP, Union, frères prolétaires).


Le dragon blanc de la contre-révolution
En 1920, pour le troisième anniversaire de la révolution d'Octobre, l'Armée rouge triomphe de l'Armée blanche contre-révolutionnaire de Koltchak et de Wrangel.


L'hydre judéo- bolchevique
Affiche de la Waffen SS allemande apposée sur les murs de Bruxelles, dans la Belgique occupée, en 1941. Pour combattre le démon bolchevique, représenté avec une étoile juive et une étoile rouge autour du cou, la division SS Wallonie créée par le fasciste belge Léon Degrelle, se portera sur le front de l'Est. Condamné à mort par contumace, celui-ci trouve refuge en 1945 dans l'Espagne franquiste où il meurt paisiblement en avril 1994, à 87 ans.


A mort les "agents du Guomindang" !
A Fukang, après le triomphe de la révolution maoïste en 1951, un paysan, déclaré "ennemi du peuple" est abattu. En 1961, le Grand Timonier lance le mot d'ordre : "Purgeons tous les mauvais éléments."


A bas les "gringos" !
Castro profite de toutes les tribunes (ici celle de l'ONU, en 1960). A la même époque, à La Havane, place de la Révolution, il stigmatise les ennemis de Cuba, Etats-Unis en tête.


Le Grand Satan contre l'axe du Mal
Le 29 janvier 2002, George W. Bush, le président des Etats-Unis prononce, devant le Congrès américain, prononce sa traditionnelle allocution sur l'état de l'Union, surnommée aussitôt discours sur « l'axe du Mal » - le mot evil (mal) y revient à plusieurs reprises. Quatre mois après les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington, George W. Bush dénonce, à cette occasion, l'Irak, la Corée du Nord, l'Iran mais aussi les terroristes du Hamas, du Hezbollah, du Djihad islamique. Juste retour des choses ? En 1998, Oussama Ben Laden, le chef d'Al-Qaïda, le réseau auteur des attentats aux USA, avait appelé « chaque musulman à attaquer les troupes satanistes américaines et leurs démons alliés ». Une dialectique qui rappelle l'Iran de Khomeiny qui, dans les années 1980, qualifiait les Etats-Unis de « Grand Satan » et la France de « Petit Satan ». Déjà, en 1983, Ronald Reagan, alors président des Etats-Unis, avait qualifié l'Union soviétique d'« empire du Mal ».

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Publié dans Le Secret Bancaire

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