Pour Dos sonne le glas

Publié le par david castel

John Dos Passos, Hemingway et la guerre d'Espagne. De la conquête à la déroute.
par Philippe LANÇON
QUOTIDIEN : jeudi 03 novembre 2005
 
John Dos Passos
«Rossinante reprend la route», traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-France Girod. Grasset, 257 pp., 14 €.
Stephen Koch
«Adieu à l'amitié. Hemingway, Dos Passos et la guerre d'Espagne», même traductrice, même éditeur, 381 pp., 20,90 €.
Ignacio Martínez de Pisón
«Enterrar a los muertos», Seix Barral, 271 pp., 18 €.

Que reste-t-il d'un écrivain aux illusions perdues ? Ni l'horizon, ni la colère. Il flotte dans un récit devenu trop grand, trop triste sans doute, comme étranger aux dépouilles de sa conscience. Les illusions de John Dos Passos ont levé en Espagne, où il se rendit pour étudier à 20 ans. Il aima le pays, son peuple, sa culture. Elles y finirent en 1937, vingt ans après, dans la pénombre stalinienne du camp républicain. En 1937, l'écrivain américain a 40 ans. Il est grand, mince, assez nerveux et presque chauve. Il vient de publier la Grosse Galette, dernière partie de sa trilogie USA (1). Time Magazine lui a consacré sa couverture. Il n'est pas communiste, mais il est engagé contre le fascisme, le capitalisme à tous crins et les appareils d'Etat. Son meilleur et plus vieil ami espagnol, José Robles Pazos, est depuis le début de la guerre agent de liaison entre le gouvernement républicain et les Russes. En décembre 1936, il disparaît.

Dos Passos rejoint l'Espagne en avril suivant. Il doit travailler sur place, avec Ernest Hemingway, au film de Joris Ivens, Terre d'Espagne, destiné à soutenir la cause républicaine. Son ami, l'anarchiste italien Carlo Tresca, l'a mis en garde à New York contre les actions des staliniens. Il ne l'a pas vraiment cru. Arrivé à Valence, il part aussitôt à la recherche de son ami perdu. Il ne sait pas encore que des communistes l'ont assassiné ; nul n'en aura jamais la preuve.
A son départ, quelques mois plus tard, Dos Passos publie un article, «Adieu à l'Europe». Ce texte l'éloigne définitivement d'une gauche stalinisée et de son ami de jeunesse Hemingway, pour qui on ne doit pas désespérer la cause antifasciste. «Adieu à l'Europe» est un adieu aux combats et aux rêves du jeune mousquetaire anglo-saxon. Un détail résume l'expérience espagnole de 1937 : Dos Passos est entré dans ce pays comme un compagnon de route, dans un camion appartenant à une organisation liée aux communistes ; il en sort comme un suspect en déroute, dans une ambulance du Poum, parti marxiste antistalinien dont les responsables seront bientôt éliminés. La suite ressemble jusqu'à sa mort, en 1970, à un bégaiement de haut niveau. Dos Passos n'a pas perdu son talent ; mais ce talent a comme un souffle au coeur : il ne porte plus un monde qui l'a déçu.
Un chemin de joie
Jeudi 03 Novembre 2005


En partenariat avec le Centre historique des archives nationales, Historia propose chaque mois un document jamais publié dans la presse grand public commenté par son conservateur.

Par Magali Lacousse, conservateur à la Section des archives privées

A lbert Londres (1884-1932) est l'un des plus talentueux reporters du début du XXe siècle, au point de servir de modèle au personnage de Tintin ! Globe-trotter infatigable, il a parcouru la planète en fustigeant les injustices et en dénonçant toutes les oppressions. Ainsi venait-il de publier Au bagne , une dénonciation de la colonie pénitentiaire de Cayenne, que le reporter reçut un manuscrit, intitulé Mémoires d'un forçat évadé, écrit par un certain Antoine Mattéi. L'homme affirmait : « Mon ardent désir serait que mes Mémoires soient un témoignage de plus pour Au bagne. »
Antoine Mattéi est né à Toulon le 19 octobre 1879. Orphelin à 12 ans, il devient ouvrier boulanger, tout en étant régulièrement condamné pour vols puis pour coups et blessures. Sa douzième condamnation scellera son destin : dans la soirée du 9 novembre 1902, à Toulon, il poignarde deux hommes et s'enfuit. Rattrapé à Marseille, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité par les assises du Var, le 30 avril 1903. Le 23 décembre, il embarque à bord du Loire et atteint la Guyane le 8 janvier 1904. Il reçoit le matricule 33178. De 1904 à 1907, il est envoyé dans des camps forestiers de Kourou. Les conditions climatiques et la discipline sont éprouvantes. Néanmoins, le travail est effectué « à la tâche », ce qui signifie que le bagnard a quartier libre dès sa corvée terminée.
Mattéi tente de s'évader le 7 mars 1907 à bord d'un canot, avec trois autres bagnards, mais ils sont repris onze jours plus tard. Cette tentative lui vaut d'être classé comme « incorrigible » pendant un an et envoyé dans le camp forestier de Charvein (commune de Saint-Laurent-du-Maroni). Une seconde tentative, le 13 juin 1908, vaut à Mattéi d'être condamné à deux ans de « réclusion cellulaire » sur l'île Saint-Joseph. Il passe ensuite en internement aux îles du Salut, pendant trois ans, de 1910 à 1913.
A partir de 1913, Mattéi paraît s'assagir : il obtient son désinternement le 19 août, puis est nommé planton du commandant des îles du Salut, ce qui représente un emploi de faveur. Et pourtant ! Mattéi s'évade pour de bon le 11 août 1914 et se réfugie au Brésil avant de s'embarquer pour Buenos Aires, en Argentine, à bord d'un navire italien en février 1915. Mattéi trouve du travail dans une ferme, où il épouse la servante en 1916. Personne ne connaît son passé. Il a lu par hasard Au bagne : les souvenirs des années passées en Guyane lui sont revenus en mémoire ; Mattéi rédige alors d'une traite, dans la nuit du 11 octobre 1924, les 181 pages de ses Mémoires.
Ceux-ci décrivent l'enfer, car comme il l'écrit, « L'enfer n'est pas chez Satan : l'enfer est à la Guyane. » La nature est impitoyable : « fièvres froides », « fièvres chaudes », paludisme et scorbut sapent la résistance des bagnards ; pour empêcher les évasions, il n'y a pas de gardiens plus implacables que la jungle, les serpents et les requins. L'administration pénitentiaire maintient durement l'ordre : le bavardage ou le jeu de cartes sont punis de huit jours de cachot. Dans les îles du Salut, les condamnés travaillent dix heures par jour et reçoivent une ration quotidienne de 90 grammes de lard salé et de 750 grammes de pain. Des exécutions capitales ont lieu. Les bagnards eux-mêmes survivent en suivant la loi du plus fort : règlements de comptes à coups de couteau, vols, viols, meurtres et dénonciations sont fréquents. Mattéi évoque même un cas de cannibalisme, dans le chapitre intitulé « Un pot-au-feu de chair humaine », qui débute par « Avant de commencer ces mémoires, je me suis promis de ne dire que la vérité, rien que la vérité . D'atténuer plutôt que d'aggraver. » Dans ces conditions, certains forçats deviennent fous ; d'autres se suicident, trouvant dans cet acte une ultime évasion.
Qu'advint-il des acteurs de cette affaire ? Albert Londres périt lors du naufrage du Georges-Philippart , le 16 mai 1932. Antoine Mattéi ne se manifesta plus et passa sans doute le reste de sa vie en Argentine. Il vécut peut-être assez vieux pour apprendre la nouvelle de la fermeture définitive du bagne de Cayenne, le 1er août 1953.
Mercredi 02 Novembre 2005
Nord-Kivu / Axe Goma-Rutshuru :

Le Potentiel (Kinshasa)

1 Novembre 2005
Publié sur le web le 1 Novembre 2005

Donatien Ngandu Mupompa
Kinshasa

Il nous revient de l'antenne de l'Acp au Nord-Kivu, qu'un officier supérieur de la cinquième brigade a été tué dans la localité de Rubare - à Kako - par des éléments non identifiés. Atteint par balle à la tête, son corps a été conduit pour inhumation à l'état-major de la cinquième brigade installé à Rutshuru. Le chauffeur qui conduisait le véhicule s'en est tiré avec quelques balles dans les jambes.

Les témoins pensent que ce militaire du 51ème bataillon a été éliminé par les bandits à main armée qui opèrent dans ce coin, d'autant plus qu'ils le considéraient comme leur bête noire, pour avoir arrêté quelques-uns de leur bande.

A entendre les nouvelles de l'Est, bien que contrôlé par le régiment du major Heshima, l'axe Goma-Rutshuru n'est pas sécurisant pour les usagers de la route.

Néanmoins, la localité de Nyamilima, toujours dans le territoire de Rutshuru, connaîtrait une paix précaire depuis le départ des éléments rwandophones de la douzième brigade qui ont laissé la place à ceux de la cinquième brigade intégrée. Selon la population, cette sécurité est aussi due à la présence des éléments du contingent indien de la Mission des Nations Unies au Congo (Monuc).

Est-il que la paix n'y est pas encore totalement acquise, étant donné la présence sur les lieux des agents des renseignements du groupe Maï Maï d'un certain Jackson qui s'y comporte comme en terrain conquis. Un habitant a même rapporté que ces éléments avaient attaqué le même soir une personne qui les avait dénoncés au courant d'une certaine journée. Mais le commissaire politique du groupe Maï Maï, Joseph Kambuto Bahami, allègue que voir un élément Maï Maï déambuler à Nyamilima ne peut pas constituer un objet d'inquiétude, d'autant plus que ses combattants et agents n'y sont plus opérationnels.

KIVU, BASTION DE L'INSECURITE

Tous les esprits sensés pensent que la République démocratique du Congo ne connaîtra jamais de paix durable tant qu'on n'aura pas totalement sécurisé tout le Kivu. Les abus, il y en a eu de tous genres à l'Est. On se rappelle par exemple qu'au mois de mai 2004, pendant l'odyssée du général dissident Laurent Nkunda, un groupe de soldats non identifiés avait abattu un soldat de la Monuc à Kalehe, localité située à 40 km de Bukavu.

Les choses s'aggravèrent d'ailleurs au mois de juin. Non seulement on déplora des tueries, mais aussi des viols, des pillages et des enlèvements. Propos qui ont été affirmés dans le rapport de « Human rights watch» qui dénonçait le cas des étudiants battus à mort et jetés ensuite dans une fosse peu profonde. Ils avaient pour noms : Mahoro Ngoma, Mande Manege et Rushimisha Mahirwe Manege.

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Ces atteintes aux droits de l'homme furent commises aussi bien du côté du général rebelle Nkunda et son acolyte le colonel Jules Mutebusi, que du côté du gouvernement. Toujours au mois de juin 2004 à Bukavu, les soldats avaient abattu un nommé Tony Nsengumurenyi, et même tué une fille de trois ans qui s'appelait Ani Murama Nyabeji. Ils emmenèrent avec eux d'autres personnes, dont un enseignant nommé Raymond Madila, son épouse et ses quatre enfants.

Or, cet homme faisait partie d'un groupe d'enseignants venus dans cette partie du pays pour faire baisser le taux d'analphabétisme, cette autre tare de la société congolaise. Les familles de tous ces infortunés espèrent que justice sera faite un jour. Car, ce qui se passe dans ce pays atteste que l'Etat de droit et la démocratie restent encore un leurre pour le Congo démocratie.

Lundi 31 Octobre 2005
 
 
 
 
Il y a cent ans, les services secrets russes fabriquaient les «Protocoles des sages de Sion», un faux antisémite qui continue aujourd'hui à être publié partout. Will Eisner s'y est attaqué en images.

Titre: Le Complot. L'histoire secrète des «Protocoles des sages de Sion»
Auteur: Will Eisner
Editeur: Grasset
Autres informations: 144 p.
 
 
Ariel Herbez, Samedi 29 octobre 2005
 
   
 
Will Eisner, l'un des plus grands auteurs de comics américains, n'aura pas vu la sortie de son dernier livre. Ouvrage posthume, Le Complot, histoire secrète des «Protocoles des sages de Sion» sort en français la semaine prochaine, après avoir été publié à New York en mai dernier, cinq mois après la mort du dessinateur, le 3 janvier, à l'âge de 87 ans. Arpenteur infatigable de la bande dessinée, enseignant, théoricien, le père du Spirit, son personnage fétiche, lui-même fils d'émigrés juifs, s'était de plus en plus intéressé dans ses albums à connotation autobiographique et sociale, à dépeindre la condition de la communauté juive (La Valse des alliances) ou à dénoncer les stéréotypes racistes (Fagin le juif, tous deux traduits chez Delcourt).

A passé 80 ans, toute son énergie intacte, il sort pour la première fois de la fiction et se lance dans un travail documentaire de longue haleine, qu'il veut engagé et à valeur de témoignage: décortiquer le tristement célèbre faux antisémite des Protocoles des sages de Sion, et tenter de convaincre une fois de plus qu'il n'est que le plagiat grossier d'un libelle français s'attaquant à Napoléon III (voir ci-dessous), forgé par les services secrets russes il y a cent ans exactement, en 1905. Paradoxalement, au départ, il était moins dirigé contre les Juifs que contre les libéraux, qu'il fallait discréditer aux yeux du tsar Nicolas II en démontrant qu'ils étaient manipulés par les instigateurs d'un complot juif mondial.

Eisner connaissait ce document, qui figuraient dans sa «bibliothèque des horreurs». Mais c'est en surfant sur Internet, dans la cadre de ses recherches sur l'antisémitisme, qu'il réalise l'ampleur de l'engouement suscité par ce faux. Il découvre qu'il est considéré aujourd'hui encore comme authentique par de larges milieux dans le monde entier, malgré les nombreux démentis irréfutables apportés depuis 1921 déjà, dans une enquête du Times de Londres, et au cours de procès en diffamation victorieux, notamment à Berne en 1935, confirmé en appel en 1937.

Réalisant à quel point les Protocoles sont utilisés pour attiser l'antisémitisme, il décide d'utiliser le support de la bande dessinée pour démonter la supercherie en sortant des études historiques universitaires dont l'impact est limité aux convaincus et aux spécialistes. C'est dans cette optique aussi qu'il s'adresse à des éditeurs généralistes, pour élargir son audience au-delà du milieu de la bande dessinée.

Ainsi quand Olivier Nora, président-directeur général des éditions Grasset, s'est vu proposer de publier une bande dessinée par ses confrères américains des éditions W. W. Norton, à la foire du livre de Francfort de 2004, il a sans doute dû connaître un instant d'étonnement, puisque aucune des deux maisons, qui collaborent régulièrement, n'avait jusque-là abordé la bande dessinée. Mais l'enthousiasme est communicatif: «C'est le livre le plus formidable que nous ayons acheté», plaident les éditeurs new-yorkais en présentant la dernière graphic novel de Will Eisner. Emballé, Olivier Nora achète les droits français du livre.

Mais une surprise de taille attend les responsables de Grasset: ils découvrent alors que leur propre maison a publié elle aussi Les Protocoles des sages de Sion. En 1934, treize ans après la découverte de la supercherie... Pourquoi, et dans quelles conditions? Mystère, assure-t-on chez Grasset: «Il n'y a pas trace de ce livre dans nos dossiers, pas un seul bout de papier», nous dit Ariane Fasquelle, directrice littéraire du département étranger. Epuration délibérée ou élimination fortuite d'archives? Elle ne se prononce pas.

La publication du livre d'Eisner n'est donc pas une sorte d'«acte de rédemption» de l'éditeur, comme on l'a entendu, mais une coïncidence: «C'était fortuit, mais nous sommes très heureux de cette publication, qui est pour nous une expérience formidable, ajoute Ariane Fasquelle. Tout le monde chez nous s'est senti concerné par l'envie de participer à la fin d'un mensonge, puisque visiblement il est toujours utile de répéter, encore et encore, qu'il s'agit d'un faux. Nos vendeurs ont été fascinés, et ont dépassé nos objectifs de mise en place de manière hallucinante: nous sommes partis sur un tirage de 30 000 exemplaires, trois fois plus que les ventes habituelles d'Eisner.»

Le livre d'Eisner est passionnant, et émouvant, par exemple quand il se met en scène en train de prouver à des jeunes manifestants antisémites que les Protocoles sont un faux: et alors, lui rétorque-t-on, même si c'est le cas, il démasque les plans de conquête des Juifs! C'est ce qu'il y a de plus hallucinant dans cette entreprise pernicieuse, comme le relève Umberto Eco dans son introduction: son retour en force permanent, malgré toutes les preuves du mensonge. Et Eisner en fait le fil rouge de son récit, en espérant contribuer à son éradication mais, à lire sa dernière page, sans trop y croire. D'autant que cette «résilience» trouve de nouveaux terreaux de nos jours dans l'hostilité à l'Etat d'Israël et dans l'extraordinaire engouement que rencontrent les théories du complot universel et l'ésotérisme qui lui est lié.

Pour autant, l'acte militant d'Eisner n'est pas exempt de faiblesses formelles (il avait avoué lui-même la peine qu'il avait eue à le mettre en forme) et la critique américaine, tout en saluant l'objectif de salubrité publique, s'est montrée partagée. Ainsi, les dialogues sont parfois «téléphonés» pour faire passer l'information et, surtout, tout le tiers central, démontrant le plagiat paragraphe par paragraphe, implacable sur le fond, est formellement raté. Mais qu'importe, peut-être, si ce petit bréviaire à la fois clair, rigoureux et accessible peut contribuer à l'éradication d'un des faux les plus pernicieux de l'Histoire.
Lundi 24 Octobre 2005
Le réalisateur Frank Borzage a livré quelques-uns des films les plus subtils d’Hollywood.
Désir.
Arte, 20 h 45.
Frank Borzage (1893-1962) est le secret le mieux gardé du cinéma américain. Ou plutôt il l’était, car Patrick Brion, responsable de tant de vocations cinéphiles, a contribué à soulever un coin du voile avec son Cinéma de minuit à la télévision. Mais le cinéaste, que beaucoup tiennent pour un des maîtres du drame hollywoodien, reste méconnu. « Borzage a été, écrivait Henri Agel en 1967, l’un des plus grands peintres de l’amour à l’écran. Il a su fondre en un accord qui reste unique dans l’histoire du cinéma la joie chaude et lumineuse du couple heureux et la sourde appréhension qui les avertit de la précarité de ce bonheur dans un monde brutal. »
Logiquement, ce chantre de l’amour pur et dur n’a pratiquement réalisé aucun film de genre, au sens de film d’action. Pas de polars, pas de westerns. À peine une aventure de pirates, tournée sur le tard de sa carrière (Pavillon noir, 1945). Certes, la guerre est assez présente dans ses films, mais elle reste un arrière-plan plutôt stylisé, destiné à exacerber des drames romantiques (l’Adieu aux armes d’après Hemingway, par exemple). Ayant consacré épisodiquement à la comédie musicale (Mademoiselle Général, Shipmates Forever), Borzage est surtout un artisan du mélange des genres. Il n’a pratiquement pas réalisé de pures comédies. L’humour et les scènes comiques sont présents dans son oeuvre, mais n’en sont que des composantes. Le Bébé de mon mari (1947) s’amorce sur une proposition burlesque : la rencontre de l’héroïne avec le héros dans un taxi où il transporte son poulain... Mais le film est avant tout un drame. À l’inverse, la Grande Ville (1937), drame social sur fond de querelle entre chauffeurs de taxi, s’achève par un gigantesque pugilat collectif, aussi joyeux qu’irréel. Sur ce plan, on peut rapprocher Borzage de son compatriote Frank Capra (d’origine italienne comme lui). Mais, si chez Capra la stylisation de la fable domine, Borzage est lui un plus fin analyste des sentiments. Le plus grand pour certains. C’est pourquoi sa filmographie, avec toutes les nuances et les multiples registres qu’elle aborde, reste liée au mélo.
Une de ses rares comédies, Désir (1936), avec Marlène Dietrich et Gary Cooper (un ingénieur automobile en vacances tombe amoureux d’une voleuse mondaine), est l’exception qui confirme la règle. Chapeauté par le réalisateur Ernst Lubitsch, le film en porte la marque. Cela n’empêche pas Borzage de tirer son épingle du jeu en compensant par sa sensibilité chrétienne le cynisme brillant du grand Ernst. Dans Désir, la voleuse renonce à sa vocation coupable et restitue son larcin au nom de l’amour. Borzage associe d’ailleurs l’amour à la religion, comme dans le Cargo maudit, où un bagnard évadé, absous par un personnage christique, pourra vivre sa passion avec une ex-femme fatale.
Le mélodrame selon Borzage prend de nombreuses formes. Quand il est situé dans le milieu médical (Chirurgiens, la Lumière verte), il met en avant le conflit entre vocation professionnelle et vie sentimentale. Borzage est aussi un maître du mélo social. Ainsi, Ceux de la zone, qui porte bien son titre, se déroule sur fond de bidonville ; idem pour Bureau des épaves et surtout pour l’Ange de la rue et l’Heure suprême, sommets muets du cinéaste. Ce sont toujours des histoires d’amour déchirantes, mais circonstanciées par les événements et le contexte. Voir la trilogie allemande, qui comprend Et demain ? (1934), Trois Camarades (1938), et The Mortal Storm (1940) ; une vue en coupe de la montée du nazisme, dont Borzage est le tout premier à Hollywood à décrire les conséquences tragiques dans Et demain ? Il ne se contente pas d’explorer la sphère sentimentale comme personne ne l’a fait après lui aux États-Unis. Il met ses constats en perspective avec un plus vaste environnement social et politique. Qui a dit que le cinéma hollywoodien était (toujours) simpliste ?
 
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Publié dans LAETITIA

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