Le "Document des prisonniers" : Barghouti mène la danse, Abbas s¹affirme

Publié le par david castel


[le "Document des prisonniers" continue d¹être au centre du débat politique
palestinien. Il a aussi permis à Marwan Barghouti, bien que, ou parce que,
détenu dans une prison israélienne, de retrouver un rôle moteur]


www.bitterlemons.org

Bitterlemons, 19 juin 2006

Le "Document des prisonniers" : Barghouti mène la danse, Abbas s¹affirme
par Danny Rubinstein (1)


Ce que l¹on appelle le "Document des prisonniers" est actuellement au centre
d¹une crise politique palestinienne. Ce document a été publié il y a un mois
environ dans la prison de Hadarim (Tel Mond), signé par cinq détenus connus
par le public palestinien pour leurs activités politiques : Marwan
Barghouti, secrétaire général du Fatah et député au parlement ; Sheikh Abd
al-Halak Natsche, l¹un des leaders les plus importants du Hamas ; Abd
el-Rakhim Malouh, membre du comité central de l¹OLP au nom du FPLP ; Mustafa
Badarneh, du FDLP, et Sheikh Basam al-Saadi, du Jihad islamique (qui a posé
une réserve concernant l¹une des clauses).

Le contenu se ce document a été discuté en long et en large. En bref, il
comprend 18 clauses, dont la plus importante parle de la création d¹un Etat
palestinien dans les frontières de 1967, de l¹acceptation des décisions
internationales et de la reconnaissance de la "légitimité arabe" - clauses
dont l¹interprétation pratique revient à reconnaître Israël. La plupart des
autres clauses parlent de l¹importance de l¹unité palestinienne et du besoin
de changement au sein de l¹OLP. Une clause importante parle de continuer à
négocier avec Israël, et souligne que tout accord obtenu sera soumis à
l¹approbation du peuple par référendum.

En apparence, on pourrait douter de la confiance que suscite un document
rédigé par des détenus dans une prison israélienne. Après tout, ces détenus
sont sous le contrôle strict des autorités pénitentiaires. Tout contact
entre eux ou avec des gens du dehors s¹effectue sous la surveillance et avec
l¹accord d¹Israël, qui peut les empêcher ou les autoriser. Dans ces
conditions, il est à noter que pratiquement aucune voix ne s¹est élevée dans
l¹opinion palestinienne pour mettre en doute la crédibilité du document, du
moins pas en public.

Seul le premier ministre palestinien, Ismail Haniyeh (Hamas), a demandé à
l¹opinion de ne pas oublier que le document émane de détenus d¹une seule
prison, et non de toutes les prisons. Ses remarques reflètent le malaise,
pour le moins, que suscite le document chez la plupart des dirigeants du
Hamas. Pourtant, ils hésitent à le critiquer, compte tenu de l¹immense
sympathie dont jouissent ces prisonniers dans tous les secteurs de
l¹opinion, en Cisjordanie comme à Gaza. Et, en particulier, Marwan
Barghouti, leader de la jeune génération du Fatah, souvent appelé
"l¹ingénieur de l¹Intifada".

L¹opinion palestinienne attribue à Barghouti l¹initiative d¹opérations
lancées contre Israël au début de l¹Intifada. Israël l¹a condamné à cinq
peines de perpétuité. Cela explique peut-être pourquoi son leadership est
accepté non seulement par les membres du Fatah, mais aussi par les militants
d¹autres factions. On lui attribue aussi du courage politique, car il a osé
plusieurs fois d¹élever contre Yasser Arafat. Et il est considéré comme
relativement non corrompu, comparé à d¹autres dirigeants du Fatah. Le
prestige de Barghouti a été quelque peu atteint quand la plupart de ses
jeunes partisans ont été battus par les candidats du Hamas aux élections.
Mais le Fatah ne peut aligner aucun autre candidat de la jeune génération
capable de rivaliser avec lui pour prendre la tête du mouvement dans les
années à venir.

La réputation de Barghouti, ajoutée à celle des autres signataires, a
garanti une publicité maximum au document. Le président de l¹OLP [et de
l¹Autorité palestinienne], Mahmoud Abbas, notant l¹hésitation du Hamas à y
souscrire, s¹est hâté de mettre le gouvernement de Haniyeh dans l¹embarras
en déclarant qu¹il le soumettrait à un référendum le 26 juillet à moins que
les deux parties ne parviennent auparavant à un compromis.

Le document des prisonniers ne fera probablement pas plaisir à la plupart
des Israéliens. Il parle des frontières de 1967 et de la reconnaissance du
droit au retour des réfugiés palestiniens. Cela n¹empêche que du côté
palestinien, il a créé un certain remous. Il a permis à Mahmoud Abbas de
s¹affirmer. Lui qui depuis longtemps était accusé de faiblesse par ses
partisans comme par ses rivaux, a su prendre l¹initiative. De fait, le
document des prisonniers lui a fourni une occasion en or pour exercer une
pression sur le Hamas afin que celui-ci change de position politique. Du
même coup, il fournit au Hamas, qui est affaibli dans l¹opinion suite à son
refus idéologique de reconnaître Israël, un moyen confortable de descendre
de l¹arbre où il était perché.

Au bout du compte, le Hamas peut-il accepter ce document ? Malgré leurs
réserves, les porte-parole du Hamas ne se sont pas hâtés de le rejeter
d¹office. Le député Adnan Asfour a déclaré qu¹en fait, 90% du document était
acceptable pour le Hamas. Et le premier ministre Haniyeh a annoncé qu¹avec
quelques modifications, il serait acceptable pour tous. Ce qui met le Hamas
en colère, c¹est le ton agressif de Mahmoud Abbas, et en particulier son
ultimatum et l¹idée du référendum. Du point de vue du Hamas, un référendum
constituerait un moyen de contourner, ou même d¹annuler le résultat des
élections tenues il y a à peine 4 mois, élections largement remportées par
le Hamas.

Ainsi, les réserves du Hamas ont trait principalement au style d¹Abbas
davantage qu¹au contenu du document. Le détenu leader du Hamas qui l¹a signé
a d¹ailleurs retiré sa signature, bien plus à cause de son exploitation
politique par Abbas que pour des raisons de contenu.

Au bout du compte, il est probable que les deux parties parviendront à un
compromis. Le Hamas acceptera de nommer un gouvernement technocratique
au-dessus des partis, et Abbas renoncera au référendum. Quant au document
lui-même, le Hamas et le Fatah se mettront probablement d¹accord pour
effacer certaines des déclarations les plus claires et les remplacer par des
formulations plus ambiguës.


(1) Danny Rubinstein est membre du comité de rédaction d¹Haaretz, et
enseigne aux universités Hébraïque et Ben-Gourion. Il est l¹auteur de
plusieurs ouvrages sur le problème des réfugiés palestiniens et d¹une
biographie de Yasser Arafat.
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