Paris - Audacieuse, novatrice, Charlotte Perriand a changé la façon d'habiter et de vivre

Publié le par david castel

Le Temps - 09.01.2006 - 34 Hits

Par Lorette Coen

Charlotte Perriand, on la connaît sans jamais en avoir entendu parler. Parce que l'héritage qu'elle a laissé, c'est le nôtre. Pour le mesurer, il suffit de parcourir la belle rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou: cette Parisienne née en 1903, disparue en 1999, fait partie de ceux qui, de manière radicale, ont changé le langage des formes, transformé le regard, ainsi que la manière d'organiser l'espace, donc de travailler et de vivre au XXe siècle. Siècle que Charlotte Perriand a traversé en protagoniste à part entière, engagée dans la création jusqu'à son dernier souffle.

Sa trajectoire, faite d'appétit et d'audace, commence très tôt, dès la sortie de l'école de l'Union des Arts décoratifs. Le style et le goût Art déco, elle les relègue vite aux oubliettes. Elle leur préfère les formes franches et dynamiques, nettes et pures. En d'autres mots: le simple, le pratique, le moderne.

Elle le fait comprendre dès le Bar sous le toit, qu'elle aménage chez elle. Exposée au Salon d'automne de 1927, cette réalisation remporte un vif succès. Elle a 24 ans.

Ce même bar, que l'on peut voir à l'entrée des salles qui lui sont consacrées, lui vaut d'être admise dans l'agence de Le Corbusier et de son cousin Pierre Jeanneret. D'abord accueillie avec méfiance, elle en devient l'associée pour le programme de mobilier et «l'équipement de l'habitation». Suivent, jusqu'en 1937, dix années flamboyantes, actives, intenses. Les pièces, aujourd'hui anthologiques, du trio Le Corbusier, Jeanneret, Perriand se succèdent: le Fauteuil grand confort, le Fauteuil à dossier basculant, la Chaise longue basculante...

Qui a fait quoi? Ce point a suscité des spéculations à perte de vue. Charlotte Perriand y a répondu: «Le Corbusier attendait de moi, avec impatience, que je donne vie au mobilier.» Si Le Corbusier élabore le projet conceptuel, c'est elle qui trouve les solutions constructives, qui suit de près la mise au point, choisit les matériaux, procède aux variations et adaptations à partir d'un modèle, par exemple le «casier standard» en bois, développé ensuite en acier, en verre.

«Il vaut mieux passer une journée au soleil qu'à épousseter nos objets inutiles.» Cette conviction, provocante pour l'époque, lui inspire toute sorte de systèmes de rangements, de parois, de bibliothèques. Sportive, voyageuse, amoureuse, engagée politiquement aussi, Charlotte Perriand aime passionnément les conquêtes de ce temps industriel, voitures, avions, belles mécaniques, aciers, caoutchouc, et s'en inspire.

Avec Le Corbusier, elle travaille au logis minimum; elle dessine de son côté la Maison de week-end, le Refuge Bivouac. Participe aux Congrès internationaux d'architecture moderne, se lie d'amitié avec Fernand Léger, fréquente l'avant-garde artistique, se rend à Moscou «pour goûter à ce nouvel ordre social et se faire une opinion». Mais entre elle et Le Corbusier l'incompréhension s'installe. Les positions de Charlotte Perriand, sa liaison avec Pierre Jeanneret, troublent probablement le maître. Ils se séparent mais ne se perdront jamais de vue et collaboreront encore.

Bloquée au Japon par la guerre, elle transforme ce séjour de six ans en un approfondissement. Elle y gagne en rythme, légèreté, transparence, développe l'interpénétration du dehors et du dedans, les formes escamotables, les modulations de la lumière. Son style s'affirme et s'assouplit. Son retour en 1946 est suivi de trente années d'activité intense. Une collaboration, qu'elle juge décisive, s'engage avec Jean Prouvé. Elle découvre le Brésil et les protagonistes tropicaux du mouvement moderne. Elle apprend à connaître les bois précieux de ce pays et à en exploiter la beauté.

Le parcours de l'exposition se termine sur l'?uvre majeure de Charlotte Perriand, la résidence des Trois Arcs, en Savoie, où elle a pu allier l'amour de la montagne et celui de son métier. Et il se conclut poétiquement sur sa Maison de thé.

«Charlotte Perriand». Paris, Centre Pompidou. Jusqu'au 26 mars. Rens.: 0033 1 44781233 et http://www.centrepompidou.fr

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Charlotte Perriand, signes de vide

Le Centre Pompidou consacre une rétrospective à la créatrice d'intérieur qui a marqué le XXe siècle en cherchant à libérer l'espace.

par Anne-Marie FEVRE
QUOTIDIEN : jeudi 19 janvier 2006

Charlotte Perriand, exposition au Centre Pompidou,
19, rue Beaubourg, Paris IVe. Tél. 01 44 78 12 33. Jusqu'au 27 mars. www.centrepompidou.fr


Dès les années 20, elle portait la modernité en sautoir ­ son fameux collier de roulement à billes ­, affirmant sa silhouette de joyeuse et belle «inhumaine», en référence au film de Marcel L'Herbier. «Et dans la rue les titis parisiens ne me loupaient pas», écrivait-elle. Cette créatrice d'espace a participé tout au long du siècle à maintes innovations et débats qui ont fait évoluer l'habitat. En ville ou à la montagne, en passant par le Japon et le Brésil, du métal au bois, entre roots et collectivités, avec ou sans Le Corbusier, Jeanneret, Prouvé, pour elle-même ou pour le plus grand nombre, Charlotte Perriand (1903-1999) n'a cessé d'inventer des petits intérieurs rigoureux et poétiques (1). Cette bivouaqueuse rieuse imprègne de sa force de vie l'exposition somme du Centre Pompidou.

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Lettres, dessins, maquettes, films, mobilier, aménagement intérieur... Dans neuf salles, cette rétrospective vivifiante, certes un peu dévote, donne acte et voix aux convictions de Perriand : «L'homme et l'univers sont intimement liés, c'est pourquoi je ne peux jamais séparer les parties du tout pour ce qui concerne ma discipline, l'architecture du milieu.»

Catherine Clarisse, née en 1957, architecte qui a notamment travaillé avec Renzo Piano, enseignante aujourd'hui à l'école d'architecture de Lille, a étudié le legs des architectes modernes et la place particulière de Charlotte Perriand dans cette aventure. L'auteure de Cuisine, recettes d'architecture relit la légende.

Comment avez-vous rencontré Charlotte Perriand ?

Mes parents étaient corbuséens et j'avais dans ma chambre de petite fille son tiroir rouge. Quand j'ai voulu étudier la place des femmes dans l'architecture, j'ai souhaité la connaître, en 1995. Entre paroles et silences, elle était lumineuse et répétait que «l'humain est bien fait, sait retenir l'essentiel». Première leçon d'une sage, considérée comme «trésor vivant» au Japon, où elle a vécu et travaillé.

Vous insistez sur la place qu'elle laissait au vide.

C'est une clé pour comprendre tout son travail. Elle aimait, dans une pièce, concentrer les équipements, créer des rangements de toutes sortes ­ dans les murs, escaliers, plafonds ­ pour libérer l'espace, et cela dans les plus petites habitations. Et à toutes les échelles. Elle se réfère à Kakuso Okakura et son Livre du thé où il a écrit : «Le vide est tout-puissant car il peut tout contenir. Le vide, seul, permet le mouvement... En ne disant pas tout, l'artiste laisse au spectateur l'occasion de compléter.»

Vous avez étudié en particulier ses cuisines.

Dans les années 50, la petite cuisine moderne est ouverte, elle doit libérer les femmes, majoritairement encore au foyer, ne pas les séparer du séjour et de la famille. On y voit la ménagère pivoter sur elle-même, comme une plante d'intérieur. C'était machiste, mais révolutionnaire quant à l'organisation de l'espace. Cela ne l'est plus aujourd'hui. La kitchenette est petite, figée, sans fenêtre, cela confine toujours une seule personne aux fourneaux. Perriand a d'abord défendu la cuisine intégrée-ouverte, en étudiant tous les gestes ménagers. Mais elle qui se référait aussi à la cuisine extérieure d'un berger grec a sans doute remis cela en cause. Ses derniers appartements personnels en témoignent.

Vous a-t-elle entraînée à la montagne ?

Elle m'a donné l'impulsion pour travailler sur l'habitat des loisirs. A plus de 60 ans, elle s'attaque à la station alpine des Arcs. Une aventure collective qu'un film retrace à Beaubourg. Là encore, elle pousse à la concentration des habitations pour protéger le paysage. C'est aussi à la montagne qu'elle exprime sa manière de ne pas séparer façade et intérieur, de faire rentrer la lumière et le paysage dans des petits studios. Ses appartements relèvent d'un travail complet sur l'espace, la matière, les limites, la vue. Elle n'aimait pas qu'on la qualifie de designer, car elle créait peu de meubles isolés, en dehors du contexte.

Elle plaçait «l'humain au centre» de ses aménagements.

Il y a toujours des personnages sur ses dessins. Aux Arcs, elle suivait le skieur d'un bout à l'autre d'une journée. Quand il rentrait, il avait besoin d'une baignoire aussi confortable que la célèbre chaise longue le Corbusier-Jeanneret-Perriand de 1928. Elle était convaincue qu'il fallait travailler pour le plus grand nombre, mais aussi adoucir le gigantisme. L'humain était aussi au centre de son engagement social, à l'UAM (Union des artistes modernes) dont elle est cofondatrice en 1929, et à l'AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires), lors du Front populaire. Passionnée par le rapport des hommes et de la nature, elle n'en était pas moins une intellectuelle citadine.

Femme parmi les hommes, comment a-t-elle résisté ?

Les femmes ne pouvaient pas être architectes dans les années 20 ; les hommes modernes s'en méfiaient, de peur qu'elles soient trop «décoratrices». Mais je me demande si le fait d'avoir été une femme ne lui a pas donné cette liberté étonnante qu'elle a toujours su imposer. Liberté de quitter l'atelier de Le Corbusier en 1937, de marier tradition et modernité, ou faire des pauses dans sa vie de créatrice. En hédoniste, elle prônait le délassement, le yoga, l'hydrothérapie. Elle savait capter les émergences dans l'air du temps. Ce qu'elle laisse de plus important, pour moi, c'est cette phrase : «Soyez critiques vis-à-vis de ce que nous vous apportons !»

(1) Libération du 2 avril 2004.



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Publié dans LAETITIA

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