Plus forts que le glaive

Publié le par david castel

[la lutte des habitants de Silwan, quartier de Jérusalem Est menacé de
"judaïsation". Cette menace a favorisé l¹apparition d¹une nouvelle société
civile qui sait lutter pour ses droits face à une situation administrative
inextricable et à une volonté politique de les voir quitter les lieux, en
utilisant les ressources qu¹offre la législation israélienne. Cette jeune
génération "n¹a plus peur"]


http://www.haaretz.com/hasen/spages/719953.html

Ha¹aretz, 27 mai 2006


par Lily Galili

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


"En fait, c¹est comme si nous étions un Etat indépendant", dit Fahri Abou
Daib, "comme le Vatican à l¹intérieur de l¹Italie. Il faut juste qu¹on nous
accorde l¹autonomie". Ce "nous", c¹est le bourg de Silwan, à Jérusalem Est.
Dans cette comparaison avec le Vatican, aucune arrogance, juste du cynisme
amer. Quand Fahri Abou Daib parle d¹"indépendance", il parle de la manière
dont la municipalité et les différents ministères laissent le village à
l¹abandon et l¹ignorent. Silwan, avec ses 40.000 habitants, est coincé en
travers de leur gorge, politiquement et administrativement.

Cette conversation avait lieu dans le jardin qui entoure la maison de Fares
Halas, devant une jolie fontaine construite par le propriétaire. Une sorte
de paradis au milieu d¹un quartier qui ressemble à une grande décharge
publique, et qui est devenu terre de dispute après l¹entrée dans le bourg
d¹un groupe de colons juifs de l¹association Elad, dont le but premier est
de judaïser la Cité de David, qui fait partie de Silwan. Ainsi, il y a une
équation : plus l¹endroit est sacré, plus il est négligé. Peut-être les
Arabes comprendront-ils le message et partiront-ilsS

Pendant longtemps, les deux hommes ont évoqué les problèmes du bourg : les
projets de démolition de maisons, le manque criant d¹écoles, ce qui signifie
qu¹il faut envoyer les enfants à l¹extérieur de Silwan, l¹absence
d¹infrastructures, qui rend difficile l¹acte le plus simple, comme la
marche. Ce genre de discussions, on les entend un peu partout, mais dans
cette maison à Silwan, il y avait quelque chose de particulier : le ton de
défi de gens qui ont décidé de prendre leur destin en main.

Non que ce phénomène soit unique : la fière génération des Arabes de
Jérusalem Est commence à former une société civile active. L¹association des
habitants de Silwan, dont font partie Halas et Abou Daib, n¹est qu¹un
exemple d¹un phénomène qui a débuté quand ont convergé un certain nombre de
facteurs : la maturation d¹une génération qui a grandi après 1967, l¹érosion
du statut des mokhtars, ou chefs de villages traditionnels, et leur statut
juridique particulier (ni Palestiniens, ni Arabes israéliens), sorte
d¹entité juridique à elle toute seule. Abou Daib donne un exemple : "Nous
avons un passeport jordanien, une carte d¹identité israélienne, et on nous
définit comme Palestiniens. Dans le bourg, il y a des écoles israéliennes,
des écoles de l¹Autorité palestinienne, d¹autres jordaniennes, et même une
école des Nations Unies. Chaque enfant a un programme différent. Alors, qui
sommes-nous ?"

En regardant depuis Silwan, dans une direction, on aperçoit la Jérusalem
juive, toute décorée à l¹occasion du Jour de Jérusalem. La date du Jour de
Jérusalem, soit dit en passant, est gravée dans leur mémoire bien plus que
dans celle de la plupart des Juifs. Car c¹est la date à laquelle, année
après année, les routes sont fermées aux 40.000 habitants de Silwan. Ce
jour-là, on n¹envoie pas non plus les enfants à l¹école, par crainte du
chaos.

Dans l¹autre direction, le bourg est face au mur de séparation, qui coupe
ses habitants de membres de leur famille et du tissu social palestinien. Le
mur, reconnaissent-ils, est parmi les facteurs qui ont accéléré la formation
à cet endroit d¹une société civile. Leur vie étant dictée et gênée depuis en
haut, et tout en attendant que les grandes décisions soient prises
concernant le sort de Jérusalem, les habitants de Silwan ont décidé
qu¹entre-temps, le mieux était tout simplement de continuer à vivre. Halas,
36 ans, entrepreneur en travaux publics, milite au sein de sa communauté et
Abou Daib, 44 ans, conseiller fiscal, a mené les manifestations contre les
démolitions de maisons dans le bourg. Tous deux représentent cette
génération et ce phénomène social. "Nous sommes la génération qui a grandi à
l¹intérieur d¹Israël", disent-ils. "Nous avons une riche expérience, mais
nous ne possédons rien". Ils sont aussi la génération qui est en train de
prendre la place des mokhtars.


"Nous n¹avons plus peur"

Les mokhtars ont été le produit de deux guerres, 1948 et 1967,
expliquent-ils. "Pour eux, la peur s¹est mélangée à la politique. Nous, nous
n¹avons plus peur. Et puis, les mokhtars ne savent pas comment s¹adresser au
Contrôleur de l¹Etat (sorte de médiateur, ndt). Nous, nous avons appris.
Nous sommes même allés à la Knesset. Nous sommes la génération du milieu,
celle d¹après l¹Intifada, qui a appris que la violence ne nous rapporte pas
nos droits, mais aussi que l¹abandon mène à l¹extrémisme. Le rôle de
protection de la jeune génération nous incombe désormais".

Le membre le plus célèbre de l¹association des habitants est le nouveau
ministre des affaires de Jérusalem, du Hamas, Khaled Abou Arafa. Mais les
habitants ne l¹emmènent pas aux réunions avec le pouvoir israélien, car le
pouvoir israélien ne parle pas au Hamas. "De la part d¹Israël, c¹est tout à
fait stupide de les isoler de cette manière", dit Abou Daib qui s¹exprime
rarement sur les sujets politiques, "mais nous prenons soin de respecter la
loi". Avec demi-sourire, il ajoute que les gens comme lui constituent le
plus gros obstacle pour les autorités israéliennes. Israël sait traiter la
violence, mais que va-t-il faire face à des gens qui exigent leurs droits au
nom de lois qu¹ils ont apprises par c¦ur ?

La liste des numéros de téléphone d¹hommes politiques, d¹avocats, de
personnalités et de journalistes israéliens et étrangers, soigneusement
classés dans le carnet de Halas, représente pour les autorités un défi au
moins aussi important que des armes. A l¹aide de ces numéros de téléphone et
d¹un réseau de relations, ils ont déjà réussi à rencontrer Condoleezza Rice,
être interviewés sur toutes les chaînes de télévision et à rencontrer de
hauts responsables de municipalités et de ministères. Et surtout, le
problème de Silwan est aujourd¹hui sur la carte de la communauté
internationale. Parallèlement, ils ont empêché des démolitions de maisons,
saisi la Haute cour de Justice, récolté des dons, réparé des trottoirs,
ramassé les ordures qui étaient devenues un problème sanitaire majeur, mis
sur pied un programme de santé infantile et appris aux habitants comment
mener un entretien avec un avocat. Et ils viennent d¹inaugurer une sorte de
centre communautaire (le Centre Boustan), source de fierté à Silwan.

Lundi dernier se tenait la première activité. Les femmes de Silwan venaient
rencontrer Khulood Badawi, coordinateur des actions de l¹ACRI (Association
for Civil Rights in Israel) à Jérusalem Est. Les femmes font partie
intégrante de cette société civile qui se développe rapidement. Le sujet à
l¹ordre du jour : la planification et la construction du point de vue des
femmes. Cette activité est organisée en commun avec l¹association "Bimkom".
Il est important de noter que deux ONG israéliennes, l¹ACRI et Bimkom, ont
su gagner la confiance d¹habitants soupçonneux, là où l¹Israélien est plutôt
perçu comme le colon cupide ou comme quelqu¹un qui vient s¹emparer d¹une
maison. Les habitants ont été trompés tant de fois que toute ONG qui vient
travailler avec eux passe "10 examens", comme ils le disent.


La voie de la non-violence

La motivation des femmes est élevée. Le mur de séparation, disent-elles, l¹a
décuplée. Hatima Qatin, éducatrice spécialisée, dit que le mur les a
ramenées à l¹intérieur du quartier, et que l¹énergie qu¹elles dépensaient de
l¹autre côté du mur est aujourd¹hui investie à Silwan.

Cette double identité (jérusalémite et palestinienne) rend aussi les choses
difficiles pour les femmes. Qifah Shaabana, qui dirige un centre médical à
Silwan, raconte que l¹une de ses filles fréquente une école palestinienne du
quartier, et que l¹autre fréquente une école israélienne. Les programmes
sont différents, les congés aussi. Il est impossible de planifier les
activités familiales. Mais une fois qu¹on finit l¹école, la question de
l¹identité se fait plus aiguë : faut-il choisir d¹aller à la Université
Hébraïque ou à une université palestinienne ? "Il y a toujours un dilemme
autour de la question de l¹endroit auquel nous appartenons", résume-t-elle.

La fille cadette d¹Abed Shaloudi, 35 ans, proposa un jour une idée pour
résoudre ce problème d¹identité. Un soir, alors que son père rentrait
ensanglanté d¹une "rencontre" avec les colons juifs dans le quartier, elle
sortit un couteau de cuisine et suggéra : "allons égorger des Juifs".
Shaloudi lui prit le couteau des mains et expliqua, mais par-dessus tout, il
sentit qu¹il avait échoué dans sa tentative d¹échapper au piège quand on
marche sur le fil entre résistance et violence.

L¹histoire de cet homme charismatique pourrait nourrir un livre. A 16 ans,
il est arrêté au cours de la 1ère Intifada, après avoir provoqué des
troubles dans le quartier. A l¹époque, il prenait cela comme un jeu. A sa
sortie de prison, il trouva une Intifada bien plus organisée et
sophistiquée. Le commandement uni le recruta dans unité chargée d¹interroger
les collaborateurs. Après la mort de l¹un de ces hommes au cours d¹un
interrogatoire particulièrement "musclé", il fut condamné à 9 ans de prison
pour meurtre.

Après sa libération, un ami d¹enfance lui proposa de rejoindre la Force 17,
la garde présidentielle. Ils patrouillaient un peu à Abou Dis, en jouant aux
flics. Et puis, la Feuille de route est apparue. Certains dirigeants de
l¹Autorité palestinienne le convièrent à une réunion et l¹informèrent qu¹il
doit suivre un stage de police à Jéricho. On lui permit même de jeter un
coup d¹¦il à la Feuille de route. Il sentait important. Il rasa sa barbe et
se mit en route.

"Le but était de servir la communauté, de faire le joint entre la résistance
légitime et la résistance armée ; nous ne voulions pas dépendre de quiconque
venu de Ramallah ou de Gaza. Nous pensions que nous serions nos propres
policiers." Sous les ordres de l¹Autorité palestinienne, il entreprit
ouvertement son stage. Si ouvertement que lorsqu¹il fut soumis à un
interrogatoire par le Shin Bet, son interrogateur lui montra la liste
complète de ses mouvements, accompagnée de photos prises lors de son stage.
Après les changements politiques intervenus depuis, après la deuxième
Intifada, la Force 17 fut considérée comme une organisation terroriste dans
laquelle Sharoudi fut accusé de s¹être enrôlé. Depuis lors, son procès migre
de tribunal en tribunal. On lui a promis que "Mohammed Dahlan parlerait à
Shaul Mofaz", et que des amis israéliens viendraient témoigner en sa faveur.
Mais il semble qu¹encore une fois, il ira en prison.

Abed Shaloudi est en colère. Contre tout le monde. "L¹occupation, c¹est
l¹occupation, mais dans cette histoire, l¹Autorité palestinienne m¹a
trompé", accuse-t-il. A travers sa colère perce une immense tristesse sur
une vie où tout est allé de travers. Entre-temps, il est devenu une
personnalité clé de la communauté à Silwan, avec les organisateurs des
manifestations contre les démolitions de maisons. On lui attribue en général
le mérite d¹avoir su éviter que la manifestation n¹ait pas dégénéré en
violences.

"C¹était mon rêve", dit-il. "J¹ai trouvé un moyen de faire la nique à
l¹occupation sans aller en prison. J¹ai compris que les seuls à bénéficier
de notre violence sont les occupants et les colons. Et il semble que la voie
non-violente les effraie davantage".
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