William Friedkin, de "Billy le dingue" à Marcel Proust

Publié le par david castel

QUINZAINE DES RÉALISATEURS
LE MONDE | 23.05.06 | 16h45  •  Mis à jour le 23.05.06 | 16h45
Le réalisateur américain William Friedkin lors d'une interview au 59e Festival de Cannes, le 19 mai 2006. | AP/JEFF CHRISTENSEN Le réalisateur américain William Friedkin lors d'une interview au 59e Festival de Cannes, le 19 mai 2006.

AP/JEFF CHRISTENSEN

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Son nouveau film, Bug, est dans la sélection de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes. L'Américain William Friedkin ne fait pourtant pas partie des cinéastes débutants que permet de découvrir, chaque année, cette section parallèle à la Compétition. Il a même été, il y a trente ans, le roi du monde à Hollywood, lorsque son film L'Exorciste a remporté, en 1974, un succès mondial, et que la planète entière avait été terrifiée par les blasphèmes d'une adolescente possédée par une entité maléfique.


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Parcours

1935
Naissance à Chicago.

1962
Réalisation du documentaire The People versus Paul Crump.

1971
French Connection remporte cinq Oscars.

1974
L'Exorciste, troisième plus grand succès mondial pour un film américain.

1980
Cruising déclenche la colère d'associations d'homosexuels.

2006
Bug est sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes.


William Friedkin est pour la première fois invité au Festival de Cannes. Il est vrai qu'il a peu bénéficié du qualificatif d'auteur, si galvaudé mais si précieux en France. "Je n'ai jamais voulu que mes films soient sélectionnés. Je n'aime pas l'idée que les oeuvres soient mises en compétition. Je savais que la Quinzaine des réalisateurs présentait des films originaux et divers en provenance de tous les pays. Je suis très content que Bug y soit."

C'est sur le yacht du couturier Roberto Cavalli, ancré au port de Cannes, que William Friedkin reçoit, dans une étrange cabine où les fauteuils sont en peau de serpent et les bibliothèques remplies de livres d'art. Il mange un sandwich au jambon en répondant aux questions.

Il est né à Chicago le 29 août 1935. Ce qui le situe entre deux générations : ceux qui ont fait leurs premières armes à la télévision (Penn, Frankenheimer), et les "movie Brats", les fous de cinéma qui, dans les années 1970, ont changé le visage du cinéma américain (Scorsese, De Palma, Coppola, Spielberg).

Il débute dans une chaîne de télévision de Chicago et en gravit tous les échelons. Il éprouve une certaine fierté à n'avoir pas fait d'études de cinéma. Il se met à réaliser des documentaires. The People versus Paul Crump, en 1962, qui reprend une affaire judiciaire, permettra à un condamné à mort d'être gracié. Il travaille pour le producteur David J. Wolper, spécialiste du documentaire grand public, avant de passer au long métrage de fiction. Après une bluette parodique avec les chanteurs Sonny and Cher, il signe deux adaptations théâtrales, The Birthday Party, d'après Harold Pinter, en 1968, et The Boys in the Band, en 1970, d'après une pièce de Mart Crowley.

French Connection, en 1971, marque le vrai départ de sa carrière. "Je sortais à l'époque avec la fille d'Howard Hawks. Il ne l'avait pas vue depuis des années et l'invite un soir à dîner. Elle m'emmène. Je lui parle de ce que j'ai fait et il me dit que le public veut voir des films d'action avec des bons et des méchants. Et les bons doivent gagner à la fin. Avec French Connection, je n'ai pas complètement suivi son conseil. C'est peut-être un film d'action, mais la notion de bons et de méchants y est très floue."

Ce goût pour l'ambivalence relève-t-il de sa jeunesse, au cours de laquelle il fut fasciné par un oncle qui était à la fois flic et truand ? En tout cas, ce polar urbain, avec Gene Hackman et Roy Scheider, adapté des souvenirs de deux policiers new- yorkais de la brigade des stups, remporte cinq Oscars à Hollywood. William Friedkin fait coup double avec L'Exorciste, adaptation du best-seller de William Peter Blatty. Cet immense succès lui permet ensuite de réaliser une oeuvre personnelle et coûteuse : un remake, en 1977, du Salaire de la peur, d'Henri-George Clouzot. Les années 1970, un âge d'or ? "Avec des gens comme Charles Bludhorn à la tête de la Paramount ou Richard Zanuck, qui dirigeait la Fox, on avait en face de soi des producteurs qui pariaient sur le talent des jeunes cinéastes et des nouveaux acteurs. Aujourd'hui, le marketing semble plus important que tout le reste."

Après un tournage chaotique dont le souvenir lui demeure douloureux, Le Convoi de la peur, aujourd'hui considéré par beaucoup comme un des films américains les plus importants de son temps, sera un échec financier monumental. "Nous ne nous attendions pas une seconde que L'Exorciste aurait un tel succès. En revanche, nous pensions que Le Convoi de la peur avait tout pour marcher. Comme quoi on ne peut jamais savoir. Un critique de Los Angeles a commencé sa critique par ces mots : "Qu'est ce qui a foiré ?" Il faut savoir aussi que le film est sorti en même temps que La Guerre des étoiles. Quelque chose avait définitivement changé à Hollywood."

Son perfectionnisme et ses colères spectaculaires l'ont fait surnommer "Billy le dingue". Il s'est brouillé avec beaucoup de monde, virait régulièrement ses collaborateurs, jetait des objets à travers la pièce... Friedkin aime citer la note que Francis Scott Fitzgerald accrochait au-dessus de son bureau : "Action is Character." (C'est l'action qui fait le personnage). "Vous êtes ce que vous faites, pas ce que vous dites", ajoute-t-il. Les meilleurs films de William Friedkin semblent suivre ce principe : Cruising (1980), Police fédérale Los Angeles (1984), Le Sang du châtiment (1988), Traqué (2000) s'attachent à un comportementalisme qui conserve l'ambiguïté des situations et des personnages, le doute quant à leur identité morale et sexuelle.

Ce goût pour l'ambiguïté lui a valu, surtout en France mais aussi par la critique de gauche américaine, d'être considéré comme un cinéaste très à droite. Il répond qu'il aime changer d'opinions. Il a ainsi présenté deux versions du Sang du châtiment : une contre la peine de mort, la seconde pour. "Si j'en faisais une troisième, je dirais peut-être encore le contraire." La quête de son cinéma est aussi celle de ce qu'il appelle un réalisme magique. "Un de mes livres préférés est Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez. J'ai toujours voulu rechercher dans mes films ce que le romancier avait trouvé : le fantastique de la réalité."

Depuis plusieurs années William Friedkin met en scène des opéras. "J'ai commencé en 1996. J'ai eu le sentiment que c'était un défi à relever. Je n'avais jamais vu d'opéra avant d'en mettre en scène. C'est un travail qui concentre tout ce que doit faire un metteur en scène, la définition du rapport avec les chanteurs et leur personnage, l'espace de la scène. Cela m'a permis de comprendre comment réaliser Bug. J'ai deux opéras prévus pour le Kennedy Center à Washington : Le Château de Barbe-Bleue, de Béla Bartok, et Gianni Schicchi, de Puccini. Ensuite, j'irai à Munich pour monter Salomé de Richard Strauss."

Une de ses passions est Marcel Proust, que Jeanne Moreau, avec qui il fut marié entre 1977 et 1979, lui a fait découvrir.

Jean-François Rauger
Article paru dans l'édition du 24.05.06
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Publié dans Munich Selon Spielberg

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