Au diable le charisme

Publié le par david castel

Olmert est un homme sans charisme, mais tout en nuances. Après tout, cela
pourrait être une bonne chose, nous dit ce chroniqueur célèbre pour son
ironie. Au-delà d¹une critique acerbe des atermoiements israéliens face à
toute perspective de négociation avec les Palestiniens, cet article fait
écho à un drôle de texte d¹Etgar Keret, jeune et talentueux écrivain
israélien, que nous avions publié à la veille des élections israéliennes :
http://www.lapaixmaintenant.org/article1253]


http://www.haaretz.com/hasen/spages/719982.html

Ha¹aretz, 26 mai 2006


par Doron Rosenblum

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


S¹il y a eu un événement historique au cours du lancement d¹Ehoud Olmert à
la Maison Blanche, ce fut bien que, pour la première fois dans l¹histoire du
pays, nous avons enfin un premier ministre qui non seulement n¹est pas plus
petit que son hôte d¹un demi mètre, comme l¹étaient la plupart de ses
prédécesseurs, mais qui dépasse même le président américain d¹un centimètre
ou deux. Qui a dit qu¹il n¹y a eu aucun progrès entre les visites des
différents premiers ministres israéliens à Washington ?

Autre grand bond en avant : l¹apparente inversion des rôles entre l¹hôte et
son invité. Pour la première fois, un dirigeant israélien propose un retrait
des territoires, et son hôte ne saute pas d¹enthousiasme. Inversion
apparente, du moins quand on pense aux bégaiements horrifiés de certains
dirigeants israéliens précédents quand des présidents américains (comme
Lyndon Johnson) leur demandaient de décrire les frontières d¹Israël qu¹ils
envisageaient. Mais ne nous y trompons pas : au fond, c¹est bien le même
menuet qui dure depuis 40 ans, où le succès de la visite à Washington se
mesure à l¹aune de la longueur du délai que nous obtenons avant d¹entamer
une négociation directe et immédiate avec nos voisins sur l¹avenir des
territoires.

Comme pour le villageois de Chelm (1) qui ne cherchait sa pièce que sous
l¹éclairage du lampadaire : il est plus facile de ne pas se mettre d¹accord
avec les Américains que de se mettre d¹accord avec les Palestiniens. Le
climat est plus agréable à Washington qu¹à Ramallah, et le parfum de
Condoleezza Rice est plus délicat que l¹after-shave d¹Abou Mazen. Et après
le traumatisme créé par [l¹échec de] Camp David et des négociations avec
l¹impossible Yasser Arafat, cette tendance n¹a fait que se renforcer :
Assez, disons-nous, nous en avons assez de cette région. Nous voulons nous
désengager, converger. Mais, bizarrement, le monde, et même les Américains,
persiste à dire que nous et les Palestiniens vivons sur le même continent,
et même sur la même terre, et qu¹il vaudrait mieux que nous nous arrangions
entre nous.

Il est vrai que les circonstances sont difficiles, mais Israël a su
développer jusqu¹au génie l¹art de "préparer les conditions pour des
négociations sans préalable". Depuis 40 ans, cela explique pourquoi le
terrain d¹un véritable dialogue n¹a pas été préparé, pourquoi il faut
attendre qu¹il soit prouvé qu¹il n¹y a personne à qui parler, ou que nous
ayons fini d¹écraser celui avec lequel, d¹ailleurs, il ne servirait à rien
de parler, ou qu¹un autre partenaire apparaisse (dont personne ne parle chez
lui), ou encore que nous exploitions au maximum la dernière idée géniale en
vogue : inventer la Ligue des Villages (2), couronner Gemayel au Liban,
créer le Hezbollah, rater Abou Mazen, affaiblir l¹Autorité palestinienne,
renforcer le Hamas, ou encore exiger la démocratie et se retrouver face à un
fondamentalisme théocratique.

Malgré toutes ces recettes alchimiques qui nous explosent à la figure encore
et toujours, Israël continue d¹adopter une approche du "tout ou rien" : ou
bien il y a un "accord total" en deux jours qui mettra un point final, quasi
messianique, au conflit à tous ses niveaux, ou bien il n¹y a "pas de
partenaire", ce qui veut dire, ni dialogue ni même pourparlers.

Cette approche binaire a été celle de ce type de dirigeants qu¹on a dits
"charismatiques", ces hommes de valeur, brillants, militaires pour la
plupart, comme Ehoud Barak ou Ariel Sharon, qui avaient tendance à tout voir
en noir et blanc, avec une approche "tout en même temps".

Dans le rôle de premier ministre, Olmert vient d¹ailleurs, pour le meilleur
ou pour le pire : gris, civil, souple et indépendant d¹esprit, rompu au
marchandage politique et à ses compromis cyniques, sachant porter un regard
rapide sur une réalité mouvante, et, le plus important, manquant du fardeau
qu¹est le charisme et des espérances qu¹il suscite, avec leur cortège
d¹ivresses et de châtiments.

Bien sûr, cela pourrait se terminer par un fiasco, mais cela pourrait tout
aussi bien marcher, comme pour le premier ministre australien, John Howard,
un homme triste et gris, sans aucun charisme ni intégrité particulière, qui
a été élu quatre fois d¹affilée, à chaque fois avec davantage d¹avance sur
son poursuivant. L¹Australie existe toujours.

Seul l¹avenir dira si Olmert, à sa manière, aura été un dirigeant
exceptionnel. Saura-t-il reconnaître les nuances de gris présentes dans la
réalité ? Comprendra-t-il ce que signifient des compromis pragmatiques qui,
par exemple, demanderaient de parler avec le Hamas ? Regardera-t-il la
réalité en face, et dira-t-il : Au diable le charisme ? Il n¹est pas certain
qu¹il soit "the right man in the right place", mais il sera intéressant de
tester ce nouvel objet : un dirigeant de chair et de sang, dont nous
n¹espérerions pas grand-chose.


(1) dans le folklore yiddish, un habitant du village de Chelm est par
définition un imbécile

(2) Ligue des Villages : organisation de notables palestiniens choisis par
Israël pour leur "souplesse". Cette entité, fruit d¹une opération montée de
toutes pièces par Israël sous Begin puis Shamir pour contourner l¹OLP, n¹a
(évidemment ?) jamais réussi à s¹imposer en tant que "représentant
acceptable" des Palestiniens.
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