Hollywood, main basse sur la France

Publié le par david castel

PAR ARNAUD BORDAS
13 mai 2006, (Rubrique Figaro Magazine)

D'Audrey Tautou à Alexandre Aja, les Etats-Unis font les yeux doux aux acteurs, metteurs en scène, compositeurs et graphistes français. Tour d'horizon.

 
 
Août 1995 : sortie de French Kiss, film hollywoodien tourné à Paris avec, dans le rôle du français Luc Teyssier... Kevin Kline.
 
Mai 2006 : sortie mondiale du blockbuster 100% américain Da Vinci Code, produit par le studio Sony-Columbia. Autre siècle, autres moeurs. Dans le rôle des Frenchies de service, cette fois : Audrey Tautou, Jean Reno, Jean-Pierre Marielle, Etienne Chicot... Déjà, tout récemment, Munich, la fresque d'espionnage de Steven Spielberg, alignait à son générique les noms de Mathieu Kassovitz, Mathieu Amalric, Michael Lonsdale et Yvan Attal. Et l'on annonce bientôt la sortie d'Un bon cru, comédie américaine située dans le milieu viticole provençal : réalisé par Ridley Scott (Alien, Gladiator...), ce film verra Marion Cotillard, Didier Bourdon et Valeria Bruni-Tedeschi côtoyer à l'écran l'acteur oscarisé Russell Crowe. Bref, Hollywood semble s'être définitivement pris de passion pour nos comédiens. Lesquels ne rechignent plus à traverser l'Atlantique pour se produire dans les hits du moment, quitte à se spécialiser dans les rôles de méchant - ainsi Lambert Wilson dans Matrix ou Vincent Cassel dans Ocean's Twelve.
 
Jean Gabin, Yves Montand, Gérard Depardieu ou Juliette Binoche avaient eux aussi tenté l'aventure américaine. Démarches souvent isolées et souvent limitées dans le temps. Aujourd'hui, on assiste à un engouement hollywoodien pour le cinéma français comme on n'en a plus vu depuis les années 30, quand le phénomène des versions multiples dû à l'absence de doublage amena des acteurs comme Maurice Chevalier ou Charles Boyer et des réalisateurs comme Jacques Feyder ou Claude Autant-Lara à rejoindre Los Angeles.
 
La situation est aujourd'hui bien différente. Sans doute l'envie de faire la nique aux faucons francophobes de Washington titille-t-elle un peu le Hollywood démocrate. Mais il y a plus. En perpétuelle quête de renouvellement, la Mecque du cinéma a décidé de s'abreuver à la source des cinématographies étrangères les plus vivantes. Avec l'Asie, la France représente un terrain de prospection convaincant, puisque notre industrie est l'une des rares au monde à tourner de manière régulière et à assurer ainsi sa présence sur le marché mondial. Et l'Oncle Sam d'attraper dans ses filets des comédiens, donc, mais aussi des réalisateurs. Si certains se sont retrouvés pris au piège de productions trop importantes pour leurs épaules, comme Jean-Pierre Jeunet (Alien, la résurrection) ou Pitof (Catwoman), d'autres ont préféré travailler dans le cadre plus rassurant de coproductions franco-américaines (Assaut sur le central 13 de Jean-François Richet, Silent Hill de Christophe Gans).
 
Mathieu Kassovitz, Florent Emilio Siri et Alexandre Aja, eux, ont été sollicités au regard de leur propre oeuvre. C'est parce que son producteur avait aimé Les Rivières pourpres que Kassovitz a été engagé pour réaliser Gothika, film de fantômes avec Halle Berry. De même, Florent Emilio Siri a-t-il été «casté» par Bruce Willis himself pour réaliser le thriller Otage, parce que l'acteur avait littéralement adoré Nid de guêpes. Quant à Alexandre Aja, c'est son film d'horreur français très remarqué, Haute tension, qui lui a permis de se voir confier le remake d'un petit classique du film d'épouvante des années 70, La colline a des yeux (sortie en France en juin). Le jeune réalisateur confirme que la réussite actuelle des Français dans le cinéma américain n'est pas due au hasard : «S'il veut éviter d'embaucher un réalisateur de studio, un producteur hollywoodien a le choix entre un réalisateur de clip vidéo et un réalisateur étranger. Le clipeur peut apporter au film un style visuel original mais il risque de ne pas savoir raconter une histoire dans la durée. Avec le réalisateur étranger, on a en revanche la garantie que le type sait déjà comment raconter une histoire pendant deux heures et ne réclamera pas un salaire exorbitant.» Florent Siri ne dit pas autre chose : «Je crois que les Américains reconnaissent dans la génération actuelle des metteurs en scène français une vraie capacité à raconter une histoire visuellement.»
 
Dans la foulée des cinéastes, les techniciens français sont eux aussi embauchés par l'industrie américaine. Par le passé, un directeur de la photographie comme Philippe Rousselot, une chef monteuse comme Françoise Bonnot ou un compositeur comme Georges Delerue ont pu faire carrière à Hollywood, mais ils faisaient, là encore, figure d'exceptions. Aujourd'hui, un Aja ou un Siri peuvent emporter dans leurs valises leur coscénariste, leur chef-opérateur ou leur musicien attitrés. C'est ainsi qu'Alexandre Desplat, brillant compositeur pour les films de Siri ou de Jacques Audiard, est en train de se faire une place au soleil californien (il a signé récemment les musiques de Syriana et de Firewall).
 
Autre manière d'utiliser le cinéma français pour revivifier l'industrie hollywoodienne : le remake. Robert De Niro va produire celui de 36 quai des Orfèvres d'Olivier Marchal, les frères Farrelly (Mary à tout prix) comptent réaliser celui de La Doublure, de Francis Veber, et le jeune Géla Babluani, lauréat du Festival de Sundance avec son traumatisant thriller 13 Tzameti, vient de céder les droits d'adaptation de son film à une société indépendante new-yorkaise, après avoir refusé les offres affriolantes des studios Universal et Paramount, de Robert De Niro, de Samuel L. Jackson et de Brad Pitt. Mieux : il croule sous les propositions américaines tandis que la France se montre d'une timidité excessive à l'égard du jeune homme. Tenté par l'expérience hollywoodienne, Géla Babluani ? «Ça m'intéresse parce que j'adorerais travailler avec leurs acteurs et que je trouve les Américains beaucoup plus libres que les Français dans les histoires qu'ils racontent. En France, on est dans une démarche narrative très stricte, peuplée de contraintes dans la liberté créative. Aux Etats-Unis, l'imagination est plus émancipée, les auteurs n'ont pas peur de s'éloigner du quotidien et de se frotter à la fiction.»
 
Une chose semble certaine : les Etats-Unis ont l'oeil sur la France, guettant le moindre nouveau talent susceptible d'apporter une touche d'originalité à leurs films. Avis aux artistes français : «Uncle Sam is watching you !»
 

D'Audrey Tautou à Alexandre Aja, les Etats-Unis font les yeux doux aux acteurs, metteurs en scène, compositeurs et graphistes français. Tour d'horizon.

 
Août 1995 : sortie de French Kiss, film hollywoodien tourné à Paris avec, dans le rôle du français Luc Teyssier... Kevin Kline.
 
Mai 2006 : sortie mondiale du blockbuster 100% américain Da Vinci Code, produit par le studio Sony-Columbia. Autre siècle, autres moeurs. Dans le rôle des Frenchies de service, cette fois : Audrey Tautou, Jean Reno, Jean-Pierre Marielle, Etienne Chicot... Déjà, tout récemment, Munich, la fresque d'espionnage de Steven Spielberg, alignait à son générique les noms de Mathieu Kassovitz, Mathieu Amalric, Michael Lonsdale et Yvan Attal. Et l'on annonce bientôt la sortie d'Un bon cru, comédie américaine située dans le milieu viticole provençal : réalisé par Ridley Scott (Alien, Gladiator...), ce film verra Marion Cotillard, Didier Bourdon et Valeria Bruni-Tedeschi côtoyer à l'écran l'acteur oscarisé Russell Crowe. Bref, Hollywood semble s'être définitivement pris de passion pour nos comédiens. Lesquels ne rechignent plus à traverser l'Atlantique pour se produire dans les hits du moment, quitte à se spécialiser dans les rôles de méchant - ainsi Lambert Wilson dans Matrix ou Vincent Cassel dans Ocean's Twelve.
 
Jean Gabin, Yves Montand, Gérard Depardieu ou Juliette Binoche avaient eux aussi tenté l'aventure américaine. Démarches souvent isolées et souvent limitées dans le temps. Aujourd'hui, on assiste à un engouement hollywoodien pour le cinéma français comme on n'en a plus vu depuis les années 30, quand le phénomène des versions multiples dû à l'absence de doublage amena des acteurs comme Maurice Chevalier ou Charles Boyer et des réalisateurs comme Jacques Feyder ou Claude Autant-Lara à rejoindre Los Angeles.
 
La situation est aujourd'hui bien différente. Sans doute l'envie de faire la nique aux faucons francophobes de Washington titille-t-elle un peu le Hollywood démocrate. Mais il y a plus. En perpétuelle quête de renouvellement, la Mecque du cinéma a décidé de s'abreuver à la source des cinématographies étrangères les plus vivantes. Avec l'Asie, la France représente un terrain de prospection convaincant, puisque notre industrie est l'une des rares au monde à tourner de manière régulière et à assurer ainsi sa présence sur le marché mondial. Et l'Oncle Sam d'attraper dans ses filets des comédiens, donc, mais aussi des réalisateurs. Si certains se sont retrouvés pris au piège de productions trop importantes pour leurs épaules, comme Jean-Pierre Jeunet (Alien, la résurrection) ou Pitof (Catwoman), d'autres ont préféré travailler dans le cadre plus rassurant de coproductions franco-américaines (Assaut sur le central 13 de Jean-François Richet, Silent Hill de Christophe Gans).
 
Mathieu Kassovitz, Florent Emilio Siri et Alexandre Aja, eux, ont été sollicités au regard de leur propre oeuvre. C'est parce que son producteur avait aimé Les Rivières pourpres que Kassovitz a été engagé pour réaliser Gothika, film de fantômes avec Halle Berry. De même, Florent Emilio Siri a-t-il été «casté» par Bruce Willis himself pour réaliser le thriller Otage, parce que l'acteur avait littéralement adoré Nid de guêpes. Quant à Alexandre Aja, c'est son film d'horreur français très remarqué, Haute tension, qui lui a permis de se voir confier le remake d'un petit classique du film d'épouvante des années 70, La colline a des yeux (sortie en France en juin). Le jeune réalisateur confirme que la réussite actuelle des Français dans le cinéma américain n'est pas due au hasard : «S'il veut éviter d'embaucher un réalisateur de studio, un producteur hollywoodien a le choix entre un réalisateur de clip vidéo et un réalisateur étranger. Le clipeur peut apporter au film un style visuel original mais il risque de ne pas savoir raconter une histoire dans la durée. Avec le réalisateur étranger, on a en revanche la garantie que le type sait déjà comment raconter une histoire pendant deux heures et ne réclamera pas un salaire exorbitant.» Florent Siri ne dit pas autre chose : «Je crois que les Américains reconnaissent dans la génération actuelle des metteurs en scène français une vraie capacité à raconter une histoire visuellement.»
 
Dans la foulée des cinéastes, les techniciens français sont eux aussi embauchés par l'industrie américaine. Par le passé, un directeur de la photographie comme Philippe Rousselot, une chef monteuse comme Françoise Bonnot ou un compositeur comme Georges Delerue ont pu faire carrière à Hollywood, mais ils faisaient, là encore, figure d'exceptions. Aujourd'hui, un Aja ou un Siri peuvent emporter dans leurs valises leur coscénariste, leur chef-opérateur ou leur musicien attitrés. C'est ainsi qu'Alexandre Desplat, brillant compositeur pour les films de Siri ou de Jacques Audiard, est en train de se faire une place au soleil californien (il a signé récemment les musiques de Syriana et de Firewall).
 
Autre manière d'utiliser le cinéma français pour revivifier l'industrie hollywoodienne : le remake. Robert De Niro va produire celui de 36 quai des Orfèvres d'Olivier Marchal, les frères Farrelly (Mary à tout prix) comptent réaliser celui de La Doublure, de Francis Veber, et le jeune Géla Babluani, lauréat du Festival de Sundance avec son traumatisant thriller 13 Tzameti, vient de céder les droits d'adaptation de son film à une société indépendante new-yorkaise, après avoir refusé les offres affriolantes des studios Universal et Paramount, de Robert De Niro, de Samuel L. Jackson et de Brad Pitt. Mieux : il croule sous les propositions américaines tandis que la France se montre d'une timidité excessive à l'égard du jeune homme. Tenté par l'expérience hollywoodienne, Géla Babluani ? «Ça m'intéresse parce que j'adorerais travailler avec leurs acteurs et que je trouve les Américains beaucoup plus libres que les Français dans les histoires qu'ils racontent. En France, on est dans une démarche narrative très stricte, peuplée de contraintes dans la liberté créative. Aux Etats-Unis, l'imagination est plus émancipée, les auteurs n'ont pas peur de s'éloigner du quotidien et de se frotter à la fiction.»
 
Une chose semble certaine : les Etats-Unis ont l'oeil sur la France, guettant le moindre nouveau talent susceptible d'apporter une touche d'originalité à leurs films. Avis aux artistes français : «Uncle Sam is watching you !»
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Publié dans Munich Selon Spielberg

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