La presse israélienne dans la presse palestinienne

Publié le par david castel

[la presse palestinienne (et arabe) publie d¹abondantes traductions
d¹articles tirés de la presse israélienne (mais la réciproque n¹est pas
vraie). Pourquoi? Rubinstein, fin connaisseur de la société palestinienne,
tente de répondre à cette question. Ses réponses ne plairont pas à tout le
monde, et il sera vite accusé de cette arrogance ou de cette condescendance
qu'on cite si facilement lorsqu¹un Israélien parle du monde arabe. Au-delà
des adjectifs, des faits peu connus et des analyses que nous soumettons à
votre réflexion]


http://www.haaretz.com/hasen/spages/711994.html

Ha¹aretz, 2 mai 2006

par Danny Rubinstein

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


Depuis des années, j¹achète mes journaux en arabe à Jérusalem Est, au
kiosque d¹Abou Salem, situé dans la Vieille Ville. Abou Salem est là tous
les jours, de bonne heure, depuis 60 ans. La muraille qui surplombe son
kiosque est criblée de balles tirées par les soldats de la Légion Arabe en
1951 venus mater la foule qui s¹était rassemblée pour fêter l¹assassinat du
roi Abdallah de Jordanie par un jeune homme originaire de Jérusalem.

Abou Salem vend principalement des journaux palestiniens publiés à
Jérusalem, Ramallah et Gaza. En ce moment, cela veut dire : Al-Qods, le
journal le plus populaire, fondé par Mahmoud Abou Zalaf, natif de Jaffa,
l¹un des tout premiers journalistes palestiniens, disparu il y a un an ; le
quotidien Al-Ayyam, propriété de la famille Al-Masri, et dont le rédacteur
en chef, Akram Haniyeh, est considéré comme le conseiller le plus influent
de Mahmoud Abbas ;  le quotidien Al-Hayyat al-Jedida, dont les employés
touchent leur salaire directement de l¹Autorité palestinienne : et
l¹hebdomadaire de Gaza Al-Risala, considéré comme l¹organe le plus important
du Hamas.

Les journaux constituent une source inestimable d¹informations et d¹analyses
sur les événements qui affectent les Palestiniens, avec une grande variété
de reportages sur la Cisjordanie et la bande de Gaza. Ils contiennent toutes
les sections habituelles (économie, sports, culture), ainsi que des annonces
payantes concernant le diplôme universitaire obtenu par un enfant ou un
remerciement à un médecin pour avoir soigné un membre de la famille. Chaque
jour, il y a de nombreuses photos et caricatures, et des dizaines d¹avis de
décès, avec en général la photo de la personne décédée. Abou Zalaf était
connu pour avoir dit : "s¹il n¹y a pas d¹avis de décès dans Al-Qods, c¹est
comme si la personne n¹est pas morte"

Mais il existe dans les journaux palestiniens une section qui parfois
s¹étale sur trois pages ou plus, et qui n¹a probablement aucun équivalent
dans le monde. Elle consiste en des traductions de la presse en hébreu.
Chaque jour, sous le titre "de la presse israélienne", paraissent une
dizaine d¹articles, tirés pour la plupart des quotidiens nationaux
(Ha¹aretz, Yediot Aharonot et Ma¹ariv), mais aussi d¹hebdomadaires locaux,
en particulier Kol Ha¹ir et Yeroushalayim, tous les deux publiés dans et
pour la capitale.


Pas de droits d¹auteur

Depuis quelques années, un nombre considérable d¹articles ont été traduits
de l¹hébreu pour la presse palestinienne. D¹après une liste que j¹ai établie
avec l¹aide du rédacteur en chef d¹un journal palestinien, chaque journal
palestinien publie quotidiennement environ 10 articles ou éditoriaux
traduits des journaux en hébreu. Les journaux palestiniens considèrent
qu¹ils ne sont pas tenus par les restrictions liées aux droits d¹auteur,
parce que les articles paraissent un jour ou deux après que l¹original est
paru en hébreu.

Souvent, je me suis extasié devant ce phénomène. Par exemple, l¹un de mes
articles paraissait lundi dans Ha¹aretz, et le mardi, je le trouvais en
excellente position dans les trois quotidiens palestiniens. Les traductions
sont relativement fidèles. Parfois, les secrétaires de rédaction arabes
modifient légèrement le titre, mais en général, les changements sont peu
importants et ne trahissent pas l¹intention d¹origine. Pour moi,
l¹important, c¹est que les clients d¹Abou Salem lisent régulièrement mes
articles dans Ha¹aretz et m¹envoient leurs corrections et leurs
commentaires.

Je suis loin de constituer une exception. Pratiquement tous les auteurs des
trois grands journaux israéliens sont traduits en arabe, tous les jours. Les
éditoriaux de Ze¹ev Schiff, par exemple, sont traduits immédiatement après
leur parution et se voient accorder une place importante. Parfois,
l¹éditorial de Schiff paraît en première page, et à l¹occasion, il fait le
grand titre du journal.

Avant d¹essayer de comprendre la raison de cette abondance de traductions de
l¹hébreu, il faut tout d¹abord noter que les publications palestiniennes ne
sont pas les seules dans ce cas. Début mars, je me trouvais à Londres,
important centre pour les médias en arabe. En page 9 de Al-Qods al-Arabi,
j¹y ai trouvé des traductions d¹éditoriaux de Yaron London (Yediot
Aharonot), de Yoav Frumer, Eran Lerman et Guy Bechor (Ma¹ariv), et d¹Avraham
Tal, Aluf Benn et des professeurs Ephraïm Yaar et Tamar Hermann (Ha¹aretz).
De nombreuses traductions de la presse en hébreu paraissent aussi
régulièrement dans les journaux jordaniens, et, dans une moindre mesure, au
Liban, en Egypte et dans le Golfe.

Pourquoi les Arabes en général, et les Palestiniens en particulier,
traduisent-ils autant d¹articles tirés de la presse israélienne ? Cela peut
étonner, en particulier quand on sait que la réciproque n¹est pas vraie. Il
n¹existe absolument aucune traduction de journaux arabes dans la presse en
hébreu. Il y a quelques années, j¹ai participé à un projet qui consistait à
traduire des éditoriaux de journaux arabes en hébreu. Avec un journaliste de
Jérusalem Est, nous traduisions chaque semaine un certain nombre
d¹éditoriaux de journaux palestiniens que nous jugions importants, et nous
les proposions aux rédacteurs en chef israéliens. Aucun n¹en a jamais voulu.
Selon eux, les articles étaient maladroits, ennuyeux, et surtout, ils
constituaient de la propagande grossière et superficielle. "Nous ne
souhaitons pas offrir un support aux commentaires de l¹ennemi",
disaient-ils. Cela se passait dans les années 80, quand il était interdit à
la radio et à la télévision d¹Etat d¹interviewer des partisans de l¹OLP. A
l¹époque, il était aussi illégal pour des Israéliens de rencontrer des
membres de l¹OLP.

Qu¹est-ce qui se cache derrière cette différence d¹approche ? Comment se
fait-il que même aujourd¹hui, les journaux israéliens refusent de publier
des journalistes arabes, alors que les Arabes publient largement les
Israéliens ? Après tout, nous ne sommes qu¹une île minuscule dans un océan
d¹Arabes. N¹est-il pas important que nous sachions ce qui s¹y passe ? Notre
sort ne dépend-il pas en partie de ce qui se passe dans le monde arabe ?


Les temps ont changé

L¹histoire des traductions de l¹hébreu vers l¹arabe dans la presse arabe et
palestinienne a connu de nombreux changements au cours des années. Au début,
à la suite de la guerre de 1967, il y avait très peu de traductions de la
presse israélienne. Les premières traductions ont surtout concerné les
Israéliens d¹extrême droite. Al-Fajr, de Jérusalem Est, la première
publication à soutenir l¹OLP, a publié des éditoriaux du rabbin Meir Kahana
qui appelait à l¹expulsion de tous les Arabes d¹Israël, en les accompagnant
de photomontages montrant le Temple à la place du Dôme du Rocher, sur le
Mont du Temple.

Cela était présenté comme une tentative de montrer à l¹opinion arabe le "
vrai visage " d¹Israël et du sionisme. Les quelques articles traduits de
journaux israéliens à cette époque, étaient ceux qui montraient Israël sous
un jour très négatif. Les journaux palestiniens publiaient des articles sur
les discriminations en Israël à l¹égard des Juifs orientaux, sur les
mouvements protestataires comme les Panthères Noires, sur les scandales liés
à la corruption, sur la violence, et sur des Israéliens qui choisissaient
d¹émigrer. Un Palestinien qui lisait ces informations pouvait avoir
l¹impression qu¹Israël était en train de s¹écrouler, que c¹était une société
raciste dans un Etat pourri dont le sort était déjà scellé.

Mais les temps ont changé. A partir des années 80, la presse arabe a
commencé à traduire un grand nombre d¹articles d¹opinion écrits par des
Israéliens de gauche qui décrivaient les souffrances des Palestiniens et les
injustices de l¹occupation. Cette période est révolue, elle aussi, et
aujourd¹hui, tout est traduit : éditoriaux de journalistes de gauche comme
de députés de droite comme Uzi Landau et Natan Sharansky. La plupart des
articles traduits traitent de sujets politiques liés au conflit
israélo-palestinien.

Quand j¹ai posé la question sur la raison de ce flot de traductions de
l¹hébreu, j¹ai obtenu la même réponse de quasiment tout le monde, que ce
soient des rédacteurs en chefs arabes, des journalistes en Israël, ou des
clients d¹Abou Salem : il y a une demande pour cela, les lecteurs arabes
s¹intéressent aux auteurs israéliens. Mais cette réponse ne suffit pas. La
vraie question, c¹est : pourquoi cela les intéresse-t-il ?

L¹une des réponses convenues est qu¹Israël est un pays relativement fort.
Les Palestiniens et les Arabes sont faibles et souhaitent être informés sur
le plus fort. Cela est vrai, mais insuffisant, là encore.
Une bonne réponse est venue de la société Al-Masdar, située dans le quartier
de Shuafat, à Jérusalem Est, qui traduit en arabe les articles de la presse
israélienne. D¹après les responsables des traductions, celles-ci sont
souvent un moyen de contourner l¹autocensure qui existe chez les
Palestiniens, et peut-être aussi dans les pays arabes. En d¹autres termes,
les rédacteurs en chef arabes hésitent à publier des critiques violentes à
l¹encontre de leurs leaders. La solution ? Trouver un article israélien qui,
disons, relate une affaire de corruption au sein de l¹Autorité
palestinienne, puis la publier. Un journaliste de Jérusalem Est m¹a dit que
pendant l¹Intifada, plus l¹Autorité palestinienne s¹affaiblissait, plus on
trouvait d¹articles traduits d l¹hébreu.


Quel est le secret ?

Il se peut que derrière le grand nombre de traductions de l¹hébreu, en
particulier ces dernières années, il y ait des causes plus complexes,
sociales et culturelles. Le monde arabe et musulman, comme les autres
cultures, possède une conscience de son histoire. Il sait que, pendant
plusieurs centaines d¹années, les Arabes et les musulmans étaient supérieurs
à tous égards à l¹Europe chrétienne. Aujourd¹hui, quasiment tout Arabe du
Moyen-Orient se demande : que nous est-il arrivé ? Comment se fait-il que
nous ayons pris un tel retard ?
La situation dans laquelle se trouvent les Arabes est d¹autant plus
douloureuse à l¹ère de la mondialisation. Le monde est plus petit, les
informations et les idées parviennent instantanément à chaque coin du monde.
Lors de la dernière conférence d¹Hertzliya, le président de l¹institut
Weizmann des sciences, Haïm Harari, a donné des exemples du fossé qui se
creuse avec le Tiers Monde, et entre Israël et les pays arabes : le PIB
d¹Israël atteint presque le double de celui de l¹Arabie saoudite.

Ses ressources en pétrole n¹ont pas aidé l¹Arabie saoudite à participer à la
course dans des domaines bien plus importants : le savoir et la technologie.
Les scientifiques israéliens publient davantage dans les revues
scientifiques que leurs collègues des 22 pays arabes réunis. Ce ne sont là
que quelques exemples. En tout état de cause, la traduction d¹articles de la
presse israélienne reflète une réelle curiosité arabe. Quelle est la formule
? Quel est le secret du petit Etat d¹Israël qui en 1948, et bien plus encore
en 1967, a réussi à vaincre et à humilier les Arabes ?

De nombreuses publications arabes et palestiniennes traitent de la question
de savoir pourquoi le monde arabe, qui autrefois était à la pointe de la
civilisation humaine, se trouve aujourd¹hui tant à la traîne. Certains
chercheurs arabes recherchent les éléments de démocratie qui pourraient
tirer de monde arabe de son retard. Suffit-il d¹avoir des élections libres,
ou faut-il aussi disposer d¹un niveau décent d¹éducation, des droits égaux
pour les femmes, d¹un état de droit, d¹un système juridique efficace, de la
liberté d¹expression et de protection des droits civiques ? Ils étudient
l¹islam et ses effets sur la société et se demandent si la religion est
obstacle au progrès.

Mais les Arabes ont aussi d¹autres réponses. Ils accusent les Chrétiens,
l¹Occident colonialiste, l¹impérialisme, l¹agressivité et l¹exploitation de
l¹Occident, à commencer par les Etats-Unis, qui encore aujourd¹hui
détruisent et affaiblissent le monde arabe afin de le contrôler. Cet état
d¹esprit a permis aux théories du complot de se développer, théories fort
répandues dans le monde arabe, y compris la diffusion des "Protocoles des
Sages de Sion" (1). D¹après ceux qui croient à ces théories, les Israéliens
réussissent parce qu¹ils disposent d¹un réseau international secret.

Le chercheur israélien Ilai Alon, qui partage son temps entre l¹université
de Tel-Aviv et celle de Chicago, et le spécialiste des médias Yoram Afek, se
sont joints à deux chercheurs palestiniens, Assad Bussoul de l¹université de
Chicago et Zuheir Fahum de Nazareth, pour constituer un lexique de concepts
émotionnellement chargés dans le conflit israélo-palestinien. Les deux
chercheurs israéliens ont eu la surprise de découvrir à quel point les
Palestiniens acceptent les récits historiques ("narratives") selon lesquels
le conflit est un complot chrétien européen pour faire en sorte que ses
ennemis (les juifs et les musulmans) s¹entretuent. Même meurs collègues
chercheurs ont écrit que "l¹Europe et l¹Amérique observent sans intervenir
et versent de l¹huile sur le feu en fournissant aux parties des armes de
destruction".


Ceux qui ne traduisent pas

En même temps que le flot de traductions de l¹hébreu, causé par la curiosité
à l¹égard d¹Israël et par des tentatives de trouver des réponses au retard
arabe, on peut trouver également ceux qui ne traduisent absolument rien de
l¹hébreu. Dans le contexte palestinien, cela revient à parler des
publications du Hamas. Dans l¹hebdomadaire de Gaza du Hamas, Al-Risala, et
le mensuel londonien Filastin al-Muslimah, on ne trouve aucune traduction de
la presse israélienne. Ils contiennent, bien entendu, d¹abondantes
références à l¹ennemi israélien, mais ils ne traduisent pas les articles
sous la forme dans laquelle ils ont été publiés, et ne citent jamais le nom
des auteurs. Ainsi, par exemple, des publications du Hamas ont fait paraître
il y a quelque temps des informations très détaillées sur des règlements de
comptes entre familles mafieuses et sur des accidents de la route en Israël.
Ces informations étaient présentées comme étant caractéristiques d¹une
société israélienne malade et de sa dépravation".

Cette approche est symptomatique de la conception du monde du Hamas, qui
n¹essaie en rien d¹apprendre des réussites israéliennes, et encore moins de
les imiter. "Nous ne voulons pas être une mauvaise imitation de vous", me
dit un client d¹Abou Salem. Il me montre des photos des officiers
palestiniens emmenés hors de leur prison de Jéricho, les mains en l¹air et
en sous-vêtements, et il me dit : "Regarde ce qui arrive aux héros de
l¹Autorité palestinienne qui veulent ressembler aux Israéliens."



(1) sur les "Protocoles des Sages de Sion" à la TV égyptienne, voir notre
article : http://www.lapaixmaintenant.org/article248
et la réponse d¹un intellectuel palestinien :
http://www.lapaixmaintenant.org/article261
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