La muse de Joë Bousquet

Publié le par david castel




C'est poisson d'or
Il y a quarante ans paraissaient les magnifiques « Lettres à Poisson d'Or », que le poète Joë Bousquet, paralysé, avait adressées à une jeune femme dont il était tombé amoureux. Elle s'appelle Germaine Mühlethaler. Jérôme Garcin l'a retrouvée

C'est poisson d'Or Elle a 21 ans et c'est le plus bel âge de sa vie. En juillet 1937, Germaine fête son anniversaire dans le salon de James Ducellier, à Carcassonne. Parmi les invités, il y a un homme paralysé, que ses amis, pour le sortir de sa grotte de papier et lui faire respirer l'air du bonheur, ont porté à bout de bras. Il a le profil busqué, une peau d'incunable et des yeux de feu. L'opium et la cocaïne calment ses souffrances, ajoutent à son incandescence. Il a 40 ans, il est sans âge. C'est Joë Bousquet, le survivant.
En mai 1918, sur le front de l'Aisne, à Vailly, une balle allemande a sectionné sa moelle épinière. Depuis, il vit allongé et reclus au 53 rue de Verdun, dans une chambre aux volets clos où il écrit, sur des cahiers multicolores, des textes oniriques, des poèmes mystiques, des romans énigmatiques, au milieu des forêts de Max Ernst, des jardins de Paul Klee et des ciels de Magritte. Beaucoup d'artistes et d'écrivains viennent s'asseoir au chevet de ce gisant lumineux : Bellmer et Dubuffet, qui le portraiturent, mais aussi Gide, Paulhan, Eluard, Valéry, Aragon, Cassou, d'autres encore. On l'a dit successivement néosymboliste, surréaliste, présentiste, héritier de Novalis, proche de Breton, disciple de Krishnamurti - Joë Bousquet, ce traducteur du silence, est surtout un adepte de la vie rêvée. La seule qui offre, à son corps infirme, la liberté de voyager, le privilège de voler.
Lorsque l'auteur de « la Fiancée du vent » rencontre Germaine, il a le sentiment d'une apparition. Elle n'est pas seulement ravissante, elle est aussi différente. Il la baptise « Poisson d'Or », parce que «les «golden fishes» sont l'attribut magique de ces fées blondes au buste nu que toute ma vie j'ai cherchées».

Le 1er août 1937, Joë Bousquet lui écrit une première missive : «Je voudrais vous rendre un peu de cette lumière que vous avez allumée dans mon crépuscule. Si mes lettres ne vous ennuient pas trop, je vous raconterai des histoires.» C'est le début d'une correspondance amoureuse qui va durer pendant douze années. Elle est scandée par les visites que la jeune femme lui rend. Elle apporte des fleurs, un flacon de crème de rose, un arbuste, elle rêve de vivre auprès de lui. Mais il la préfère loin. Seule la distance lui permet en effet de sublimer cet admirable, cet impossible amour.
Elle est son inspirante «femme de papier». Il est son guide. Elle veille sur lui. Il l'éveille. Elle a «le génie de renverser les rôles, de faire comme si c'était elle, la malade, moi, l'homme libre. Le résultat, c'est que j'ai pour elle le coeur d'un homme intact». Il lui fait lire Eluard, Schiller, Bachelard, Kierkegaard, Schopenhauer, la « Création chez Stendhal », par Jean Prévost, et les lettres de Van Gogh. Elle est fascinée par cet homme qui lui écrit : «Ma blessure est le plus grand bienfait de ma vie», mais aussi : «J'habite ma mort où j'ai puisé la force de me connaître.» Nostalgique de la terre qu'on prend à pleines mains, des arbres qu'on caresse, des blés blonds où l'on court, il lui raconte son enfance d'avant la Grande Guerre, lorsque sa «chair aimait» encore et qu'il flirtait avec la fille d'un métayer dans la chaleur de l'été. Elle lui envoie des photos d'elle. Il évoque le jour où la balle l'a traversé de part en part et celui où 25 chirurgiens ont pronostiqué sa mort. Il lui décrit son labeur quotidien, les contes, les poèmes, les études qu'il écrit, les visites qu'on lui rend, annonce l'arrivée d'un tableau de Gleizes, explique sa vocation à la manière, méthodique, du Rilke des « Lettres à un jeune poète ». Surtout, il la remercie d'exister et, fidèle, de le rejoindre, la nuit, dans ses rêves : «Tu as rendu la vie à la partie la plus froide de mon âme.»

Et puis, en 1946, il se reproche soudain de ne pouvoir offrir aucun avenir à Germaine, sa «chère petite», son «enfant chérie», et s'en veut de lui inspirer une passion que seule la correspondance donne l'illusion d'assouvir : «C'est, humainement, une situation hideuse, que jolie comme tu l'es et promise à un bonheur moyen, mais complet, tu traînes comme un reflet de mon infirmité cet amour sans solution. Je t'ai faite trop grande pour une destinée ordinaire sans me montrer capable de te mener nulle part.» Dans une ultime lettre, datée de 1949, il enjoint celle qu'il a «le plus aimée» de se marier au plus vite et lui demande de ne jamais oublier que, loin d'elle, «une petite lampe brûle toute la nuit au chevet d'un homme qui a eu besoin de toute sa force pour voir en [elle] une image du bonheur». Poisson d'Or se marie donc en avril 1950. Cinq mois plus tard, Joë Bousquet s'éteint. L'homme de l'ombre avait arrêté l'opium afin de «mourir en pleine clarté». Comme dans les champs de Vailly, où la balle allemande avait mis trente-deux ans pour l'abattre.
En avril 2006, celle qui a inspiré au voyageur immobile le plus fervent des livres d'amour vit toujours. On ne trouve son nom dans aucune biographie de Joë Bousquet, comme si elle était devenue, par la grâce d'un livre-culte, une héroïne de fiction. Elle habite pourtant au cinquième étage d'un immeuble sage de la plaine Monceau. Elle a aujourd'hui 90 ans. Elle est belle, avec des yeux très bleus et des cheveux très blancs. Et, dans la voix, un calme assourdissant d'aprèsguerre. Elle se nomme Germaine Mühlethaler-Tartaglia. Le nom de son père, d'origine suisse alémanique, ajouté à celui de son mari italien. Quant à son prénom, elle ne l'a jamais aimé. Ses amis l'appellent «Gé». Sous un grand tableau qui la représente dans la splendeur de ses 20 ans, Poisson d'Or n'a rien oublié.

«En 1936, j'étais en Espagne, où j'avais eu la chance de rencontrer la Pasionaria, cette Dolorès Ibarruri Gomez qui allait devenir secrétaire générale du Parti communiste espagnol. Un soir, dans la résidence pour étudiantes où j'habitais, un bal avait été organisé. J'avais refusé d'y aller. Danser ne m'intéressait pas. Je préférais rester seule, et lire. Ce soir-là, ma camarade Ginette Carrière m'avait dit : «Je ne vois qu'un amour possible pour toi, c'est Joë Bousquet.» Elle avait du flair. L'été suivant, alors que j'étais en vacances à Carcassonne, j'ai rencontré Joë chez son ami James Ducellier, et ce fut aussitôt le coup de foudre. Un coup de foudre réciproque. La suite, vous la connaissez, elle est dans ses lettres...» Car ce fut, par essence, un grand amour épistolaire. Elle n'est allée qu'une dizaine de fois dans la chambre du poète. Il était, dit-elle, très pudique. Une fois, elle avait voulu, pour l'apaiser, masser son corps malade, tremblant, et il avait refusé. Il détestait qu'on vît sa douleur. Il ne donnait pas le spectacle de son martyre. D'ailleurs, ajoute-t-elle, il n'inspirait jamais la pitié. Au contraire, «il était toujours prêt à venir en aide à qui le demandait», et nombreux étaient ceux qui le chargeaient de leurs moindres maux, sans considérer les siens, sans mesurer son incroyable courage. Elle, en revanche, souffrait d'être éloignée de lui, de la solitude qu'il lui imposait, de savoir cet amour sans issue. Elle était même jalouse des autres femmes qui venaient, rue de Verdun, dans l'espoir de séduire ce don juan couché - surtout de Simone Weil, qui fut très marquée par ses visites, en 1942, à Joë Bousquet auquel, en anglais, elle récitait le poème, « Love ».
Ils s'écrivaient depuis plus d'une dizaine d'années lorsque, en Italie, Germaine Mühlethaler rencontra Ferdinando Tartaglia (1916-1988). Théologien, philosophe, poète (ses oeuvres ont paru chez Adelphi) et fondateur, à Florence, du Centre pour la Réalité nouvelle, cet ancien prêtre avait eu la vocation dès sa plus tendre enfance - à 4 ans et demi, du haut d'un balcon dans la campagne de Parme, il prêchait la vie des saints aux vieilles femmes du village, qui l'adoraient. Mais il fut jugé hérétique et excommunié en 1946 pour avoir osé proposer une réforme de l'Eglise. «Autre vie brisée, pleine de grandes souffrances et qui se termina tragiquement, par empoisonnement», dit Germaine, la grande amie des hommes blessés. Au début de 1950, Tartaglia lui fit visiter Sienne, lui prit la main au crépuscule et lui demanda de l'épouser. Elle accepta, mais ajouta, elle s'en souvient parfaitement : «Alors, Joë mourra dans les six mois. Car, désormais, ma force vitale ne le portera plus.» En effet.

Les années passent et, en 1967, elle apporte à Jean Paulhan toutes les lettres que Bousquet lui a envoyées. Elle juge qu'elles peuvent aider à la reconnaissance de l'auteur de « Tisane de sarments » et de « la Connaissance du soir ». Elle a raison. Préfacées par Jean Paulhan, augmentées, en frontispice, du portrait de Joë Bousquet par Hans Bellmer, les « Lettres à Poisson d'Or » - où jamais le nom de la destinataire n'apparaît - sont devenues un classique sans cesse réédité et placé, dans les bibliothèques des âmes sensibles, entre les lettres d'Héloïse et Abélard et « les Souffrances du jeune Werther. »
Germaine Mühlethaler ignore ce que ses propres lettres sont devenues. Elle ne relit pas celles de Joë - «c'est trop douloureux», murmure-t-elle. Elle pense aujourd'hui que « le temps est le coeur des amours sans tache». Le livre de lui qu'elle préfère est « Mystique. » Elle se définit elle-même comme «une chrétienne hors dogme». Elle est très discrète sur son passé. On ne doit qu'à son ami et confident prévenant, le poète Pierre Oster, de savoir qu'elle a fait partie, pendant la guerre, d'un groupe protestant de la Résistance et a sauvé des juifs au péril de sa vie. Israël lui a remis la médaille des Justes, et la France, la Légion d'honneur. Mais son plus beau titre, c'est celui dont un homme, qui avait survécu à son corps et croyait aux sortilèges de la littérature, l'a gratifiée pour l'éternité : Poisson d'Or.

A lire
Réédition : « Lettres à Poisson d'Or », par Joë Bousquet, préface de Jean Paulhan, Gallimard, coll. « l'Imaginaire », 238 p., 6,80 euros.
Vient de paraître : « Joë Bousquet, une vie à corps perdu », une biographie d'Edith de la Héronnière, qui est aussi une excellente introduction à l'oeuvre du poète, Albin Michel, 268 p., 20 euros.

Né à Narbonne en 1897, officier en 1916, Joë Bousquet est blessé en 1918. Il vivra à Carcassonne jusqu'à sa mort, en 1950. Ses oeuvres complètes ont été réunies en quatre volumes chez Albin Michel.

Par Jérôme Garcin
Nouvel Observateur - 04/05/2006
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Publié dans 1937

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