Cretas, ou le rêve d'une collectivité libertaire

Publié le par david castel



   ENCARNITA ET RENATO SIMONI   

Paru le Mardi 02 Mai 2006
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HistoireESPAGNE - La guerre civile, déclenchée en juillet 1936 par le putsch franquiste, a comporté également des tentatives de transformation sociale, notamment à Cretas, en Aragon. Un livre récemment paru en italien retrace cette expérience. Les auteurs – les historiens tessinois Encarnita et Renato Simoni, présentent leur démarche et les résultats de leur recherche.

Cet essai de micro-histoire s'est nourri, à partir des années 1970, de deux exigences. D'abord, une réflexion d'Encarnita – qui vécut jusqu'à l'âge de 15 ans à Cretas (province de Teruel, en Aragon) dans l'Espagne franquiste, avant d'émigrer en Suisse et de devenir institutrice – sur un passé souvent évoqué à demi-mot par sa mère, dans l'intimité du foyer, avec quelques amies très proches. Sous la dictature de Franco, le seul fait de rappeler en mémoire les collectivisations de 1936-1937 était vécu avec crainte: il fallait en parler derrière des portes bien fermées, de peur que quelqu'un puisse vous entendre, et peut-être vous dénoncer. Ensuite, un rêve académique que nous avons pu réaliser après notre mariage. A la faculté des lettres de l'Université de Genève, nous avons eu l'opportunité, sous la direction du professeur Jean-Claude Favez, de faire des vicissitudes de Cretas pendant la guerre civile espagnole le thème de notre mémoire de licence en histoire, présenté en 1978, après un séjour en Espagne de presque une année. De ce travail, remanié et mis à jour en tenant compte des nouvelles connaissances en la matière, est né le livre, publié maintenant en italien.
Le travail de documentation et de recherche n'a pas été facile. La destruction des sources écrites a rendue aléatoire la reconstruction des faits historiques. Cependant, le travail a été conduit avec ténacité, en commençant – après la lecture de ce qui avait paru sur ce thème pendant et après la guerre – par l'enregistrement systématique des témoignages oraux.
Mis à part les registres d'état civil et quelques inventaires de nature fiscale, il ne restait rien dans les archives publiques à Cretas. Les habitants et les exilés possédaient quelques documents que nous avons essayé de récupérer, dans la mesure du possible: lettres, reçus, cahiers d'école, statuts d'associations, photographies. Cela nous obligea à nous baser essentiellement sur les témoignages oraux, avec tous les risques que cela comporte. Nous n'ignorons certes pas l'importance des sources écrites, mais nous n'avons pas voulu en faire la condition nécessaire, sans laquelle tout travail historique serait vain: trop de témoignages importants auraient été perdus pour toujours, rendant ainsi presque impossible la reconstruction de cette histoire en partie occultée.
Notre travail sur Cretas suscita l'intérêt des milieux académiques aragonais, qui en ont encouragé la parution d'une version espagnole, en 1984. Depuis, nous avons pu continuer notre recherche sur la collectivisation dans de bien meilleures conditions. D'un côté, la mémoire collective est devenue objet d'étude et d'enseignement universitaire, ce qui a favorisé la publication de travaux dont nous avons pu tenir compte pour l'édition italienne. De l'autre, la recherche sur le village de Cretas et sur la région s'est poursuivie, en traitant aussi la répression franquiste et en récupérant d'autres sources. Enfin, il y a quelques années, nous avons eu un coup de chance: la découverte d'une boîte (cachée très vraisemblablement par les anarchistes avant de fuir le village) contenant les procès verbaux de la collectivité.
Voyons maintenant comment nous avons pu reconstruire la tentative de collectivisation à Cretas, ainsi que dans beaucoup d'autres villages de la province de Teruel entre 1936 et 1938. En Catalogne et en Aragon le syndicat de la mouvance anarchiste CNT (Confederación Nacional del Trabajo), appuyé par la FAI (Federación Anarquista Ibérica), s'était solidement implanté dès les débuts de la République (1931). La CNT était nettement majoritaire par rapport à l'autre syndicat, l'UGT (Unión General de Trabajadores), d'empreinte socialiste. Les militants de la CNT et ceux des partis antifascistes ont été en mesure de faire échouer, en partie au moins, le pronunciamiento du 18 juillet 1936. Dans la région qui nous intéresse, la libération survient le 25 juillet 1936, grâce aux colonnes d'anarchistes catalans, appuyées par des militants locaux, qui dans les années précédentes avaient constitué dans les villages un syndicat anarcho-syndicaliste et avaient même tenté d'instaurer le «communisme libertaire», en 1933. A Cretas, un village agricole de 1600 habitants, pour la plupart des petits propriétaires – pauvres mais non misérables –, les forces républicaines repoussent un coup de main des militants locaux de droite, soutenus par la Guardia civil et bénis par l'Eglise. La conquête du village se déroule dans un climat de «grande peur»: l'épuration antifasciste fait 16 victimes, dont trois curés. Elle est accompagnée de la destruction des archives communales et paroissiales; on brûle également sur la place du village des objets de culte, de même que les symboles qui rappellent le pouvoir de l'Eglise, de l'Etat, ainsi que la propriété privée.
Une «collectivité», inspirée par les idées du communisme libertaire et dirigée par un Comité antifasciste, se met en place début août. Deux tiers des habitants y adhèrent: les familles des révolutionnaires avec leurs biens, mais surtout les paysans pauvres, qui le font spontanément avec leurs maigres ressources. Un tiers de la population, des familles plus aisées de la mouvance républicaines, n'y participe pas. Ces familles peuvent continuer à exploiter leurs terres, à condition de ne pas engager de main-d'oeuvre salariée, et bénéficient des services médicaux et scolaires collectifs. La travail des champs s'organise rapidement, en brigades d'une quinzaine de travailleurs qui assurent la culture intégrale de la surface qui leur est attribuée.
La production agricole est stockée dans l'église ou dans des entrepôts. De l'approvisionnement libre en fonction de ses propres besoins, on passe après quelques semaines au système des cartes de famille, qui permettent d'obtenir son quota de biens dans les magasins ouverts dans des maisons confisquées aux propriétaires aisés. On abolit la monnaie, remplacée le cas échéant par des bons (vales), garantis par la collectivité. Les surplus agricoles sont échangés avec d'autres communautés locales ou servent à nourrir les soldats au front. Chaque mois, le Comité réunit en assemblée générale le millier d'adhérents à la collectivité de Cretas. On discute les affaires courantes, mais on s'occupe aussi des infrastructures collectives à réaliser: un nouveau cimetière, l'assainissement des terrains marécageux, la création d'une ferme collective, le bon fonctionnement des écoles, qui manquent d'instituteurs (un chevrier autodidacte remplace un maître d'école). Les Jeunesses libertaires assurent l'animation politique et culturelle du village: dans leur permanence, on écoute la radio, on organise des séances de lecture et des conférences, ainsi que des excursions du dimanche, très prisées, avec les jeunes gens des villages limitrophes.
A l'échelle régionale, pour gouverner l'Aragon républicain, se constitue le Consejo de Aragón. Constitué au début des seuls anarchistes, il devra s'ouvrir, sur pression du gouvernement central, aux représentants des autres forces du Front populaire (républicains, socialistes et communistes), qui étaient plutôt hostiles aux collectivisations libertaires. Bien déterminés à défendre la collectivisation agraire, les anarchistes fondent en 1937 une Fédération régionale des collectivités. Ces dernières regroupaient dans l'Aragon seul environ 180 000 paysans sur 435 000 habitants.
Mais le conflit au sein des forces républicaines, entre ceux qui voulaient d'abord «gagner la guerre» et ceux qui voulaient aussi «faire la révolution», devient irrémédiable après le coup de main des «modérés» en mai 1937. La tendance anarcho-syndicale en sort affaiblie, et pour les collectivités s'annoncent des temps sombres. En août, un contingent dirigé par le commandant Enrique Lister occupe militairement le Bas Aragon: les collectivités constituées une année auparavant sont dissoutes par la force. Les anarchistes qui le voulaient ont pu continuer de gérer en commun leurs terres, dans des conditions très difficiles, jusqu'à l'arrivée des troupes franquistes et des contingents italiens en avril 1938.
Dès ce moment, commence pour les uns la répression et pour les autres, ceux qui ont eu la possibilité de fuir, une longue période d'exil. I

Note : Traduit de l'italien par Marco Marcacci
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Publié dans 1937

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