Les deux erreurs stratégiques d¹Israël et le syndrome du cordonnier
[au moment où le travailliste, ancien syndicaliste Amir Peretz va prendre
ses fonctions de ministre de la défense, Akiva Eldar fait le point sur les
erreurs de ses prédécesseurs, et en particulier de Shaul Mofaz, qui en prend
pour son grade. Erreurs d¹appréciation et dogmatisme de certains services de
renseignement qui ont produit la détérioration des relations entre
Palestiniens et Israéliens. A Peretz, aussi, d¹éviter quelques syndromes,
dont celui du "cordonnier", et du "magasin de jouets"]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/710515.html
Ha¹aretz, 28 avril 2006
Les deux erreurs stratégiques d¹Israël et le syndrome du cordonnier
par Akiva Eldar
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Compte tenu de l¹action du ministre de la défense sortant, le général (de
réserve) Shaul Mofaz, le civil Amir Peretz va succéder à un personnage bien
falot, mais qui aura fait du mal et léguera des ruines au nouveau
gouvernement, et pas seulement au nouveau ministre de la défense. Il laisse
derrière lui les graves dommages causés par deux théories stratégiques
erronées, théories qui ont fait du tort à Israël et au Moyen Orient tout
entier. Toutes les deux ont attribué à des leaders arabes aux capacités
militaires très limitées d¹intention de détruire l¹Etat d¹Israël. Toutes les
deux ont été le produit de la pensée dogmatique d¹Amos Gilad, chef du
département politique et sécurité au ministère de la défense. Mofaz, dénué
de toute pensée politique propre, a adopté les théories de Gilad sans aucun
esprit critique.
L¹échec de la première théorie a été révélé, en même temps que ses graves
répercussions, par la commission Steinitz. Selon cette théorie, Saddam
Hussein avait l¹intention de tourner ses armes de destruction massive contre
Israël, une fois "le dos au mur". Gilad et Mofaz ont estimé que l¹invasion
de l¹Irak par les Américains améliorerait la position stratégique d¹Israël.
Au lieu de quoi, elle a conduit à des liens de plus en plus resserrés entre
le régime chiite en Irak et son voisin iranien.
Selon la seconde théorie, Yasser Arafat est entré dans le processus d¹Oslo
et a commencé l¹Intifada avec pour objectif final la création d¹une "Grande
Palestine", qui devait inclure Israël et la Jordanie. Cette théorie du
complot concernant les Palestiniens a conduit les services de sécurité à
adopter une approche agressive, unidimensionnelle et à courte vue.
Dans la communauté du renseignement, un groupe important constitué de
membres haut placés du renseignement militaire (Amos Malka et Ephraïm
Lavie), du Shin Bet (Avi Dichter, Youval Diskin et Mati Steinberg) et du
Mossad (Yossi Ben-Ari) ont considéré cette théorie comme inepte. Certains en
temps réel, d¹autres à retardement. Mofaz et Gilad ont fait en sorte qu¹ils
soient réduits au silence. Il n¹y a là aucune consolation pour les dizaines
de milliers de victimes innocentes du conflit militaire, y compris les 1.200
morts israéliens. Et les enfants de la troisième Intifada qui s¹annonce ne
naîtront pas dans un monde meilleur.
Carl Maria von Clausewitz, l¹un des pères de la polémologie moderne, a écrit
que la guerre "n¹est rien d¹autre que la continuation de la politique par
d¹autres moyens". Le succès d¹une guerre se mesure à l¹aune de la marge de
man¦uvre qu¹elle apporte à l¹échelon politique, au moins autant qu¹à celle
du degré de sécurité qu¹elle apporte à ses citoyens. Cette marge de man¦uvre
permet à la victoire militaire de se traduire par un accord politique. Le
chaos qui règne dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et les attentats
terroristes en Irak et en Israël, prouvent que la supériorité militaire ne
garantit ni la réussite politique ni la sécurité. Le retrait unilatéral de
la bande de Gaza, le "plan de convergence" unilatéral en Cisjordanie, la
clôture de sécurité, la victoire du Hamas et la détérioration des relations
entre Israël et l¹Autorité palestinienne :tous ces facteurs, pris
individuellement ou de manière cumulative, témoignent du fait que cinq ans
et demi de conflit militaire ont réduit la marge de man¦uvre de l¹échelon
politique à un niveau jamais atteint depuis la guerre de Kippour.
Clausewitz disait aussi qu¹aucune personne sensée ne part en guerre sans
avoir au préalable défini ses objectifs. Le grand succès de Mofaz chef
d¹état-major, selon Mofaz lui-même, a été de préparer des forces importantes
en prévision de la confrontation avec les Palestiniens à l¹automne 2000.
Cette préparation minutieuse, dit-il, a permis à l¹armée israélienne de
mener une guerre totale contre le rival palestinien. Et quel était
l¹objectif ? Faire prendre conscience aux Palestiniens du "prix de la
défaite". Graver dans leur conscience que le prix de la violence est plus
élevé que ses bénéfices. Et qu¹allait-il arriver après la "victoire" ? Qui
remplirait le vide laissé par Arafat et les autres dirigeants de l¹Autorité
palestinienne une fois qu¹ils auraient été éliminés ? Quel accord politique
allait remplacer le désordre dans les territoires créé par la destruction de
leurs infrastructures ? Qui allait remplacer le leader relativement modéré
du Hamas envoyé au paradis par une attaque éclair de l¹armée de l¹air ?
Deux ans après le début de ce conflit, la communauté du renseignement posait
sur le bureau de Mofaz un document qui aurait dû fournir des réponses
détaillées à toutes ces questions : un numéro de la revue du Hamas,
"Falastin al-Muslama", consacré à un résumé des leçons à tirer de
l¹Intifada. Khaled Meshal, chef de la branche politique de l¹organisation, y
écrivait : "le stade actuel est une tentative de profiter de l¹usure de
l¹ennemi pour instiller chez les sionistes le doute concernant leur avenir".
Meshal ajoutait que les sionistes et les Américains offraient aux
Palestiniens le choix entre une mort dans la soumission et une mort d¹une
autre manière (c¹est-à-dire : dans l¹honneur). En conséquence, concluait-il,
"l¹Intifada et l¹opposition sont un choix inévitable".
Les contributeurs du magazine définissaient un prochain objectif politique à
atteindre comparable au retrait israélien unilatéral du Liban. Ils
soulignaient que, comme dans le cas du Liban, leur objectif était de
persuader l¹opinion israélienne, par le moyen de l¹Intifada, que la
"sécurité sioniste" dépendait d¹un pareil retrait. L¹article qui concluait
la revue affirmait qu¹il fallait s¹attendre à une escalade du côté
israélien, qui provoquerait une escalade du côté palestinien, ce qui
démontrerait ainsi à tout le monde que seul le Hamas était capable de
frapper l¹ennemi, établir un équilibre de la terreur, épuiser ses forces et
semer la confusion dans son débat politique et influencer sa situation
intérieure.
Mofaz, chef d¹état-major puis ministre de la défense, a régulièrement fourni
à Meshal la preuve que le Hamas pouvait effectivement obtenir par des moyens
militaires ce que l¹Autorité palestinienne n¹avait pas su obtenir d¹Israël
par des moyens politiques. "Le point culminant a été la décision de s¹en
prendre à Jibril Rajoub", dit le Dr Mati Steinberg, à l¹époque conseiller
spécial du responsable des affaires palestiniennes au sein du Shin Bet. "Les
forces qu¹il commandait n¹ont pas tiré sur nous, n¹ont pas opéré contre
nous, et n¹ont pas utilisé la méthode de la porte-tambour (1)", dit
Steinberg. Un officier haut gradé qui était au courant des plans de cette
attaque a parlé d¹ "intoxication opérationnelle " et d¹un "enchaînement
d¹événements sans aucune rationalité".
Steinberg accuse Mofaz d¹être responsable des conséquences graves d¹une
politique qui n¹a pas fait la différence entre les différentes forces
palestiniennes et a puni la population dans son ensemble. "La politique du
Oprix à payer pour la défaite¹ a été ce qui a légitimé les attentats
suicides, même dans les cercles qui ne croyaient pas aux vierges qui
attendaient les martyrs au Paradis. C¹est le prix inévitable à payer à cause
du seul choix que leur a laissé cette politique agressive : le choix entre
la reddition sans conditions et la révolte jusqu¹à la mort".
Shlomo Ben-Ami était ministre des affaires étrangères et membre du cabinet
de sécurité au début de l¹Intifada. Il écrit dans un livre que le ministre
Amnon Lipkin-Shahak, qui coordonnait les actions destinées à ramener le
calme, lui a exprimé sa colère et sa frustration devant le comportement de
Mofaz et l¹esprit que celui-ci insufflait aux forces sur le terrain. "Les
produits qui étaient censés parvenir à la population étaient bloqués aux
check points, des bulldozers détruisaient des serres, des crèches et des
récoltes, soi-disant pour des raisons de sécurité, d¹une manière qui faisait
monter la fureur palestinienne à des sommets sans précédent. La politique
des punitions collectives, y compris économiques, dont il était clair
qu¹elle ne servait pas les intentions de l¹échelon politique qui tentait
d¹obtenir une certaine accalmie, était un programme établi par la direction
militaire, qui a ignoré les instructions et les intentions de la direction
politique".
La vision de Mofaz, qui a souhaité se présenter au poste de Premier ministre
pour le Likoud, n¹a jamais dépassé celle qu¹on pourrait attendre d¹un
médiocre commandant de brigade (Mofaz a échoué trois fois aux tests
d¹officiers). Au sein de Tsahal, on a coutume de nommer cela "le syndrome du
cordonnier" : tout problème peut être résolu avec un marteau. Si un marteau
d¹une demi-tonne ne le résout pas, utilisez un marteau d¹une tonne. Fin
2000, quand le gouvernement Barak a voulu adopter les propositions de
Clinton dans l¹espoir de restaurer un canal de rapprochement, le chef
d¹état-major Mofaz a prétendu que la direction politique mettait en danger
la sécurité du pays. Ben-Ami écrit que Mofaz n¹a pas tenu compte du fait que
l¹alternative à un accord, même à un accord qui ne satisfaisait pas tous les
souhaits d¹Israël en matière de sécurité, était la rébellion de la nation
palestinienne, le terrorisme, un retour à l¹occupation, un isolement sur le
plan international et une conflagration dans le monde arabe et musulman. En
écrivant cela, il ne savait pas combien il avait raison. Le contrôle des
territoires par le Hamas a fonctionné comme un pont entre les chiites
iraniens et les Frères musulmans sunnites, et placé ainsi le conflit à un
niveau plus global, plus fondamentaliste.
Le costume et la cravate n¹ont pas changé le mode de pensée de Mofaz. Avant
de comprendre que son Premier ministre, Ariel Sharon, ne tolérerait pas un
ministre de la défense qui n¹en fait qu¹à sa tête, Mofaz s¹est opposé
véhémentement au plan de désengagement. Cette fois encore, la seule
alternative qu¹il proposait était davantage d¹assassinats, de bouclages et
de check points. Depuis le retrait, il a fait tout ce qui était en son
pouvoir pour empêcher l¹Autorité palestinienne sous la direction du
président Mahmoud Abbas de présenter le désengagement comme faisant partie
d¹une politique bilatérale. Cette fois, c¹est Amos Gilad qui a servi de
conducteur des travaux de démolition. Pour des prétextes sécuritaires, dont
certains se sont révélés douteux, ils ont fermé les passages entre Israël et
la bande de Gaza, coupant ainsi celle-ci complètement de la Cisjordanie. Et
cette fois aussi, le Hamas a célébré l¹échec des partisans d¹un accord [avec
les Israéliens], et ses militants riaient en se rendant aux urnes.
Un avertissement à Amir Peretz
Un ancien haut responsable du renseignement militaire conseille à Peretz de
se méfier de l¹habitude qui a pénétré le renseignement militaire ces
dernières années : la surestimation de la force du rival. Selon lui, à la
lumière de la domination dommageable qu¹a exercée l¹état-major sur la prise
de décisions au niveau national, cette tendance à la surestimation de
l¹adversaire est devenue l¹un des obstacles majeurs, qui pourrait, de plus,
engendrer une escalade supplémentaire du côté palestinien et, peut-être, sur
d¹autres théâtres d¹opérations, ajoute cet officier. (S)
Un général de réserve prévient Amir Peretz de faire attention au syndrome du
magasin de jouets : un civil qui devient ministre de la défense pourrait
être tenté de se comporter comme un enfant qui entre dans un magasin Toys
"R" Us et ne résiste pas à la tentation d¹appuyer sur tous les boutons. Pour
faire comprendre le danger, il suggère d¹imaginer qu¹un officier entre dans
le bureau du nouveau ministre et lui dise qu¹il a le pouvoir de lui dire ce
que sa femme pense de lui à ce moment précis. "Parce que nous jouissons
d¹une supériorité militaire absolue", dit Steinberg pour illustrer les
propos du général, "le nouveau ministre doit faire attention à la tentation
de croire que nous disposons aussi du pouvoir de conquérir les esprits des
Palestiniens et de s¹attendre à ce qu¹ils acceptent notre interprétation de
la Feuille de route ou des propositions Clinton".
Mati Steinberg dit que la menace iranienne, la puissance croissante des
Frères musulmans et le jihadisme mondial offrent des circonstances
favorables à la consolidation d¹un axe pragmatique dans la région. "Notre
conflit est devenu un trou noir au c¦ur du monde musulman. Seul un accord
politique, même partiel, et un équilibre judicieux entre les considérations
sécuritaires et les aspirations plus générales peuvent sauver les
Palestiniens du Hamas, et nous d¹une guerre de religions." A partir de
conversations avec Amir Peretz, et de certaines choses qu¹il a dites à
Mahmoud Abbas et à Hosni Moubarak, entre autres, nous pouvons en déduire
qu¹il considère qu¹il préfère la coordination sécuritaire aux bombardements,
et des négociations en vue d¹un règlement définitif à un retrait unilatéral.
Tout cela, il est vrai, avant qu¹il soit entré dans le magasin de jouets.
(1) "méthode de la porte-tambour" : pendant la période de collaboration
entre services de sécurité israéliens et palestiniens, les Israéliens ont
souvent accusé les Palestiniens d¹arrêter les hommes recherchés par Israël
pour les libérer immédiatement après.
ses fonctions de ministre de la défense, Akiva Eldar fait le point sur les
erreurs de ses prédécesseurs, et en particulier de Shaul Mofaz, qui en prend
pour son grade. Erreurs d¹appréciation et dogmatisme de certains services de
renseignement qui ont produit la détérioration des relations entre
Palestiniens et Israéliens. A Peretz, aussi, d¹éviter quelques syndromes,
dont celui du "cordonnier", et du "magasin de jouets"]
http://www.haaretz.com/hasen/spages/710515.html
Ha¹aretz, 28 avril 2006
Les deux erreurs stratégiques d¹Israël et le syndrome du cordonnier
par Akiva Eldar
Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant
Compte tenu de l¹action du ministre de la défense sortant, le général (de
réserve) Shaul Mofaz, le civil Amir Peretz va succéder à un personnage bien
falot, mais qui aura fait du mal et léguera des ruines au nouveau
gouvernement, et pas seulement au nouveau ministre de la défense. Il laisse
derrière lui les graves dommages causés par deux théories stratégiques
erronées, théories qui ont fait du tort à Israël et au Moyen Orient tout
entier. Toutes les deux ont attribué à des leaders arabes aux capacités
militaires très limitées d¹intention de détruire l¹Etat d¹Israël. Toutes les
deux ont été le produit de la pensée dogmatique d¹Amos Gilad, chef du
département politique et sécurité au ministère de la défense. Mofaz, dénué
de toute pensée politique propre, a adopté les théories de Gilad sans aucun
esprit critique.
L¹échec de la première théorie a été révélé, en même temps que ses graves
répercussions, par la commission Steinitz. Selon cette théorie, Saddam
Hussein avait l¹intention de tourner ses armes de destruction massive contre
Israël, une fois "le dos au mur". Gilad et Mofaz ont estimé que l¹invasion
de l¹Irak par les Américains améliorerait la position stratégique d¹Israël.
Au lieu de quoi, elle a conduit à des liens de plus en plus resserrés entre
le régime chiite en Irak et son voisin iranien.
Selon la seconde théorie, Yasser Arafat est entré dans le processus d¹Oslo
et a commencé l¹Intifada avec pour objectif final la création d¹une "Grande
Palestine", qui devait inclure Israël et la Jordanie. Cette théorie du
complot concernant les Palestiniens a conduit les services de sécurité à
adopter une approche agressive, unidimensionnelle et à courte vue.
Dans la communauté du renseignement, un groupe important constitué de
membres haut placés du renseignement militaire (Amos Malka et Ephraïm
Lavie), du Shin Bet (Avi Dichter, Youval Diskin et Mati Steinberg) et du
Mossad (Yossi Ben-Ari) ont considéré cette théorie comme inepte. Certains en
temps réel, d¹autres à retardement. Mofaz et Gilad ont fait en sorte qu¹ils
soient réduits au silence. Il n¹y a là aucune consolation pour les dizaines
de milliers de victimes innocentes du conflit militaire, y compris les 1.200
morts israéliens. Et les enfants de la troisième Intifada qui s¹annonce ne
naîtront pas dans un monde meilleur.
Carl Maria von Clausewitz, l¹un des pères de la polémologie moderne, a écrit
que la guerre "n¹est rien d¹autre que la continuation de la politique par
d¹autres moyens". Le succès d¹une guerre se mesure à l¹aune de la marge de
man¦uvre qu¹elle apporte à l¹échelon politique, au moins autant qu¹à celle
du degré de sécurité qu¹elle apporte à ses citoyens. Cette marge de man¦uvre
permet à la victoire militaire de se traduire par un accord politique. Le
chaos qui règne dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et les attentats
terroristes en Irak et en Israël, prouvent que la supériorité militaire ne
garantit ni la réussite politique ni la sécurité. Le retrait unilatéral de
la bande de Gaza, le "plan de convergence" unilatéral en Cisjordanie, la
clôture de sécurité, la victoire du Hamas et la détérioration des relations
entre Israël et l¹Autorité palestinienne :tous ces facteurs, pris
individuellement ou de manière cumulative, témoignent du fait que cinq ans
et demi de conflit militaire ont réduit la marge de man¦uvre de l¹échelon
politique à un niveau jamais atteint depuis la guerre de Kippour.
Clausewitz disait aussi qu¹aucune personne sensée ne part en guerre sans
avoir au préalable défini ses objectifs. Le grand succès de Mofaz chef
d¹état-major, selon Mofaz lui-même, a été de préparer des forces importantes
en prévision de la confrontation avec les Palestiniens à l¹automne 2000.
Cette préparation minutieuse, dit-il, a permis à l¹armée israélienne de
mener une guerre totale contre le rival palestinien. Et quel était
l¹objectif ? Faire prendre conscience aux Palestiniens du "prix de la
défaite". Graver dans leur conscience que le prix de la violence est plus
élevé que ses bénéfices. Et qu¹allait-il arriver après la "victoire" ? Qui
remplirait le vide laissé par Arafat et les autres dirigeants de l¹Autorité
palestinienne une fois qu¹ils auraient été éliminés ? Quel accord politique
allait remplacer le désordre dans les territoires créé par la destruction de
leurs infrastructures ? Qui allait remplacer le leader relativement modéré
du Hamas envoyé au paradis par une attaque éclair de l¹armée de l¹air ?
Deux ans après le début de ce conflit, la communauté du renseignement posait
sur le bureau de Mofaz un document qui aurait dû fournir des réponses
détaillées à toutes ces questions : un numéro de la revue du Hamas,
"Falastin al-Muslama", consacré à un résumé des leçons à tirer de
l¹Intifada. Khaled Meshal, chef de la branche politique de l¹organisation, y
écrivait : "le stade actuel est une tentative de profiter de l¹usure de
l¹ennemi pour instiller chez les sionistes le doute concernant leur avenir".
Meshal ajoutait que les sionistes et les Américains offraient aux
Palestiniens le choix entre une mort dans la soumission et une mort d¹une
autre manière (c¹est-à-dire : dans l¹honneur). En conséquence, concluait-il,
"l¹Intifada et l¹opposition sont un choix inévitable".
Les contributeurs du magazine définissaient un prochain objectif politique à
atteindre comparable au retrait israélien unilatéral du Liban. Ils
soulignaient que, comme dans le cas du Liban, leur objectif était de
persuader l¹opinion israélienne, par le moyen de l¹Intifada, que la
"sécurité sioniste" dépendait d¹un pareil retrait. L¹article qui concluait
la revue affirmait qu¹il fallait s¹attendre à une escalade du côté
israélien, qui provoquerait une escalade du côté palestinien, ce qui
démontrerait ainsi à tout le monde que seul le Hamas était capable de
frapper l¹ennemi, établir un équilibre de la terreur, épuiser ses forces et
semer la confusion dans son débat politique et influencer sa situation
intérieure.
Mofaz, chef d¹état-major puis ministre de la défense, a régulièrement fourni
à Meshal la preuve que le Hamas pouvait effectivement obtenir par des moyens
militaires ce que l¹Autorité palestinienne n¹avait pas su obtenir d¹Israël
par des moyens politiques. "Le point culminant a été la décision de s¹en
prendre à Jibril Rajoub", dit le Dr Mati Steinberg, à l¹époque conseiller
spécial du responsable des affaires palestiniennes au sein du Shin Bet. "Les
forces qu¹il commandait n¹ont pas tiré sur nous, n¹ont pas opéré contre
nous, et n¹ont pas utilisé la méthode de la porte-tambour (1)", dit
Steinberg. Un officier haut gradé qui était au courant des plans de cette
attaque a parlé d¹ "intoxication opérationnelle " et d¹un "enchaînement
d¹événements sans aucune rationalité".
Steinberg accuse Mofaz d¹être responsable des conséquences graves d¹une
politique qui n¹a pas fait la différence entre les différentes forces
palestiniennes et a puni la population dans son ensemble. "La politique du
Oprix à payer pour la défaite¹ a été ce qui a légitimé les attentats
suicides, même dans les cercles qui ne croyaient pas aux vierges qui
attendaient les martyrs au Paradis. C¹est le prix inévitable à payer à cause
du seul choix que leur a laissé cette politique agressive : le choix entre
la reddition sans conditions et la révolte jusqu¹à la mort".
Shlomo Ben-Ami était ministre des affaires étrangères et membre du cabinet
de sécurité au début de l¹Intifada. Il écrit dans un livre que le ministre
Amnon Lipkin-Shahak, qui coordonnait les actions destinées à ramener le
calme, lui a exprimé sa colère et sa frustration devant le comportement de
Mofaz et l¹esprit que celui-ci insufflait aux forces sur le terrain. "Les
produits qui étaient censés parvenir à la population étaient bloqués aux
check points, des bulldozers détruisaient des serres, des crèches et des
récoltes, soi-disant pour des raisons de sécurité, d¹une manière qui faisait
monter la fureur palestinienne à des sommets sans précédent. La politique
des punitions collectives, y compris économiques, dont il était clair
qu¹elle ne servait pas les intentions de l¹échelon politique qui tentait
d¹obtenir une certaine accalmie, était un programme établi par la direction
militaire, qui a ignoré les instructions et les intentions de la direction
politique".
La vision de Mofaz, qui a souhaité se présenter au poste de Premier ministre
pour le Likoud, n¹a jamais dépassé celle qu¹on pourrait attendre d¹un
médiocre commandant de brigade (Mofaz a échoué trois fois aux tests
d¹officiers). Au sein de Tsahal, on a coutume de nommer cela "le syndrome du
cordonnier" : tout problème peut être résolu avec un marteau. Si un marteau
d¹une demi-tonne ne le résout pas, utilisez un marteau d¹une tonne. Fin
2000, quand le gouvernement Barak a voulu adopter les propositions de
Clinton dans l¹espoir de restaurer un canal de rapprochement, le chef
d¹état-major Mofaz a prétendu que la direction politique mettait en danger
la sécurité du pays. Ben-Ami écrit que Mofaz n¹a pas tenu compte du fait que
l¹alternative à un accord, même à un accord qui ne satisfaisait pas tous les
souhaits d¹Israël en matière de sécurité, était la rébellion de la nation
palestinienne, le terrorisme, un retour à l¹occupation, un isolement sur le
plan international et une conflagration dans le monde arabe et musulman. En
écrivant cela, il ne savait pas combien il avait raison. Le contrôle des
territoires par le Hamas a fonctionné comme un pont entre les chiites
iraniens et les Frères musulmans sunnites, et placé ainsi le conflit à un
niveau plus global, plus fondamentaliste.
Le costume et la cravate n¹ont pas changé le mode de pensée de Mofaz. Avant
de comprendre que son Premier ministre, Ariel Sharon, ne tolérerait pas un
ministre de la défense qui n¹en fait qu¹à sa tête, Mofaz s¹est opposé
véhémentement au plan de désengagement. Cette fois encore, la seule
alternative qu¹il proposait était davantage d¹assassinats, de bouclages et
de check points. Depuis le retrait, il a fait tout ce qui était en son
pouvoir pour empêcher l¹Autorité palestinienne sous la direction du
président Mahmoud Abbas de présenter le désengagement comme faisant partie
d¹une politique bilatérale. Cette fois, c¹est Amos Gilad qui a servi de
conducteur des travaux de démolition. Pour des prétextes sécuritaires, dont
certains se sont révélés douteux, ils ont fermé les passages entre Israël et
la bande de Gaza, coupant ainsi celle-ci complètement de la Cisjordanie. Et
cette fois aussi, le Hamas a célébré l¹échec des partisans d¹un accord [avec
les Israéliens], et ses militants riaient en se rendant aux urnes.
Un avertissement à Amir Peretz
Un ancien haut responsable du renseignement militaire conseille à Peretz de
se méfier de l¹habitude qui a pénétré le renseignement militaire ces
dernières années : la surestimation de la force du rival. Selon lui, à la
lumière de la domination dommageable qu¹a exercée l¹état-major sur la prise
de décisions au niveau national, cette tendance à la surestimation de
l¹adversaire est devenue l¹un des obstacles majeurs, qui pourrait, de plus,
engendrer une escalade supplémentaire du côté palestinien et, peut-être, sur
d¹autres théâtres d¹opérations, ajoute cet officier. (S)
Un général de réserve prévient Amir Peretz de faire attention au syndrome du
magasin de jouets : un civil qui devient ministre de la défense pourrait
être tenté de se comporter comme un enfant qui entre dans un magasin Toys
"R" Us et ne résiste pas à la tentation d¹appuyer sur tous les boutons. Pour
faire comprendre le danger, il suggère d¹imaginer qu¹un officier entre dans
le bureau du nouveau ministre et lui dise qu¹il a le pouvoir de lui dire ce
que sa femme pense de lui à ce moment précis. "Parce que nous jouissons
d¹une supériorité militaire absolue", dit Steinberg pour illustrer les
propos du général, "le nouveau ministre doit faire attention à la tentation
de croire que nous disposons aussi du pouvoir de conquérir les esprits des
Palestiniens et de s¹attendre à ce qu¹ils acceptent notre interprétation de
la Feuille de route ou des propositions Clinton".
Mati Steinberg dit que la menace iranienne, la puissance croissante des
Frères musulmans et le jihadisme mondial offrent des circonstances
favorables à la consolidation d¹un axe pragmatique dans la région. "Notre
conflit est devenu un trou noir au c¦ur du monde musulman. Seul un accord
politique, même partiel, et un équilibre judicieux entre les considérations
sécuritaires et les aspirations plus générales peuvent sauver les
Palestiniens du Hamas, et nous d¹une guerre de religions." A partir de
conversations avec Amir Peretz, et de certaines choses qu¹il a dites à
Mahmoud Abbas et à Hosni Moubarak, entre autres, nous pouvons en déduire
qu¹il considère qu¹il préfère la coordination sécuritaire aux bombardements,
et des négociations en vue d¹un règlement définitif à un retrait unilatéral.
Tout cela, il est vrai, avant qu¹il soit entré dans le magasin de jouets.
(1) "méthode de la porte-tambour" : pendant la période de collaboration
entre services de sécurité israéliens et palestiniens, les Israéliens ont
souvent accusé les Palestiniens d¹arrêter les hommes recherchés par Israël
pour les libérer immédiatement après.
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