Tintin, un ami ambigu
Cela fera bientôt vingt trois ans — le 3 mars 1983 — que disparaissait Georges Remi, plus connu sous le pseudonyme, formé de ses initiales, de Hergé, créateur du célèbre Tintin. Mais avant que de devenir l’un des personnages les plus attachants de la bande dessinée, Tintin aura connu une «jeunesse» assez particulière.
En effet, entre le 10 janvier 1929 et le 3 septembre 1944, aura vécu un Tintin ambigu, engoncé dans une époque et les tristes illusions qu’elle a pu faire naître. C’est Tintin au pays des Soviets et Tintin au Congo, c’est aussi et surtout Tintin qui s’accommode de l’occupation allemande et du Nazisme. C’est dons le 10 janvier 1929 qu’apparaît pour la première fois Tintin, dans le supplément destiné à la jeunesse d’une publication Belge se présentant comme journal catholique et national de doctrine et d’information, le XXe siècle. Le dessinateur de Tintin , Georges Remi, qui prendra par la suite le pseudonyme de Hergé, travaillait depuis déjà longtemps dans ce journal et aurait subi l’influence de son directeur l’abbé Norbert Wallez, personnalité au «idées» conservatrice ou traditionalisme, racisme et anticommunisme faisaient bon ménage. Cette prétendue influence a toujours permis de réduire les responsabilités de Hergé, dans l’apologie de ces «idées», en chargeant Wallez.
La carrière de Tintin commence par un voyage en Union soviétique : Tintin au pays des Soviets, où les tribulations de notre jeune reporter versent toute la dépeindre une contrée livrée aux pires méfaits et à justifier l’inanité de tout changement, de toute révolution. Il est vrai qu’un régime régicide, un peuple de gueux et l’espérance d’une existence autrement meilleure, ne pouvaient qu’inspirer l’aversion d’une jeunesse saine et enracinée dans ses valeurs, telle que le voulait le Hergé de l’époque. Bien sûr des décennies plus tard, le grand dessinateur se défendra de s’intéresser tant à la politique qu’à la religion, en effet dans un entretien accordé en 1982, Hergé affirme ne s’être jamais préoccupé de politique, tout en reconnaissant être un homme de droite, ni de religion, tout en allant à la messe. La seconde aventure de Tintin le conduit dans l’ex-propriété privée de sa Majesté Léopold II, le Congo Belge. Encore une fois, Hergé se serait laissé forcer la main pat Wallez. En effet, on accrédite la version selon laquelle le créateur de Tintin, aurait préféré conduire son héros en Amérique, mais se serait heurté au refus de l’abbé, qui ne voulait pas départir d’un voyage aux colonies.
C’est donc accoutré du casque colonial, lequel, comme on le sait, protège du soleil, mais ne couvre que la bêtise, que Tintin se présente aux jeunes lecteurs du Petit Vingtième.
Que souligner du contenu de Tintin au Congo, qui n’eut été souligné par ailleurs, les pires clichés raciste et colonialistes y sont, c’est le cas de le dire, illustrés.
Hergé, lui-même reconnaîtra, plus tard, dans ses Entretiens avec Numa Sadoul, qu’il avait été influencé (encore !) par «les préjugés de l’époque», qu’il répugne d’ailleurs à nommer autrement que par un euphémisme, celui «d’esprit paternaliste». En fait, les préjugés de l’époque perdureront bien au-delà des années 30, puisqu’en 1958 le même «esprit» se manifestera dans Coke en Stock, autre aventure de Tintin, alors que le contexte historique était radicalement différent. Nonobstant textes et scénarii, le dessin lui-même fait montre de racisme, en effet les personnages noirs, y compris dans les versions édulcorées que Hergé a pu produire, sous la pression des critiques, sont toujours représentés sous des traits caricaturaux, que la bande dessinée ne justifie pas, tout comme, au cinéma, le grimage du Chanteur de jazz.
Traits caricaturaux qu’on retrouve appliqués aux juifs des premières planches de Tintin au pays de l’or noir. Nez crochus et autres stéréotypes antisémites, parsèment ces épisodes, bien de leur époque, puisque coïncidant avec le déclanchement de la Seconde Guerre mondiale par les Nazis.
La dialectique antisémite, si tant qu’elle existe, comme toute dialectique de rejet, y est illustrée, dans les deux acceptions du terme, par un personnage du nom de Finkelstein, sorte de sosie, jusqu’à la houppette, de Tintin, dont il ne se différencie que par le nez crochu, les petits yeux et une attitude obséquieuse. Détails, dont Hergé affuble les seuls personnages juifs de l’histoire.
La démarche, peut être inconsciente, est bien celle consistant à affirmer «qu’ils sont partout», au point de nous ressembler, mais «sachons les reconnaître», car «ils» ne sont pas comme nous : ce qui s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps d’alors.
Il n’est d’ailleurs inutile de constater que ces épisodes de «l’Or noir», seront, purement et simplement escamotés, dans les années soixante, à l’occasion de la troisième version de l’album, laquelle coïncidera avec la disparition du personnage du «juif» de l’univers «Tintinesque», un peu comme Le Marchand de Venise, de Shakespeare disparu de notre répertoire théâtral contemporain.
Ce «traitement de faveur», n’a pas été accordé aux Arabes du même Tintin au pays de l’Or noir, où les clichés, enfilés selon une partition éculée, finissent par lasser le plus libéral des lecteurs avertis et jusqu’à l’aversion, quand on rencontre le nom, à consonance vulgaire (en langue arabe), que donne Hergé au principal personnage arabe.
En fait, bien avant, en 1932, dans Les Cigares du pharaon, l’Arabe était déjà pour Hergé, par le dessin, et à travers les traits de Patrash Pacha, un être à la physionomie rébarbative, avec un gros nez difforme, une dentition proéminente, une figure boursouflée et un air jouisseur.
Après les Cigares…, Tintin part en Chine avec Le lotus Bleu, qui nous réconcilie avec un Hergé prenant fait et cause pour les plus faibles, dans le cadre l’agression japonaise contre la Chine, un auteur lucide et ouvert.
Cette position doit beaucoup à la rencontre d’un Chinois «cultivé», qui se lia d’amitié avec Hergé et lui dessilla, un tant soit peu, les yeux vis-à-vis de «l’Autre».
Il est vrai que cet «Autre», étant si lointain et si différent, la prise de position ne prêtait pas à une remise en cause fondamentale des préjugés de Hergé, auquel cas celle-ci aurait débouché sur un déchirement de soi ; qu’on suppose, à travers différentes déclarations, insupportable à notre auteur. L’homme, toutefois, sera marqué de cet élan vers celui qui nous est différent et par un certain engagement.
Engagement que nous retrouvons, deux albums plus tard, en 1938, avec Le Sceptre d’Ottokar, où Hergé prend, enfin, le parti de ne pas ignorer les enjeux de son époque et dépeint, selon leur vraie nature, les velléités expansionnistes de l’Allemagne nazie.
Engagement, toutefois, de courte durée. Il est vrai, qu’entre l’Anschluss et les Accords de Munich nombre de gens, et non des moindres, s’étaient tout aussi bien dédits, car Hergé se fit une raison au lendemain de l’envahissement de son pays par les Allemands.
En effet, moins par nécessité, que par manque de clairvoyance, à l’instar des Flamingants de Brel, Hergé devait penser que les jeux étaient faits, pour très longtemps, il rejoignit un journal contrôlé par l’Occupant et comme si de rien n’était, fit son métier. Cette période de «collaboration»… au journal Le Soir, lui sera souvent reprochée tout comme l’indifférence de sa production à l’encontre des tragiques évènements que vivait le monde.
Du Crabe aux pinces d’or, en passant par l’Etoile mystérieuse, où il affichera sa sympathie avec le camp des vainqueurs de l’heure, jusqu’au Temple du soleil, ce n’est pas moins de six aventures qui virent le jour. Tintin vivait ainsi sa vie en strips détachés de la réalité, s’affairant à dénouer les énigmes, à visiter les contrées les plus lointaines et même à partir à la recherche d’un trésor.
Quoi de plus normal, rétorquerait-on, pour un héros de bande dessinée ?
On aurait raison, s’il n’y avait, à l’autre bout du crayon, un artiste interpellé par l’histoire, un homme responsable, non pas tant de sa propre position que d’un personnage, qui appartient avant tout à l’enfant et à «l’adulte qui a su le rester», pour paraphraser Saint-Exupéry.
C’est ce travestissement de la réalité, non pas de par le contenu, mais de par le contexte réel dans lequel il s’insère, qui est contestable.
Mais, peut-être, est-ce (trop) demander à Hergé que d’être «notre» Tintin, ce Tintin que nous ne sommes pas, si souvent, nous-mêmes ?
19-02-2006
Ahmed Benzelikha
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| dimanche 19 Février 2006 | ||
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