Gabin sur l'honneur

Publié le par david castel


Biographie


 

Des Folies-Bergère aux studios de Hollywood, de l'élu du star system au volontaire de la 2e DB, des réceptions mondaines à son domaine agricole de Normandie, le monstre sacré du cinéma français a toujours su - et fait - ce qu'il voulait.

Par François Quenin

On pourrait raconter Jean Gabin à travers les femmes de sa vie, Gaby Basset pour les débuts, Doriane pour la période féconde de Quai des brumes , Marlène Dietrich pendant la guerre de 1940 et Dominique, sa troisième et dernière épouse, avec qui il eut trois enfants. On pourrait aussi raconter Gabin en trois actes, la légende du titi parisien devenu une star des débuts du cinéma parlant, le combattant de la France libre et l'acteur populaire du cinéma d'après-guerre. Mais ces découpages ne rendraient pas compte de la richesse d'une vie que le grand écran n'a jamais totalement comblée. Pourtant, « on dirait que le cinéma a été inventé pour Jean Gabin », observait Jean Renoir qui l'a fait tourner dans La Grande Illusion et French Cancan . Plus prosaïquement, Fernandel, son ami, complétait : « Quand le cinéma parlant a démarré, on cherchait de nouveaux acteurs. Nous avons eu la chance, Jean et moi, d'être remarqués au bon moment. » La chance et surtout le pedigree car il faut rappeler que les parents de Jean Gabin étaient saltimbanques. La trajectoire de Gabin s'explique par cette ascendance.

C'est en 1884 que Ferdinand Moncorgé, 18 ans, futur père de Jean, annonce à son propre père, chef paveur de la Ville de Paris, qu'il a décidé d'être chanteur. Ferdinand est chassé de la maison et court les kermesses, puis les revues et les opérettes sous le pseudonyme de Gabin. Hélène Petit a, elle aussi, une jolie voix. C'est sur les planches qu'elle rencontre Ferdinand. De leur coup de foudre naissent sept enfants (quatre ont vécu). Lorsque arrive le troisième en 1893, Hélène et Ferdinand, 28 et 25 ans, s'installent à Mériel, petite bourgade proche de l'Isle-Adam, dans le Val-d'Oise. Tandis qu'Hélène renonce à sa carrière - une quatrième naissance est annoncée, celle de Jean justement, le 17 mai 1904 - Ferdinand prend tous les après-midi le train pour la gare du Nord à Paris où il chante dans les revues de La Cigale, proche de la place de Clichy. Le nouveau-né, Jean Alexis Gabin-Moncorgé, va être pris en charge par sa grande soeur Madeleine, de quatorze ans son aînée. Douée pour la peinture, Madeleine a laissé de nombreux portraits de Jean enfant et une Descente de Croix d'après Rubens, peinte en 1910, que l'on peut voir à l'église de Mériel. « C'est là, sur ce coin de terre, que Jean s'est formé à la vie, écrit son biographe et ami André Brunelin, et qu'avec ses yeux d'enfant il a vu, observé, écouté, senti les gens et les choses, qu'il a bâti ses rêves d'avenir dont un au moins ne l'a jamais quitté et s'est accompli : celui d'avoir une ferme à lui. » ( Gabin , Robert Laffont, 1987). Un autre rêve, celui d'être conducteur de train - enfant, il voit de sa chambre la gare de Mériel et ses locomotives - , ne se réalisera qu'au cinéma, dans La Bête humaine , de Jean Renoir. Quand il ne va pas à l'école, le gamin adore divaguer dans la forêt proche, dont il connaît le moindre sentier. Surprenant tout le monde, il décroche néanmoins le certificat d'études... grâce à son voisin de table, Maurice Gros, futur propriétaire des Galeries Barbès. Le 18 septembre 1918, sa mère s'endort pour ne plus se réveiller. A 14 ans, il sort brutalement de l'enfance. Après un passage comme interne au lycée Janson-de-Sailly à Paris où son père a tenu à le placer en dépit de ses protestations - « J'étais aussi fait pour Janson que pour le petit séminaire », confiait-il à Brunelin - il fugue chez Madeleine à Mériel. Il se fait embaucher comme cimentier à la gare de La Chapelle, puis on le retrouve manoeuvre dans une fonderie de Beaumont-sur-Oise et enfin aux Magasins généraux automobiles de Drancy. Pas question d'être comédien : il voit trop son père suer pour apprendre ses textes. C'est pourtant sur l'insistance de ce dernier qu'il découvre les Folies-Bergère.

« Je crois que peu d'artistes sont entrés comme moi à coups de pied dans le derrière. » Gabin s'intègre pourtant sans difficulté parmi les danseurs des Folies. La fièvre artistique ne l'a pas encore totalement gagné mais le jeune Gabin trouve un milieu plus agréable que celui de l'usine. Il passe ensuite aux Bouffes-Parisiens, où il fait de la figuration dans l'opérette Là-haut dont Maurice Chevalier est la vedette. C'est le 23 décembre 1923 qu'est donnée la première de La Dame en décolleté, une opérette où Jean Gabin apparaît dans la distribution comme barman. Là, il remarque une jeune fille assise chaque soir au même rang. Elle s'appelle Gaby Basset, elle est comédienne débutante comme lui. Ils se marient au début de 1925.

La chance arrive avec Mistinguett. La « Miss » engage Jean dans sa revue du Moulin-Rouge (18 avril 1928). Elle a 55 ans et Jean 24, mais elle tient, selon lui, une forme physique exceptionnelle. Quand elle rejoint le Casino de Paris, Jean reste au Moulin-Rouge où il se taille un franc succès comique dans une nouvelle revue. « M. Gabin a des qualités précieuses, une autorité qui se dissimule, de l'humour. Il fait songer à M. Sacha Guitry », peut-on lire dans L'Avenir du 17 juin 1929. Sur scène, il tombe amoureux de l'une de ses partenaires : Jean et Gaby décident de divorcer (1930). N'empêche que c'est avec Gaby qu'il connaît sa première expérience au cinéma, Chacun sa chance (Hans Steinhoff, 1930), une comédie chantée et dansée. Puis Paris béguin (Augusto Genina, 1931) lui procure son premier rôle de mauvais garçon au coeur tendre.

Fin 1933, il a déjà une trentaine de films à son actif, et, avant de tourner ceux qui vont faire sa légende, il rencontre Jeanne Mauchain, plus connue sous le nom de Doriane, danseuse nue au Casino de Paris. Elle est grande, rousse, sculpturale, intelligente et cultivée. Ils se marient le 23 novembre 1933. Autre rencontre, professionnelle, celle-là, avec le réalisateur Julien Duvivier. L'énorme succès de La Bandera (1935), dans lequel Jean Gabin tient le rôle principal, l'installe au sommet. Il comprend qu'il a intérêt à tourner avec les plus grands. « J'ai refusé des contrats pour des films à la noix que je ne voulais pas faire. J'aurais pu m'en mettre plein " in the pocket " si j'avais pas décidé de ne tourner qu'avec des types comme Duvivier, Renoir, Carné ou Grémillon », confie-t-il à Brunelin.

L'année suivante, en plein Front populaire, Gabin tourne à nouveau avec Duvivier, La Belle Equipe . Une histoire d'ouvriers, qui, après avoir gagné à la Loterie, s'associent pour monter une guinguette. La rivalité entre Jean Gabin et Charles Vanel se déchirant pour une belle garce (Viviane Romance) conduit l'entreprise à l'échec. Tout comme le film dont il reste néanmoins une chanson : Quand on s'promène au bord de l'eau . Avec Les Bas-Fonds , réalisé à la fin de l'été 1936, Jean Renoir découvre Gabin : « Cet immense acteur obtenait les plus grands effets avec les plus petits moyens », écrit-il dans Ma vie et mes films . « D'un léger frémissement de son visage impassible, il pouvait exprimer les sentiments les plus violents. »

L'hiver 1936-1937, Gabin récidive avec Renoir ( La Grande Illusion) et Duvivier dans Pépé le Moko, un film où l'image du gangster se confond avec le visage de l'acteur. « Ici, le mythe Gabin est définitivement façonné, et Marcel Carné n'aura plus qu'à le recueillir », notent Jean-Claude Missiaen et Jacques Siclier dans Jean Gabin (éd. Henri Veyrier). « Gabin, le Gabin d'avant-guerre, est là, tout entier, avec son coeur tendre et ses brusques colères, sa présence physique et ses réactions instinctives, son univers de vie foutue et d'évasions manquées où la femme - fatale - passe comme un rêve inaccessible... » En 1937, Gabin tourne Gueule d'amour de Jean Grémillon. Suit Quai des brumes, de l'association Carné-Prévert, avec son célèbre : « T'as d'beaux yeux, tu sais... » Au Festival de Venise 1938, le Lion d'or est attribué au film au milieu des vociférations des fascistes italiens. Mais cela n'est rien à côté de ce que verront Michèle Morgan et Jean Gabin pendant le tournage de Récif de corail (Maurice Gleize) à Berlin dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938. Témoins de la terrible « Nuit de cristal », ils n'oublieront jamais les crépitements des incendies de magasins juifs et les cris de haine antisémites. Dans cette période sombre, s'achève pour Gabin ce que Brunelin appelle les cinq glorieuses années avec La Bête humaine de Jean Renoir et Le jour se lève de Carné-Prévert.

Quand la guerre est déclarée, Gabin quitte Doriane sur la route de l'exode, à une cinquantaine de kilomètres de Toulouse. Excédé par ses récriminations, il lui laisse son coupé Buick beige et il entre à pied, libre, dans la ville rose, tandis que, le 14 juin, les divisions blindées allemandes déferlent vers la Loire. Le 25 août, il écrit à la productrice Denise Tual : « Qu'attend-on pour repasser les fumiers qui nous ont mis dans ce Pétain-pétrin ? » Au début de l'année 1941, il quitte la France occupée pour les Etats-Unis. Il est pris en charge par la Fox qui va lui faire tourner Moontide, d'Archie Mayo. Mais fuyant l'atmosphère factice, selon lui, de Hollywood, il séjourne à New York. C'est là qu'il rencontre Marlène Dietrich avec laquelle il aura une liaison passionnée. Fin 1942, il prend contact avec l'antenne de propagande gaulliste à New York et il reçoit l'ordre à la mi-avril d'embarquer à Norfolk, en Virginie. Il est nommé officier d'armes à bord de l'escorteur Elorn, chargé de convoyer des pétroliers à travers l'Atlantique jusqu'à Alger. « Je ne me sentais pas du tout l'âme d'un héros, si j'avais dû rester aux Etats-Unis le restant de ma vie, je crois que j'aurais crevé d'ennui, alors crever pour crever, j'avais choisi. » Au sud des Açores, des sous-marins allemands attaquent. La défense du convoi est efficace et l'ennemi disparaît. Après le détroit de Gibraltar, une escadrille de la Luftwaffe bombarde les navires par vagues successives. Gabin commande une des batteries antiaériennes. « J'avais le "kibour" qui gigotait tout seul sur ma tête tellement je claquais des dents », raconte-t-il. Lorsqu'il débarque à Alger au printemps de 1943, la ville où il avait tourné Pépé le Moko a bien changé, elle grouille de politiciens français. Le ministre de la Marine de De Gaulle, Louis Jacquinot, lui propose de l'affecter au centre artistique de propagande de la France libre que Jean Nohain est en train de monter à Alger. « Si on ne peut pas me donner une vraie affectation, réplique Gabin, je repars sur l' Elorn. » « Ne me dites pas qu'à votre âge vous avez encore envie de jouer les héros ? » s'étonne le ministre. « Je veux pas non plus jouer les guignols à l'arrière », répond l'acteur, qui est affecté comme instructeur au centre Sirocco, l'école des fusiliers marins.

Il doit attendre l'automne 1944 pour rejoindre en Lorraine la 2e DB où il est incorporé au 2e peloton du 2e escadron que commande l'enseigne de vaisseau Dan Gélinet. Chef du tank Souffleur II, il participe aux combats autour de Colmar puis fonce sur Berchtesgaden. Le 5 mai, les officiers, accompagnant le général Leclerc, montent au Berghof, le repère de Hitler. Sur la demande de Gélinet, Gabin est avec eux. Quelques jours plus tard, pour la venue du général de Gaulle, toute la division Leclerc est rassemblée. A la tête de son tank, anonyme, Gabin entend soudain appeler « Jean ! Jean ! » Il découvre, courant au milieu des chars, la silhouette fragile de Marlène Dietrich...

La fin de la guerre voit revenir en France un autre Gabin. Avec ses cheveux blancs, il n'a plus la tête du beau légionnaire. Peut-il rebondir ? Marlène Dietrich et lui forment un couple prestigieux et encombrant qui s'expose dans Martin Roumagnac de Georges Lacombe (1946). Le film connaît un échec qui plombe le retour de l'acteur. Même insuccès avec Au-delà des grilles de René Clément (1948), où il accepte à 44 ans de jouer un homme vieillissant. Ce qui fait écrire à Jacques Siclier et André S. Labarthe dans la revue Arts du 27 juin 1956 : « Jean Gabin est bien mort. » Sa compagne, elle, repart vers l'Amérique. « Le problème de Gabin, écrit Maria Riva, fille de Marlène, dans Marlène Dietrich (Flammarion, 1993), c'était son caractère et son amour. Les deux étaient entiers et sans concessions. Qualités qui rendaient l'échec inévitable quand on était amoureux de Dietrich, dont toute la structure émotionnelle reposait sur un sable mouvant qu'elle contrôlait à son gré. Jean Gabin quitta cet enfer, et j'étais fière de lui. »

Non, il n'est pas mort et entend le prouver. D'abord dans sa vie privée. « Jean voulait se marier et avoir des enfants, confie l'actrice Colette Mars à André Brunelin. Il ne le pouvait pas avec Marlène. Il a alors cru que c'était possible avec moi. Je ne me voyais ni en épouse ni en mère de famille. Et un jour, c'était au début de 1949, il m'a dit, fou de bonheur : j'ai rencontré la femme que je vais épouser. » A 31 ans, Dominique est mannequin chez Lanvin. Elle ressemble beaucoup à Marlène Dietrich. « Nous venions tout juste de rentrer à la maison, raconte la fille de Dietrich, lorsque le téléphone sonna, et je reconnus tout de suite [...] la voix bourrue. Je passai la communication à ma mère. Gabin lui annonça qu'il allait se marier. Elle devint livide. "Mon amour, couche avec elle si c'est inévitable mais te marier, pourquoi ? C'est pour avoir un enfant que tu te sens obligé d'être aussi bourgeois ?" Il lui raccrocha au nez. » Jean épouse Dominique le 28 mars 1949. Le 28 novembre naît Florence, puis, le 23 septembre 1952, Valérie, et le 22 novembre 1955, Mathieu. Dans la biographie que l'Américain Charles Higham a consacrée à Dietrich, il rapporte ce témoignage de Jean Marais : « Elle était toujours amoureuse de Gabin, même en 1954 et 1955. Il habitait rue François-Ier, près de chez Dior, et elle dans son appartement de l'avenue Montaigne, tout à côté. Elle me demandait de l'accompagner pour aller s'asseoir à la terrasse d'un café en face de son immeuble dans l'espoir de l'apercevoir [...]. »

Non, il n'est pas mort l'acteur de La Bandera . De 1951 à 1952, il tourne sept films, dont La nuit est mon royaume de Georges Lacombe et La Minute de vérité de Jean Delannoy. Puis il est engagé par Jacques Becker pour Touchez pas au Grisbi (1954). Il tourne à nouveau avec Renoir pour French Cancan, qui sort en mai 1955. Il triomphe avec La Traversée de Paris , de Claude Autant-Lara (1955), Maigret tend un piège de Jean Delannoy (1957) et Les Misérables de Jean-Paul Le Chanois (1957). A 60 ans, il fait une rencontre déterminante, celle du scénariste-dialoguiste Michel Audiard. Le duo Gabin-Audiard donne naissance à douze films populaires dont Les Grandes Familles , Le Pacha et Le Gentleman d'Epsom . Dès lors, l'acteur a le visage d'un éternel patriarche. Désormais, il exploite un vaste domaine en Normandie, la Pichonnière, où il passe tous ses week-ends. « Je suis comme les vaches, disait-il, quand je n'ai pas d'herbe depuis huit jours j'ai envie de mourir. » Il possède 320 hectares lorsque un commando de jeunes agriculteurs brise son rêve (lire l'encadré). En envahissant la propriété de la star, ces paysans, en manque de terres, tentent un coup médiatique contre les « cumulards ». Gabin revendra sans regrets la Pichonnière quand il verra ses propres enfants la déserter.

Il avait une solide constitution, adorait la bonne chère et évitait la fréquentation des médecins. Hospitalisé d'urgence à la suite de malaises, il meurt le 15 novembre 1976 à l'âge de 72 ans. L'amiral Dan Gélinet dispersera ses cendres au large de Brest.


Repères
1904
Naissance.
1923
Débuts aux Folies-Bergère.
1930
Premier film, Chacun sa chance .
1933
Epouse Doriane.
1943
S'engage dans les Forces françaises libres.
1949
Epouse Dominique Fournier, dont il aura trois enfants.
1962
Des agriculteurs envahissent son domaine.
1976
Décès.


Ses filles, premières critiques
Après 1968, les filles de Jean Gabin, Florence et Valérie, font leur petite révolution à la maison. Elles reprochent tout de go à leur père de faire un cinéma archaïque et démodé. « Paraît que je suis un con fini ! » dit celui-ci à son épouse. Il vient de tourner Le Tatoué et Sous le signe du taureau , des films que ses filles jugent indignes de son talent (mais il allait aussi tourner des films de qualité tels que La Horse , Le Chat et L'Affaire Dominici ). Il n'est pas loin d'accepter le jugement péremptoire de la jeunesse : « Qu'on me propose d'autres sujets, d'autres personnages, affirme-t-il, je vais tout de même pas passer une annonce ! » Il confiait à son ami André Brunelin : « J'ai plus trente ans. Je suis fatigué, tout devient dur pour moi... »


Sa maison d'enfance transformée en musée
Jean Gabin est né à Paris mais, peu de temps après sa naissance, sa mère le ramène dans la maison familiale de Mériel (Val-d'Oise), achetée par ses parents au début du siècle. Le futur acteur va vivre dans cette demeure toute son enfance et son adolescence. Sa soeur aînée, Madeleine, y habitera jusqu'à sa mort en 1970. Située en faced'Auvers-sur-Oise, Mériel est un paradis pour Jean, qui déteste l'école mais adore se promener dans la forêt alentour. Depuis 1992, un musée a été ouvert dans cette maison avec l'accord des Moncorgé, le soutien de la municipalité et l'aide du biographe et ami André Brunelin. On y trouve de nombreuses photos de l'artiste, des affiches de ses films et des objets que Dominique, l'épouse de l'acteur, a sorti de son grenier. Détail piquant, on peut voir notamment une photo dédicacée de Mistinguett avec Jean, mais aucune trace de Marlène Dietrich, écartée de la légende. (Tél. : 01 34 21 50 77.)


Le comédien au pied marin
En juillet 1969, Jean Gabin et son épouse sont en vacances comme chaque année en Bretagne lorsque l'acteur reçoit un coup de fil de son ancien chef d'escadron de la 2e DB, Dan Gélinet. Celui-ci est le pacha de la Jeanne-d'Arc , navire-école de la marine en mouillage à Brest. Il a appris par la presse locale que son ancien second maître Moncorgé séjourne dans la région, il l'invite donc à dîner à bord de la « Jeanne » . Quelques jours plus tard, Gabin y reçoit un accueil digne d'un chef d'Etat, l'équipage au garde-à-vous sur le pont. Quand son fils Mathias atteindra l'âge du service militaire, l'acteur l'incitera à servir dans la marine. Et Gélinet le fera embarquer à bord de la Jeanne-d'Arc . Avant le départ du navire, le 17 novembre 1975, Gabin est à nouveau l'invité d'honneur d'une réception en présence du ministre Yvon Bourges. L'événement est retransmis par TF1 sous la houlette du journaliste-animateur Yves Mourousi. Un an plus tard, les cendres de Jean Gabin seront dispersées en mer par l'amiral Dan Gélinet.


Un propriétaire terrien contesté
En 1952, Gabin achète 42 hectares en Normandie, au lieu-dit la Pichonnière. Le domaine finira par atteindre 320 hectares avec 230 vaches. Car face à la Pichonnière rénovée, il fait construire la Morcongerie, puis constitue une écurie de trotteurs. Dans la nuit du 27 au 28 juillet 1962, 700 agriculteurs encerclent la propriété. Treize d'entre eux, des dirigeants syndicaux, exigent d'être reçus. Par cette manifestation, ils veulent attirer l'attention des pouvoirs publics sur la situation difficile des jeunes agriculteurs. L'un d'eux, Maurice Thorel, fait de Gabin, l'exemple parfait de ces riches particuliers qui achètent des terres pour les faire exploiter par des ouvriers agricoles. Au début, seule une dizaine de meneurs pénètre dans la propriété. Gabin les reçoit dans son bureau. Gérard Pottier, militant syndicaliste, lui demande de louer deux de ses fermes à de jeunes agriculteurs. Pendant ce temps, la foule envahie la Moncorgerie. Les organisateurs sortent du bureau pour annoncer qu'ils ont obtenu satisfaction alors que Gabin n'a rien promis. Après le départ des agriculteurs, l'acteur, meurtri, se met à pleurer. L'acteur charge Me Floriot de déposer une plainte contre X pour violation de domicile et tentative d'extorsion de signature. Le 21 avril 1964, le procès s'ouvre au palais de justice d'Alençon. Coup de théâtre : Gabin retire sa plainte. Il comprend qu'il n'a été qu'un pion sur un échiquier d'intérêts corporatistes et politiques. La justice rend son verdict : la trentaine de prévenus sont condamnés à 500 francs d'amende chacun et Gérard Pottier à quinze jours de prison avec sursis.


Gabin vu par...
La manière dont Jean Gabin s'emparait d'un rôle a suscité bien des commentaires de la part des grands réalisateurs qui l'ont fait tourner. Ainsi, Jean Grémillon expliquait : « Son jeu - il ne semblait pas jouer tant il était naturel mais on sait combien pour obtenir ce naturel-là il faut travailler et ensuite le faire oublier - était d'une efficacité et d'une simplicité très novatrices à l'époque où beaucoup de grands acteurs venus du théâtre n'avaient que trop tendance à charger leurs expressions ou leur voix d'effets que la caméra amplifiait impitoyablement. » De son côté, Jean Renoir ajoutait : « Beaucoup trop de gens ont ramené Gabin à une sorte de "gueule cinématographique". Il n'y a rien de plus faux. La gueule, c'est l'acteur qui la compose. Pour en arriver à créer les personnages qu'il a interprétés, il y a pensé, réfléchi et leur a donné des caractéristiques. » Et Henri Verneuil complétait : « D'une manière ou d'une autre, il réussissait à "transporter" sa propre personnalité dans le personnage qu'il avait à jouer. C'est peut-être à cause de cela qu'il paraissait à l'écran d'une grande vérité. » Sur le plan humain non plus, Jean Gabin ne laissait pas indifférent. « Il y a dans l'oeil de ce monstre sacré une bonté qui est peut-être le seul sentiment qu'un acteur ne puisse exprimer sans l'éprouver », affirmait Jean Delannoy. Et Marlène Dietrich ne dément pas le cinéaste quand elle raconta « son » Gabin, si différent du Gabin des dernières années : « C'était l'homme le plus sensible que j'ai connu : un petit bébé mourant d'envie de se nicher dans le giron de sa mère, d'être aimé, bercé, dorloté. » Enfin, sa partenaire de Quai des Brumes , Michèle Morgan, fut impressionnée par son côté dandy : « Tout était net en lui, il était ce que j'appelle "superbement récuré". Un homme à after-shave et lavande. Il avait la même aisance dans cette tenue que dans celle de ses personnages, à se demander qui était dans la peau de l'autre, du prince ou de l'ouvrier. »


filmographie
1935 La Bandera , de Julien Duvivier
1937 La Grande Illusion , de Jean Renoir
1938 Quai des brumes , de Marcel Carné
1939 Le jour se lève , de Marcel Carné
1939 Remorques , de Jean Grémillon
1953 Touchez pas au grisbi , de Jean Becker
1956 La Traversée de Paris , de Claude Autant-Lara
1957 Les Misérables , de Jean-Paul Le Chanois
1960 Le Président , d'Henri Verneuil
1967 Le Pacha , de Georges Lautner
1971 Le Chat , de Pierre Granier-Deferre


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Publié dans Le Secret Bancaire

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