Il existe aussi un néoréalisme dans la photographie italienne

Publié le par david castel

Couverture du catalogue de l'exposition "Neorealismo, 1932-1960" organisée dans le cadre du 10e festival Photo España à Madrid, jusqu'au 22 juillet 2007. | D.R.
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Couverture du catalogue de l'exposition "Neorealismo, 1932-1960" organisée dans le cadre du 10e festival Photo España à Madrid, jusqu'au 22 juillet 2007.Reportage
 
LE MONDE | 06.06.07 | 16h31  •  Mis à jour le 06.06.07 | 16h31
MADRID ENVOYÉ SPÉCIAL

es très bonnes expositions, notamment quand elles plongent dans l'histoire, demandent une longue préparation. Celle qui domine le 10e festival Photo España de Madrid (www.phedigital.com) est le fruit de dix ans de recherches. Elle réunit dans le Centre culturel de la Villa, à Madrid, 225 images en noir et blanc prises entre 1933 et 1960 par 75 photographes italiens, aux noms souvent obscurs. Ils ne se connaissaient pas, mais ont témoigné d'un style, le néoréalisme, célèbre dans le cinéma avec Rossellini, mais peu identifié dans la photographie.

Ce style néoréaliste vise à montrer comment vit le peuple dans le décor bouleversé de l'Italie, sous le fascisme puis dans les ruines de l'immédiat après-guerre. Hommes, femmes, enfants, sont toujours au premier plan. La fracture est claire : "Avant les années 1940, la forme picturale domine dans la photo, explique Enrica Vigano, auteur de l'exposition. Avec le néoréalisme, pour la première fois, les classes populaires deviennent le sujet des photos. Comme si le photographe s'oubliait."

Enrica Vigano est une énergique Milanaise qui a travaillé seule. Sans aides publiques. Ses dix ans de recherches lui ont coûté 200 000 euros, pour l'essentiel emprunté à des banques. La présentation de l'exposition à Photo España (qui a produit le beau catalogue), avant d'aller à Zurich et à Rotterdam, lui permet de respirer. "Après cinq expositions, je vais gagner un peu d'argent", dit-elle.

La difficulté du projet est que le néoréalisme photographique était opaque. "Parce que spontané et pas théorisé", explique Enrica Vigano. Il a fallu une longue enquête pour trouver, un par un, les protagonistes et dénicher leurs photos. Car la plupart étaient des amateurs - ingénieurs, avocats, ouvriers - qui ne publiaient pas. La plupart étaient réunis en clubs et participaient à des concours de photos. "Le bouche-à-oreille a fonctionné. A partir de noms, j'ai retrouvé des familles dans l'annuaire."

RECONSTRUIRE LE PAYS

Le résultat est une énigme : pourquoi, sans se concerter, dans un pays éclaté entre Nord et Sud, des gens de culture différente, souvent amateurs, sans réflexion théorique - à la différence du cinéma -, sans école formée, voient la réalité de la même façon ? Pourquoi, surtout après la guerre, se ruent-ils en masse sur le même sujet ? "Parce qu'ils sont dans l'urgence de donner une identité à l'Italie et de reconstruire le pays", répond Enrica Vigano.

Cette dernière défend une thèse, photos à l'appui, qui fera grincer : les racines du néoréalisme naissent dans les années fascistes. Ainsi, l'exposition s'ouvre avec nombre de photos issues de l'Institut Luce, créé par Mussolini comme arme de propagande, pour vanter le travail des ouvriers, la construction d'un aqueduc, l'abondance du vignoble dans les campagnes, la modernisation du pays. "Pour Mussolini, la photo et le film étaient les meilleures armes pour la propagande, notamment dans un pays où l'illettrisme était fort, explique Enrica Vigano. Le néoréalisme comme le fascisme ont voulu sensibiliser le peuple par des images du peuple. Leur but était commun. Entre endoctriner les classes laborieuses et les convaincre, la marge est étroite."

Les photographes néoréalistes se sont beaucoup attachés à montrer le peuple face à la ruine de la guerre, son état de victime, son rôle dans la reconstruction. Certains sont connus, comme Federico Pattelani, Ugo Mulas, Tazio Secchiaroli, Fulvio Roiter. D'autres pas du tout : Carlo Cisventi, Chiara Samugheo, Tino Petrelli, Nino Migliori, Mario Carbone... Jusqu'aux formidables photos de l'Italie reconstruite par Ugo Zovetti. Des extraits de films sont présentés pour comparer les regards - depuis Ossessione, de Visconti, en 1943, qui est le premier film néoréaliste italien, jusqu'à Rocco et ses frères, de Visconti, en 1960.

Il est juste dommage qu'une bonne partie des photos au mur ne soient pas des originaux d'époque, mais de médiocres tirages modernes. "Chez les amateurs, il n'existe plus de tirages d'époque", se défend Enrica Vigano. L'éventail des photographes est également un peu trop large. Mais l'ensemble est vraiment remarquable.

 


"Neorealismo, 1932-1960". Centre culturel de la Villa, plaza de Colon, 28001 Madrid. Tél. : +34-91-480-03-03. Du mardi au samedi, de 10 heures à 21 heures ; dimanche, de 10 heures à 14 heures. Jusqu'au 22 juillet.
Catalogue sous la direction d'Enrica Vigano, texte espagnol, éd. La Fabrica, 356p., 50 €.

Michel Guerrin
Article paru dans l'édition du 07.06.07
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Publié dans LAETITIA

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