«La gauche est historienne, pas la droite»

Michel Winock
Flammarion
L’autre danger, inhérent à ce principe d’autorité, s’incarna en Louis Napoléon Bonaparte. Précédent "qui devait inscrire pour longtemps dans la charte républicaine le refus du pouvoir personnel". Et faire du Président... un pot de fleurs. Jusqu’à la Ve République du général de Gaulle, et sa légitimité "conférée par l’Histoire". Quelle serait celle de son successeur ? Elle sera "conférée par le souverain, c’est-à-dire par le peuple", trancha-t-il. Le Petit-Clamart l’incita à faire vite : la France votera au suffrage - vraiment - universel.
L’élection du Président ne sera plus remise en cause. Reste l’usage. Exemple : Defferre se présentait en annonçant son Premier ministre, Mendès-France. Pompidou jugeait cela "indécent" et "anticonstitutionnel". Mendès répondait : "Pour que les électeurs puissent se prononcer en toute connaissance de cause, il faut qu’ils connaissent (...) en premier lieu celui qui dirigera le gouvernement."
Michel Winock nous raconte par le menu les sept présidentielles, et finit par constater ce "multipartisme abusif", cette "foire aux pains d’épices". L’émiettement des voix qui a rendu "douteuse" la base de légitimité du système. Le sacre du marketing politique, qui a imposé "l’émotion aux dépens de l’argumentation". Et le gavage de sondages, qui a "vidé de son sens" la démocratie.
279 pages, 18 euros.
Liens publicitaires
LEXPRESS.fr du 03/05/2007
Michel Winock
Comment replacer l'élection présidentielle dans une perspective historique? Michel Winock * rappelle en spécialiste les continuités et pointe les grandes nouveautés de la scène politique de 2007.
©J.-P. Guilloteau/L'Express
Comment l'historien que vous êtes interprète-t-il l'évolution de l'élection présidentielle?
- L'aspiration démocratique à une direction politique incarnée est naturelle, mais elle est aussi un héritage de l'Histoire. Durant les républiques précédentes, avec un président soliveau et l'instabilité ministérielle, la politique donnait l'impression d'être une abstraction. C'est ce qui a changé en 1958 et, surtout, avec la réforme de 1962 instaurant l'élection présidentielle au suffrage universel. Ajoutons que de Gaulle usait du référendum pour poser la question de confiance devant le souverain populaire. En cas de victoire du non, il s'en allait. Or cette pratique a disparu par la suite, alors que le président n'est toujours pas responsable devant le Parlement. A mon avis, le fait que Jacques Chirac soit resté en place après l'échec du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen est une trahison du gaullisme originel. Le président a de grands pouvoirs, mais il doit savoir les mettre en jeu sur les questions capitales de la politique française.
François Mitterrand avait bien qualifié le référendum de 1962 instituant l'élection du président au suffrage universel direct, de «coup d'Etat permanent». Cela ne l'a pas empêché de se couler dans le moule...
- C'est vrai, mais il avait bien identifié qu'il y avait là une grande chance pour la gauche.
Comment cela?
- En 1962, toute la gauche s'est cabrée, car elle a eu l'impression que l'on court-circuitait les parlementaires et que l'on renforçait les pouvoirs du président, déjà très étendus. Il faut comprendre que, dans l'histoire de l'idée républicaine, le précédent de 1848 était encore très présent. Cette année-là, Louis Napoléon Bonaparte devenait le premier président de la République de notre histoire. Elu au suffrage universel, mais non rééligible selon la Constitution de la IIe République, il fomenta un coup d'Etat, le 2 décembre 1851, avant de se proclamer empereur, en 1852. En 1962, on redoute ce mauvais exemple. On parle aussi beaucoup de Mac-Mahon, qui fut élu président de la République, en 1873, par une majorité de députés monarchistes et qui refusa ensuite de se plier à un changement de majorité au profit des républicains. Résultat, il fut obligé de démissionner. A cause de lui, la présidence de la République devint une fonction quasi symbolique jusqu'en 1958. C'est dire combien la gauche était armée contre le pouvoir personnel du chef de l'Etat. Mais, en 1962, lorsque de Gaulle décide de l'élection du président au suffrage universel direct, la gauche est traversée par deux courants. Mendès France ne veut pas entendre parler de cette réforme. François Mitterrand, en revanche, y voit un intérêt stratégique. Tout en dénonçant le référendum constitutionnel, il comprend très vite qu'il n'y aura forcément, au deuxième tour de la présidentielle, qu'un seul candidat pour représenter la gauche face au Général. Or, pour des raison de prudence tactique, les communistes, alors composante essentielle de la gauche, ne seront pas très demandeurs de ce rôle, Mitterrand le sait. Il se porte donc candidat de la gauche en 1965 et en 1974, et finit par l'emporter, en 1981. Au final, l'élection du président au suffrage universel direct a donc profité à la gauche.
Lui profitera-t-elle encore en 2007?
- Il existe, à gauche, une grande gêne à l'égard du monde d'aujourd'hui. Parce que, contrairement à la droite, la gauche est historienne: le passé pèse lourd sur elle, elle est socialiste, elle a ses lettres de noblesse et ses référents. Or on lui demande désormais de changer son fusil d'épaule, de renoncer à ses origines, de s'adapter, ce qui rend l'exercice très compliqué. Le PS souffre du «complexe de Tours», qui marqua, lors du congrès de la SFIO, de 1920, la scission entre communistes et socialistes. Depuis lors, ces derniers ne veulent pas être dénoncés comme des traîtres, comme ceux qui ont liquidé le marxisme et leurs idéaux de société fraternelle. Lors du congrès d'Epinay, en 1971, le PS s'est refondé une nouvelle fois sur une ligne socialiste dure. Et cette position perdure, alors même que le communisme ne pèse plus lourd. La preuve, c'est la persistance de l'extrême gauche. Celle-ci remonte à la Révolution et a participé à tous les épisodes de l'histoire nationale: Jacques Hébert, Auguste Blanqui, la Commune. Tant que le Parti communiste cristallisait cette vieille tradition révolutionnaire, l'ultragauche n'apparaissait guère. Mais, sitôt qu'il s'est effondré, on a assisté à une floraison de groupes gauchistes. Songez qu'Arlette Laguiller s'est présentée six fois! Tout se passe comme s'il y avait en France une permanence de l'esprit de contestation radicale, une utopie de la révolte. «Elections, piège à cons», disait Sartre.
©J.-P. Guilloteau/L'Express
Ségolène Royal offre cependant une rupture avec Mai 68…
- Assurément, mais voyez avec quelle prudence. Car elle doit à la fois capter les voix de toute la gauche et une bonne partie de celles du centre, ce qui l'oblige à tenir un double discours. Par-dessus tout, elle est tributaire de la difficulté qu'ont les socialistes à définir de manière conceptuelle ce qu'ils sont. Chacun sait que le PS n'a pas procédé, contrairement aux Allemands lors du congrès de Bad Godesberg, en 1959, à son aggiornamento social-démocrate. Mais, dans la pratique, il l'a fait. D'où une sorte de divorce entre les écrits et les choses, entre le dire et le faire. Les socialistes n'ont plus aucun mal à se livrer à l'économie de marché, mais ils gardent en mémoire le fait que leur identité se réfère à un passé. A cet égard, le cas de Jaurès est très intéressant.
Pourquoi?
- Il est une figure nationale, entrée au Panthéon, à laquelle même Sarkozy fait allusion. Or Jaurès était un collectiviste qui rêvait d'une société sans classes, comme l'avait imaginée Marx, tout en acceptant d'être réformiste devant la nécessité politique. Révolutionnaire et réformiste à la fois, cette schizophrénie se répète sans cesse, jusqu'à nos jours. Comment arriver à surmonter ce surmoi marxisant? C'est la question qui se pose toujours au Parti socialiste.
A cette schizophrénie Nicolas Sarkozy oppose un style tranché. C'est nouveau?
- Effectivement. Sarkozy est clair et net, encore qu'il soit passé d'une position à l'autre sur plus d'un sujet. Je crois qu'il présente une très forte nouveauté dans la formulation qu'il a adoptée pour désigner son camp: la «droite républicaine». C'est nouveau parce que le gaullisme n'a jamais voulu être de droite: c'était une idéologie du rassemblement. C'est encore nouveau parce que le mot «droite» a été très largement dévalorisé dans l'Histoire, jusqu'à devenir très péjoratif. «Droite» évoque Mac-Mahon, mais aussi les ligues factieuses des années 1930, le maréchal Pétain et la collaboration. Lorsque les gaullistes ont constitué leur propre parti, l'UNR (Union pour la nouvelle République), leurs députés ont refusé de siéger à droite dans l'hémicycle et ont préféré se répartir de gauche à droite, avec une sorte de langue qui descendait au centre. Quant à Jacques Chirac, il ne s'est jamais dit de la «droite républicaine». C'est enfin nouveau parce que la droite a incarné pendant longtemps le camp des vaincus: ceux qui étaient contre la République, contre la démocratie, contre la laïcité, contre la légalité parlementaire et pour les pleins pouvoirs à Pétain.
Qu'est-ce qui a poussé Sarkozy à cette clarification?
- Je crois qu'il a raison, de son point de vue. Il y a une modernité, de type américain, à opposer à un camp qui s'appelle fièrement «la gauche» un camp qui se nomme sans complexe «la droite». Il y ajoute le terme «républicain» pour évacuer les réminiscences du passé. On appelle désormais un chat un chat.
La gauche lui reproche d'être libéral. Ce mot fait encore figure de repoussoir. Pourquoi?
- Pendant longtemps, le terme «libéral», qui inclut le mot «liberté», n'était nullement péjoratif, au contraire. Nous avons des sondages des années 1960 et 1970 qui établissent que le mot «libéralisme» était jugé positif par une large majorité de l'opinion. Du reste, dans les années 1980, la gauche au pouvoir s'est pliée aux lois du libéralisme économique. Seul le mot «capitalisme» était rejeté par la gauche comme par la droite. Or, à partir des années 1990, ces deux mots se sont confondus.
Que s'est-il passé?
- Après la chute du mur de Berlin et le mouvement de libération des pays de l'Est, parler d'anticapitalisme rappelait trop le vocabulaire des régimes communistes et l'ère de la guerre froide. C'est alors qu'est apparu le mot «antilibéral», qui s'est répandu à l'extrême gauche et, de là, à tout le reste de l'échiquier. A ma grande désolation, car se dire antilibéral, c'est se remettre dans la peau des réactionnaires du XIXe siècle. Il existait alors une revue «antilibérale», qui colportait les idées des catholiques intégristes. Pour un historien, entendre aujourd'hui Besancenot ou Schivardi se dire antilibéraux, c'est proprement ahurissant.
©J.-P. Guilloteau/L'Express
Etes-vous de ceux qui pensent que le centre n'existe pas?
- Le centre existe depuis toujours, mais depuis le début de la Ve République il avait pour vocation d'être absorbé par la droite. La nouveauté serait que la volonté d'indépendance affirmée par François Bayrou devienne une réalité. A moyen terme, je crois que cela aboutirait à une alliance avec le PS. Nous ne sommes pas encore dans la situation de l'Italie, où l'on a vu l'ancien Parti communiste et la Démocratie chrétienne se coaliser, mais ce n'est pas impensable.
Reste le plus grand acquis du scrutin du 22 avril 2007: le recul de l'extrême droite.
- A plusieurs reprises, ce courant a paru mort: les antidreyfusards, les pétainistes, l'OAS, Tixier-Vignancour se sont tous éteints chacun à son tour. Cela n'a pas empêché Le Pen de surgir au début des années 1980, notamment en raison de la question de l'immigration. Presque partout en Europe, on a assisté à la formation de partis populistes, plus ou moins extrémistes, qui ont tous en commun d'exploiter le problème de l'immigration. Or les flux migratoires Sud-Nord ne vont pas cesser, ils vont même s'accroître, ne serait-ce qu'à cause du déclin démographique de l'Europe. Même les pays d'émigration, comme l'Espagne ou le Portugal, sont devenus des terres d'immigration. Cela dit, je ne vois pas Marine Le Pen s'amuser, comme son père, à exhiber des portraits du maréchal Pétain dans ses défilés ou à s'entourer de vétérans parachutistes. Avec Le Pen, nous avons une vieille extrême droite. Elle va certainement revêtir des habits neufs avec ses successeurs.
Reste que le thème de l'identité nationale est devenu un élément moteur de la présidentielle?
- L'identité nationale est une expression détestable parce qu'elle se réfère en général à une définition ethnique de la nation. En son temps, Ernest Renan opposait la conception «allemande» de la nation, précisément fondée sur les caractères ethniques, vrais ou supposés, du peuple allemand, et la conception française, selon laquelle la nation est d'abord le fruit d'un contrat politique: la volonté de vivre ensemble, d'adhérer à des valeurs communes, enrichies de souvenirs communs. Quand Le Pen se targue d'être du «terroir» face à un Sarkozy fils d'immigré, il défend cette idée «zoologique», comme disait Renan, de la nation. Mais il oublie qu'une immense partie du peuple français est constituée d'enfants ou de descendants d'étrangers devenus français. Nos ancêtres parlaient surtout de patriotisme. Plutôt que d'invoquer l'identité nationale, Nicolas Sarkozy aurait mieux fait de réhabiliter le patriotisme.
* Cofondateur de la revue L'Histoire, auteur de La Mêlée présidentielle (Flammarion).
Propos recueillis par Christian Makarian
| L'ACTU : Mon |
