Le sarkozysme est un anti-humanisme

Publié le par david castel

 

vendredi 4 mai 2007, par Pierre Cornu et Jean-Luc Mayaud

 

Le texte suivant n’engage que ses auteurs, et non les institutions auxquelles ils appartiennent. Le monde de la recherche, et spécifiquement les sciences sociales, ne peuvent toutefois rester muets face à la remise en cause des règles les plus élémentaires de la vie en démocratie. On ne peut accepter que la rationalité, les faits ou l’acquis de la recherche, tant en histoire qu’en sociologie, psychologie ou biologie, soient balayés par la démagogie d’un candidat et la lâcheté ou l’ignorance des principaux médias, privant les citoyens des éléments indispensables à l’éclairage de leur vote.

Les signataires de ce texte appellent tous ceux qui, comme eux, sont attachés aux héritages des Lumières et croient toujours à leur validité scientifique, éthique et politique, à rejeter solennellement, avant le 6 mai et après s’il le faut, le droit de Nicolas Sarkozy, coupable de tromperie et d’abus de pouvoir caractérisés au cours de sa campagne, à parler jamais au nom de la République française. L’utilitarisme post-humaniste a trouvé son acteur, nous ne serons pas ses clercs.

Nicolas Sarkozy ne sera jamais président de la République française, et il le sait. C’est sa tragédie, cela risque de devenir la nôtre. Bien sûr, il a toutes les chances d’être élu à la fonction dimanche prochain. Porté par une participation civique impressionnante, une coalition politique d’une ampleur inédite, la soumission de tous ses rivaux et même du président sortant, l’amitié des puissances d’argent et le contrôle des médias de masse, il peut envisager avec confiance son avenir élyséen. Et pourtant, un mal le ronge qui ne quitte pas ses pensées, habite ses mots et corrompt ses actes : la certitude de son illégitimité. Une illégitimité non pas fondée sur sa personnalité, son passé ou ses compétences présentes, mais sur les forces sous-jacentes à son projet lui-même. Que l’on lise ses écrits, que l’on écoute ses discours ; qu’on les prenne au sérieux, c’est-à-dire au premier degré – références à l’histoire, à la science, à la morale comprises –, et l’on comprendra, au-delà de tout psychologisme, ce qui se joue à travers le destin de cet homme, et sous les apparences d’une énième redéfinition de l’identité de la droite française.

Nicolas Sarkozy n’est pas un cynique. Joueur, hâbleur, menteur peut-être, c’est pourtant un convaincu – d’autant plus efficace et dangereux. Formé au combat politique dans les années de décadence et de décomposition fratricide du gaullisme, il a appris l’écart de l’idéal à la pratique, des apparences au réel, des faits à leur mise en représentation médiatique. Grandi dans l’ombre de Jacques Chirac, il en a médité la seule leçon – que le pouvoir contient sa propre justification. Héros négatif et naïf de l’élection présidentielle de 1995, il a compris à ses dépens que la morale – en l’occurrence, celle de la « fidélité » – était l’arme suprême de l’immoralité, c’est-à-dire de la raison d’État.

Mais il y a plus important dans l’héritage de cette période mortifère, pour Nicolas Sarkozy et sa génération de la droite républicaine : l’émergence d’une insatisfaction, d’une soif que plus aucun discours, aucune figure ou aucun programme ne pouvait étancher. Gaullisme, christianisme social, humanisme libéral même, avaient épuisé leurs sucs. Même rajeunis par le marketing politique, ils faisaient pâle figure dans le contexte de la mondialisation économique et culturelle, du réveil des États-Unis et de l’émergence de véritables capitales mondiales. Un nouvel ordre, une nouvelle civilisation peut-être naissaient dans les lieux de pouvoir et de créativité de la planète. Et la France semblait se complaire dans sa propre singularité immobile, symbolisée par un président sans autre ligne de conduite, de salon de l’agriculture en palabres européennes, que sa propre pérennisation. Pourtant, le monde était aussi agité de nouvelles menaces, à l’étroit dans son espace. Les attentats du 11 septembre 2001, en produisant le nouvel ennemi du « monde libre », le terrorisme théocratique islamique, et l’émergence d’un nouvel outil de contrôle social, la « sécurité », parachevaient le constat d’obsolescence du paternalisme gaulliste. Jacques Chirac, pour ceux qui prenaient conscience de cette nouvelle donne, ne pouvait pas avoir d’héritier. Et au-delà, c’était la transcription institutionnelle du compromis entre les Lumières et l’ordre social, mille fois ravaudée – en 1848, en 1875, en 1945-1946 pour la dernière fois – qui se trouvait, cette fois, radicalement remise en cause.

C’est dans ce contexte d’incertitude et d’anxiété générales que surgit le nouveau Nicolas Sarkozy, « born again ». À l’occasion de l’élection présidentielle de 2002, et dans les suites du premier tour dramatique que l’on sait. Un Nicolas Sarkozy certes rallié au vieux président, converti au compromis et à la patience, mais désormais habité par une cause. Plus qu’une cause, un évangile. Lequel ? Sans doute ne le sait-il toujours pas lui-même. Car il y a là, par-delà le positionnement tactique et l’intuition d’un ambitieux, un révisionnisme, un reniement mémoriel que même la tradition nationale des anti-Lumières d’extrême droite n’a jamais pensé dans cette radicalité. Ce n’est plus la querelle des Anciens et des Modernes, de l’Ordre contre le Mouvement, de la verticale du pouvoir contre la fraternité sociale : c’est la conversion intégrale, au sens religieux du terme ; la page blanche d’une mémoire falsifiée et d’une disponibilité totale aux idoles surhumaines de la compétition généralisée. Car il est bien là, l’idéal du post-humanisme dont Nicolas Sarkozy n’est qu’un zélateur confus : consumer toutes les valeurs anciennes dans un même creuset – d’où les références obsessionnelles du candidat à « l’histoire », aux « grands hommes » et aux « spiritualités » –, pour en purifier l’or de toutes les imperfections humaines, et fonder sur ce capital un pouvoir sans partage et sans pitié : « efficace ».

Ce que Nicolas Sarkozy pressent toutefois, c’est que cet évangile fait de lui un étranger dans son propre pays. Étranger à sa culture politique, à ses formes de régulation sociale, aux idéaux qui structurent ses institutions. Pitoyablement contraint à citer jour après jour tous les noms glorieux du panthéon national, fussent-ils liés à la gauche la plus révolutionnaire, pour persuader et se persuader lui-même de la légitimité « historique » et « nationale » de son projet ; et en même temps exalté par l’horizon mystique de ce dernier, jusqu’à le rendre, à la manière d’un télévangéliste appelant à la repentance et à la mortification, extraordinairement haineux contre tout ce qui symbolise le vieux monde de l’humanisme et de « l’exception française ». Mai 68 en apparence, son esprit de jouissance et de liberté ; 1936 et le Front populaire, malgré les citations provocatrices de Léon Blum ; 1789 plus sûrement, fondement du contrat social moderne.

Ainsi, Nicolas Sarkozy ne saurait être dupe de l’enthousiasme de ses dévots : ce qu’ils attendent de lui, ou plutôt de l’icône martiale et inquisitoriale qu’il est devenu, c’est encore et toujours une trahison. Trahison non plus d’un homme, mais d’une idée de l’homme – et avec elle, de l’enfant rebelle, du « sans-papiers », du malade mental… Elle est bien là, dans la crise de l’universalisme et de la démocratie représentative hérités des Lumières du 18e siècle, la demande adressée à l’homme providentiel : qu’il prenne le pouvoir, tout le pouvoir, pour en assumer seul les brutalités inévitables – tant la culture politique française est habitée par l’angoisse de la responsabilité collective face à l’histoire. Un jour sans-culotte, l’autre boutiquier. Voici donc le peuple souverain, le peuple héritier de la Révolution, déboussolé par une propagande débilitante, conduit à comploter contre lui-même, pour sa propre aliénation. À l’heure de la lutte globalisée, du Nord contre le Sud et de « nous » contre « eux tous », la société française si profondément attachée à la solidarité sociale, est tragiquement conduite à se demander si, pour en sauver l’idée, elle ne doit pas se replier dans la seule arche de la nation. Et, pour en défendre l’accès au reste de l’humanité, s’en remettre à un tyran shakespearien…

Ministre de l’Intérieur, puis candidat en campagne, Nicolas Sarkozy a pu vérifier et valider ses propres intuitions sur la révolution morale en cours dans le corps social : une énergie historique phénoménale s’est accumulée dans la crise de la société industrielle, pour l’heure pétrie de souffrance sociale et d’humiliation morale stériles, mais potentiellement transformable en vague irrésistible – sur le point de déferler, malgré les digues du « droit-de-l’hommisme » dont il n’a cessé de moquer les idéaux… Une énergie dont le principe ne s’expliquerait plus par la dynamique sociale et les enjeux du partage de la valeur ajoutée de l’économie – ce qui disqualifie à ses yeux la gauche toute entière, restée attachée au rationalisme des Lumières et de la critique marxiste du capitalisme. Une énergie dont l’essence serait à la fois biologique et morale, insurrection légitime du corps social contre la « pensée unique » des valeurs universelles et du modèle de l’État-providence, dont seuls « l’élite » d’une part, et les « parasites » de l’autre, tireraient profit… appelant donc, venu de l’élite mais rallié à la cause des « gens « , un homme providentiel, capable d’en incarner le « rêve » et d’en « libérer les énergies ». Formidable subterfuge, par lequel une déqualification morale des élites et de l’État sert à les renforcer tous deux et à en diminuer les devoirs moraux vis-à-vis de la société.

De fait, la dissolution des formes anciennes de solidarité par l’avènement du paradigme libéral dans sa forme mondialisée (et non pas de l’utopie socialiste ou de l’hédonisme, comme Nicolas Sarkozy, toujours prompt à occulter dans le moralisme les effets bien réels du capitalisme, feint de le croire) a en effet atteint l’ordre social jusque dans ses structures anthropologiques élémentaires. L’expérience collective du travail, le couple, la transmission intergénérationnelle, et jusqu’à l’identité sociale des individus se sont trouvés menacés par la réduction de la vie sociale à une compétition permanente. Or, cette remise en cause des fondements ontologiques des systèmes sociaux a eu pour effet de générer des mécanismes psychologiques et sociaux de défense identitaire et symbolique, invisibles sans doute à leurs propres acteurs, mais terriblement efficaces pour qui se révélerait capable d’en canaliser l’énergie morale négative. Cela a commencé, dès les années 1980, par l’orientation d’une xénophobie diffuse et d’une intolérance croissante vis-à-vis des « incivilités » vers un discours et des pratiques directement racistes, avec l’action de Jean-Marie Le Pen, mais également, plus subtilement, vers la justification d’un raidissement des normes sociales et d’une criminalisation de la « misère », comme la droite a commencé à l’expérimenter dès la première cohabitation en 1986, initiant un cycle de renforcement sans précédent de l’appareil répressif. Et c’est bien, dans une logique malthusienne et irrationaliste, une nouvelle distribution des statuts sociaux et de la valeur morale attachée aux êtres et aux choses qui se dessine sous nos yeux depuis une vingtaine d’années : régression évidente aux yeux des humanistes, mais légitimée, à partir du foyer nord-américain, par une droite néo-conservatrice conquérante, qui attend de la science qu’elle en justifie la rationalité et la nécessité, des religions qu’elles en sacralisent les principes, et du politique qu’il en assume la violence. Comme un retour fantasmé à la vérité biologique de l’espèce, secouant les artifices de l’intellectualité.

Par-delà la dénonciation des « parasites » et des « voyous » et l’exaltation d’une « France éternelle » qui, elle, « ne brûle pas les voitures », c’est donc la conception universaliste de la dignité sociale et des droits de l’individu qui se trouve ainsi remise en cause, au profit d’une nouvelle segmentation des identités, bâtissant par des actes de violence, à la fois physique et symbolique, des barrières ontologiques irréversibles entre les groupes sociaux. Forme de communautarisme évidemment social, mais habillé de justifications culturelles, séparant d’un côté ceux qui, par leur soumission ou leur adéquation à la normalisation en cours, auront droit de cité et de « protection », et de l’autre tous ceux que leur origine, leurs tares innées ou leur immoralité acquise disqualifie pour cette « dignité » et rejette dans le non-droit.

L’obsession de notre époque pour la délinquance, en association avec l’origine ethnique et les formes de sexualité (voir les fantasmes sur la polygamie au moment des émeutes de 2005), est emblématique de cette recomposition, morale et biologique à la fois, du sens des affrontements sociaux. D’un côté, Ben Laden comme nouvelle figure d’une altérité menaçante, faisant métastase dans les « quartiers » et appelant soumission à une figure virile et protectrice du pouvoir ; et de l’autre, le refuge dans des « valeurs » qu’on pourrait tout aussi bien appeler va-leurres, tant elles tiennent de l’illusion collective ou de la tartuferie intéressée – ainsi de la manie de « l’authenticité », de la « tradition », de la généalogie ou encore du ré-enracinement dans une ruralité mythifiée. Le Front national n’a fait que capitaliser un temps cette énergie sociale implosive, qui se nourrit des images de la violence d’un monde réduit à un village par la communication, pour reconstruire dans la sphère locale réelle un ordre ontologique inégalitaire et xénophobe. Il était inévitable qu’il se voie disputer cette source d’énergie morale.

Et l’on ne peut manquer d’être frappé – et effrayé – de la convergence des propos et des textes programmatiques du candidat Nicolas Sarkozy, que ce soit sur « l’inné » et « l’acquis » ou sur la remise en cause du statut pénal des mineurs, avec ce courant souterrain et proprement pathologique de remise en cause radicale du contrat social et du statut de l’Autre. « Dire tout haut ce que les gens pensent tout bas », « parler avec ses tripes » plutôt qu’avec sa raison et sa culture, est-ce autre chose ? D’ores et déjà, c’est bien cette conjonction du travail obscur de la partie malade du corps social et de son instrumentalisation politique qui a conduit à faire des « banlieues » et de leurs habitants, sous le regard obscène et hystérisant des caméras de télévision, et au prix d’un désastre économique et humain, le laboratoire du nouvel ordre sociobiologique et moral. Que l’on y prenne garde : sous des dehors de simple restauration de la « morale civique », de la « valeur travail » et de la « compétitivité » de la nation, c’est une entreprise aveugle de purification qui est en marche. Entreprise dans laquelle le candidat-prêcheur de l’UMP, par ses métaphores hygiénistes, son discours d’intimidation des militants civiques et ses lois répressives, qui transforment les policiers en corps-francs de la normalisation, a déjà profondément engagé l’appareil d’État, initiant un processus dont il est bien incapable de prédire et plus encore de contrôler les aboutissements.

Nicolas Sarkozy serait-il donc un nouvel avatar de la « bête immonde », un fasciste du 21e siècle ? Bien sûr que non. Même de cela, il n’est pas un héritier. Mais un homme déchiré, oui : entre une vague qui le porte et l’exalte, l’aveugle et l’enthousiasme tout à la fois, mais qui lui promet un destin de tyran des faibles et de traître à la devise républicaine ; et une aspiration à la légitimité et à la reconnaissance ordinaires, qui le pousse à invoquer les mânes de Jaurès, de Blum et des héros de la Résistance, mais n’a rien d’autre à lui promettre qu’une carrière banale de politicien opportuniste, à l’aune de ses passages aux ministères du Budget et des Finances, dans une puissance moyenne à l’écart des grands enjeux du siècle. Incarner une contre-révolution ou se résigner au conservatisme, tel est le dilemme qui traverse l’homme, et qui fascine tous ceux qui, à ses côtés, pensent que la trahison est le chemin nécessaire vers une fidélité plus haute.

Au-delà de la personne de Nicolas Sarkozy, c’est en effet toute la société qui, par médiatisation interposée, et dans l’occultation de ce que la gauche a à proposer, se trouve happée dans cette dramaturgie. Dès lors, on ne s’étonnera pas de voir les passions fuser de toutes parts et emplir l’atmosphère d’une électricité menaçante. C’est ainsi Nicolas Sarkozy lui-même, incapable d’assumer la cohérence de son individualité, de la charge à laquelle il aspire et de la force historique qu’il prétend incarner, qui construit sa propre « diabolisation » et appelle à une confrontation avec les forces déclinantes du mouvement social et les forces inorganisées des exclus de la société post-industrielle, dont naturellement il se croit certain de triompher.

* * *

Si par malheur le peuple souverain, trompé par les clercs et ses propres contradictions, enfermé dans le piège d’institutions de la Cinquième République conçues pour permettre la concentration des pouvoirs et perverties encore par un système médiatique hystérisant, lui confiait dimanche les clés du pouvoir, que Nicolas Sarkozy sache au moins qu’il ne sera pas seul à connaître le secret de son illégitimité : chaque fois qu’il succombera à la tentation d’attaquer les Lumières, ce et ceux qu’elles protègent, des voix s’élèveront, des forces se lèveront pour lui dénier, majorité ou pas, le droit moral d’agir au nom du souverain. Car les Lumières, n’en déplaise aux apôtres du post-humanisme, ont peut-être épuisé une forme historique de leur incarnation, elles demeurent au fondement même de l’aspiration humaine au bonheur, à la connaissance et au partage, et n’ont rien perdu de leur légitimité morale non plus que de leur puissance de subversion.

Lyon, le 1er mai 2007

Pierre Cornu et Jean-Luc Mayaud,

enseignants d’histoire contemporaine des Universités

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Publié dans Politique Politicienne

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