Mon conseil : investissez dans...

Publié le par david castel

[Attention : âmes prudes, partisans du correct sous toutes ses formes et
enfants s'abstenir. On continue à bien aimer Kashua]

Ha'aretz, 26 avril 2007

http://www.haaretz.com/hasen/spages/852669.html

Mon conseil : investissez dans...
Sayed Kashua

Trad. : Gérard pour La Paix Maintenant


Depuis deux jours, je suis devant mon ordinateur, sans arriver à sortir un
mot. Je fais des crises de nerfs et les enfants se tiennent à distance, à
cause de ce regard de fou que j'ai dans les yeux. Et pourquoi? A cause de
cette saleté de chronique qui paraîtra à la suite d'articles sur comment
choisir un bon steak ou comment faire un bon barbecue pour la fête de
l'Indépendance. Ce que je vais gribouiller là changera-t-il quoi que soit
pour quelqu'un? Et pourquoi cette incapacité à prendre les choses à la
légère? Parce que je suis comme ça. Pas fait pour les plaisirs. Je passe
toujours à côté. "Cela semble te venir facilement (l'article, ndt), - et
quand j'entends ça, j'ai envie de me cogner la tête contre un mur - combien
ça te prend, quoi? Une heure?"

En fait, non. Parfois, cela paraît une éternité, parfois au point que l'on
me dit chez moi : "Tu fais un choix : ou moi, ou ta chronique."

Cette semaine, rien ne s'est passé. J'ai le sentiment que, non seulement
rien ne se passe dans ma vie, mais que rien ne se passe dans mon village. Ce
qui est très bien : on pense généralement que le fait de trouver un village
ennuyeux où rien ne se passe est une réussite. Et on paye 200$ de plus par
mois pour avoir ça. Parce que, de toute façon, quelle bonne nouvelle peut-on
avoir dans un village arabe?

Depuis quelques heures, les voisins astiquent leur nouvelle voiture. Leur
petit garçon est assis à la place du conducteur et klaxonne. Il faut que je
parte d'ici, que je me trouve un endroit où des choses se passent, où tout
ce j'aurai à faire, c'est de regarder par la fenêtre, ou de mettre le pied
dehors, pour que tout de suite, je rencontre un visage intéressant qui
alimentera mon moulin à écriture. Un endroit où on peut s'asseoir, prendre
un café, lire le journal et regarder les passants.

J'habite un désert. Ces deux derniers jours, j'ai fait le tour du village :
le coiffeur, le boucher, le marchand de fruits et légumes, et rien ne s'est
passé. Ils économisent leurs mots. Comme si tout le monde réfléchissait
comme moi à la meilleure façon de s'enfuir.

Aucun bon écrivain ne peut émerger dans un pareil endroit. J'ai besoin d'une
vraie ville, pas d'un village-jouet proche de la ville qui ressemble à une
morne colonie illégale en Cisjordanie. Et, pour mettre un peu de sel sur la
plaie, j'ai passé toute la semaine dernière à me promener à Istanbul avec
Orhan Pamuk. Qu'est-ce qui fait qu'Istanbul est une ville sainte,
contrairement à Jérusalem? Le fait qu'elle a des night-clubs et des putes.
Comment écrire dans une ville qui n'a même pas une taverne?

"Je ne pourrais pas vivre en Suisse", diront certains imbéciles avec
arrogance. "C'est ennuyeux, rien ne se passe ­ pas comme ici où il se passe
quelque chose tous les jours." Rappelez-moi quoi, exactement? Même la guerre
semble pareille depuis cent ans. Si au moins, il n'y avait pas de guerre et
s'il y avait des putes dans la ville sainte...

Vous savez quoi? C'eest ça le sionisme, pour moi : penser que ce pays est
intéressant, que Jérusalem est belle et Tel-Aviv pleine de vie. Bon, c'est
vrai, à Tel-Aviv il y a au moins des putes, mais du genre sur lequel on ne
peut rien écrire, parce qu'on ne peut échanger un seul mot avec elles, à
moins d'avoir, il y a 20 ans, fait ses études de dentiste aux frais du Parti
communiste (1).

Ah, le téléphone sonne. Enfin il se passe quelque chose.

­ Allo
­ Allo, je suis bien chez l'écrivain journaliste?
­ Non.
­ Ce n'est pas le numéro de Sayed Kashua?
­ Si.
­ Pourrais-je lui parler, s'il vous plaît?
­ Lui-même.
­ Ah, c'est vous?
­ Oui.
­ Bonjour. Je voulais vous demander si je pouvais vous interviewer pour un
programme spécial que nous sommes en train de préparer pour la fête de
l'Indépendance.
­ Bien sûr. Quand?
­ Si vous avez quelques minutes, je serais ravi de vous poser déjà quelques
questions.
­ J'ai tout le temps du monde.
­ OK, pour commencer, je voudrais vraiment savoir comment vous vous sentez
le jour de la fête de l'Indépendance, en tant qu'Arabe et en tant que
citoyen de ce pays.
­ Merdique.
­ Pourriez-vous, euh, développer un petit peu?
­ Ouais, bien sûr. La fête de l'Indépendance me fait sentir merdique, en
tant qu'Arabe et en tant que citoyen de ce pays.
­ Je comprends, mais pourriez-vous, disons, expliquer pourquoi? Est-ce à
cause du manque de sentiment d'appartenance? A cause des discriminations?
Pouvez-vous...
­ Ca n'a rien à voir avec le sentiment d'appartenance. Quel rapport? Je me
sens mal ici, sans aucun lien avec ça.
­ Et le jour de l'Indépendance, j'imagine, ajoute encore au sentiment de
dépression que vous ressentez en tant que citoyen de ce pays.
­ Exact.
­ Pourriez-vous être plus précis?
­ Ouais, bien sûr. Le jour de l'Indépendance, je me sens mal et déprimé, et
pour couronner le tout, les enfants ne sont pas à l'école.
­ Je ne comprends pas.
­ Je dis que ce qui me dérange le jour de l'Indépendance, c'est que je dois
me taper les enfants toute la journée.
­ Et que dites-vous exactement à vos enfants ce jour-là? Que leur dites-vous
un jour comme celui-là?
­ Je leur dis de se tirer vite fait dans le salon. Parfois, je les insulte.
­ Ahhhh... Une autre question que nous posons à tous ceux qui participent à
ce programme. Si vous étiez premier ministre, quel changement feriez-vous
dans ce pays?
­ J'investirais dans des putes.
­ Pardon?
­ Oui, c'est ça, vous avez bien compris. J'investirais dans des putes, aucun
doute là-dessus. 


(1) Allusion à l'époque où le Parti communiste israélien envoyait ses
militants (arabes pour la plupart) faire leurs études en URSS.
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