Gernika, de l’arbre aux étoiles

Publié le par david castel


Pour célébrer les 70 ans du bombardement de Gernika, les Musées basques de Bayonne et de Bilbao se sont associés pour présenter, pour la première fois au Pays Basque, l’une des tapisseries du Gernika de Picasso dans une exposition historique
Gorge qui se noue, corps qui s’immobilise, chaleur dans le visage, pensées profondes, stupéfaction, et recours aux banquettes judicieusement disposées là, pour se recueillir et recevoir le message. La puissance de l’¦uvre de Picasso est intacte dans cette tapisserie dont il a lui-même supervisé l’élaboration, dans des dimensions presque aussi imposantes que l’original, le fameux Guernica, cri rageur et aussi violent qu’une déflagration de bombe, dénonciation clinquante de la destruction du berceau de l’âme basque par l’aviation allemande, devenu symbole universel et plaidoyer pour toutes les paix du monde. Pour preuve, cette prolongation du tableau, réalisée par René et Jacqueline Dürrbach à trois exemplaires, orne la salle d’entrée du Conseil de sécurité de l’ONU à New York et était il y a peu en berne, recouverte d’un drap, lors des premiers bombardements américains en Irak. Une seconde tapisserie trône au musée d’art moderne de Gunma, au Japon, et rappelle que si le peuple basque a fait les frais des premiers bombardements civils, le Pays du soleil levant en a payé le plus lourd tribut. Le troisième exemplaire, appartenant au musée Unterlinden de Colmar, vient de prendre place au Musée basque de Bayonne dans une posture doucement inclinée qui atténue la tension sur ses tissus et sans doute sa force sur le visiteur. Quant à la toile originelle, chef-d'¦uvre de l’art du XXe siècle et retentissement d’un bombardement silencieux, elle règne en maîtresse au Musée Reina Sofia de Madrid depuis plus de vingt-cinq ans et son emplacement reste sujet à discussion, le Musée Guggenheim de Bilbao disposant même d’une salle prévue pour l’accueillir (lire ci-contre).

Pour célébrer les 70 ans du bombardement de Gernika, les Musées basques de Bayonne et de Bilbao se sont associés pour présenter, pour la première fois au Pays Basque, l’une de ces tapisseries. L’exposition qui était inaugurée hier soir à Bayonne, propose une perspective historique autour de cette ¦uvre, en partant du chêne de Gernika pour démêler, au fil des siècles, l’écheveau qui mène au symbole.De l’histoire basque à l’emblème universel, en somme, et de l’arbre aux étoiles.L’émotion que suscite cette précieuse tapisserie est d’ailleurs l’aboutissement d’un patient cheminement, qui relie Bayonne et Gernika ou "les sept provinces entre elles et le Pays Basque avec l’universel" commente Jacques Battisti.Avec en point d’orgue, des étoiles plein les yeux et le pas grave de l’histoire.Que du sens, depuis cet émouvant arbre généalogique qui retrace la lignée du chêne de Gernika depuis le XIVe siècle.L’un de ces troncs aimés, symbole de liberté des basques, planté en 1742 et mort en 1892 impose d’emblée un cérémonieux respect, dès le début de l’exposition. A l’ombre de ses ancêtres, le roi Ferdinand V a prêté serment de respecter les privilèges des basques dans leurs vies quotidiennes.Ce tronc a connu un Carlos de Bourbon, le septième, et sa descendance, tous les gouvernements basques.

Des droits qui concernent la famille, l’armée, le commerce, et seront supprimés après les guerres carlistes et le septième Bourbon.Des guerres douloureuses qui déchireront encore les basques lors de la guerre civile espagnole.La réalité historique pour expliquer ses résonances aujourd’hui.Au Musée basque, l’exposition commence par cette réalité, en présentant notamment le premier exemplaire imprimé du fuero de Biscaye, daté de 1528.Chaque province avait ses fors et ses privilèges.A Ustaritz, il y avait également un chêne labourdin.Image symbolique que l’on retrouve souvent dans l’histoire, comme le rappelle Jacques Battisti, en citant par exemple le chêne de la justice de Louis IX. Alors, quand les privilèges des Basques sont supprimés, l’arbre devient un emblème, souvent accompagné d’une croix, comme dans cette gravure naïve et jusque dans les médaillons en rosaire des Gudari, les soldats basques de Aguirre.En contrepoint, la propagande espagnole s’exerce à éradiquer l’arbre dès 1874.Dans ces tourments imagés, s’exercent de nombreuses versions du fameux Gernikako arbola, un premier hymne pour les Basques. Le Musée basque de Bayonne présentera dans quelques jours la guitare d’Iparragire, le compositeur de ce chant qui commença, dès le milieu du XIXe siècle, à écrire la légende de Gernika. Et pendant que le chêne devient symbole solide de liberté, vers 1894, un certain Sabino Arana Goiri dessine sur un papier un drapeau à trois couleurs, illustrant le peuple de Biscaye en fond rouge, la loi de Dieu dans une croix blanche, la loi des hommes et la tradition de l’arbre dans une croix verte. "Dieu et les vieilles lois", déjà, avant que le Parti nationaliste basque ne fasse de cette bannière, en 1936, le drapeau "d’Euzkadi", pour fédérer au plus vite les troupes.La guerre d’Espagne gronde déjà.Bilbao organise sa "ceinture de fer" pour contenir les troupes franquistes.L’image de Gernika dévastée trône comme une évidence amère, un épilogue sombre comme si brutalement, l’histoire avait triché.Au Musée basque, les photos d’un soldat allemand côtoient celles d’un brigadistes anglais.Sur les murs, les informations divergent, selon que l’on soit le Figaro, qui relate la propagande franquiste, ou le Times, journal anglais plutôt conservateur dont est présenté l’original du célèbre article de Georges Steer, l’un des rares journalistes à relater la réalité de la tragédie. Et puis son livre, imprimé clandestinement en espagnol sous Franco, qui relate encore cette tragédie quand le régime veut la taire.Et ne la reconnaîtra qu’en 1970.Un autre livre, en anglais, édité par le gouvernement basque pour dénoncer.En vain.

C’est là que l’histoire de l’art croise celle de la guerre civile, dans cette tentative de dénonciation qui semble vaine.Lorsque Picasso s’empare de cette rage sourde. La république espagnole lui a commandé une ¦uvre pour l’exposition universelle de Paris.Picasso peint Guernica dans la capitale française et les étapes de sa naissance sont immortalisées par sa compagne, la photographe Dora Maar.Processus de création, traces de l’auteur pour élaborer la tapisserie, carte postale de l’exposition universelle où le stand de l’Espagne, en cet été 1937, côtoie celui du Vatican et une autre ¦uvre à la gloire de Franco.Mortelle celle-là.L’¦uvre de Picasso sera la plus commentée.Pas encore la mieux comprise.Le stand du troisième Reich n’est pas bien loin.La légende veut que les soldats allemands demandaient à l’artiste : "c’est vous qui avez fait ça?" "Non c’est vous !" aurait-il malicieusement répondu.Il n’a d’ailleurs pas nié ces mots, et distribuait volontiers des "cartes souvenirs" aux soldats SS.Naissance d’un mythe et d’une reconnaissance dans les Cahier d’Art.Jusqu’au triomphe de cette explosion de colère salutaire.



Et picasso peint Gernika
"Peut-on partager mémoire et espoir avec les enfants ?" interrogeait hier à Hendaye Alain serres, auteur du livre Et Picasso peint Guernica aux éditions rue du monde qu’il dirige.Un album publié pour le 70e anniversaire du bombardement et destiné aux enfants, qui présente des tableaux évoquant la paix, comme les colombes du même Picasso, des photos de Robert Capa, et les fameux clichés de Dora Maar.

Francis Blaise dans les vestiges de Gernika
Dans la continuité du travail Visages de l’Espagne républicaine sur la mémoire de la guerre d’Espagne, Francis Blaise présente 16 photographies intitulées Gernika, mémoire d’un bombardement dans le cadre de l’exposition du Musée basque de Bayonne et de Bilbao. Un préambule à la visite, dans le puits de jour baigné de lumière du musée, qui illustre les vestiges de Gernika aujourd’hui.Mémorial, l’arbre, et visage de ceux qui ont vécu le drame sous le feu des bombes. www.francisblaise.net.

Mais oùest donc Gernika ?
La discussion continue autour du Guernica de Picasso, jalousement conservé au Musée reina Sofia de Madrid. Pas plus tard que ce jeudi, le directeur du Guggenheim, Juan Ignacio Vidarte, était reçu au Sénat espagnol à la demande des sénateurs du PNV, pour réclamer une nouvelle fois, le transfert "temporaire" du célèbre tableau dans le musée de Bilbao. Le gouvernement basque avait déjà formulé cette requête en vain il y a tout juste un an, en vue de célébrer le 70e anniversaire du bombardement. Pour tout dire, le gouvernement basque qui réclame le tableau depuis son arrivée en Espagne en 1981, résume ainsi sa frustration : "nous avons les morts, et eux, le tableau". La création du Guggenheim devait d’abord permettre d’accueillir la toile. Mais le Gouvernement Espagnol s’y oppose en avançant le mauvais état de conservation du tableau. Guernica, réalisé sur commande des républicains espagnols pour l’exposition universelle de Paris en 1937, a déjà beaucoup voyagé depuis sa création. Avant d’arriver au Museum of Modern Art (Moma) de New York en 1957, la toile a sillonné le monde pour des expositions destinées à recueillir des fonds en faveur des républicains. Au Musée basque, Jacques Battisti se souvient que François Mitterand avait également subi un refus de pouvoir exposer la toile à Paris, bien que le roi d’Espagne s’en soit mêlé. Selon le ministère espagnol de la culture, le tableau ne peut plus voyager. Mais cette fois, le directeur du Guggenheim estime que les techniques pour protéger et faire voyager les ¦uvres ont évolué. Il en veut pour preuve l’optimisme affiché par des experts lors d’un congrès à Bilbao. Et de réclamer une commission d’experts indépendants, chargée d’étudier cette question sous un jour nouveau, en marge des passions politiques. La directrice du Reina Sofia lui a pour l’instant fait savoir qu’elle avait suffisamment d’experts pour trancher la question.
Publicité

Publié dans LAETITIA

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article