Le bouclier de la IIe Guerre froide

Publié le par david castel

L´aéroport abandonné de Debrzno, en Pologne, où les Américains projettent d´installer une batterie de missiles intercepteurs. Moscou ne cache pas son irritation. Photo: Keystone



 
  • Les Etats-Unis relancent leur parapluie stratégique capable de détruire en vol toute fusée nucléaire ennemie. Washington prétend désormais se protéger contre les «Etats voyous». La Russie est échaudée, l'Europe divisée.  
 
Luis Lema, New York
Mercredi 28 mars 2007
 
   
 
Les Etats-Unis avaient «oublié» leur vieil ennemi. Préoccupés ailleurs, obnubilés par les menaces terroristes et la guerre d'Irak, ils avaient cru l'ours russe définitivement endormi. Mais depuis quelques semaines, les responsables américains font amende honorable. Surpris dans un premier temps par la virulence des attaques, ils reconnaissent aujourd'hui ne pas avoir suffisamment pris en compte les craintes de Moscou.

L'objet de la querelle, c'est le bouclier antimissile, ce vieux projet dont rêvent les Américains depuis des décennies, et qu'ils ont relancé officiellement il y a cinq ans. Il consiste à créer un parapluie stratégique en détruisant en vol toute fusée nucléaire ennemie. Ce dispositif coûte au Pentagone 10 milliards de dollars par année. Il est déjà en place en partie aux Etats-Unis, au Japon et au Groenland, et plusieurs pays y sont associés, dont Israël et l'Australie. Mais si ce système a provoqué la colère russe, c'est parce que Washington entend le compléter très prochainement par l'installation de batteries de missiles «intercepteurs» en Pologne, ainsi que d'un radar en République tchèque.

Pure diversion politique? Sursaut nationaliste prévisible? La Russie, en tout cas, a renoué ces dernières semaines avec le vieux vocabulaire de la Guerre froide. Dans un discours caustique tenu à Munich, le président Vladimir Poutine accusait les Etats-Unis de lancer une «nouvelle course aux armements». Surtout, ses généraux mettaient en garde en annonçant qu'ils allaient diriger des missiles sur les pays de l'est de l'Europe qui abriteraient les installations américaines.

Ce haussement de ton a, à son tour, alarmé les Américains. «Une Guerre froide a été suffisante», lançait le nouveau secrétaire d'Etat à la Défense, Robert Gates, en répondant à Vladimir Poutine. Depuis lors, les officiels américains n'ont qu'une idée en tête: insister à qui mieux mieux sur la nécessité de «renouer un réel dialogue» avec la Russie.

L'essentiel des responsables américains (au premier rang desquels la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice) ont fait leurs classes contre l'ennemi soviétique. Mais, à la suite du 11 septembre 2001, l'administration Bush a fait du bouclier stratégique l'une de ses priorités. Quelques mois plus tard, pour pouvoir mener à bien des essais, les Etats-Unis ont décidé de dénoncer le traité ABM, signé par Washington et Moscou en 1972 afin de limiter les systèmes de missiles antimissiles.

Les Etats-Unis sont formels: le dispositif actuel vise à se défendre face à un futur tir de missile des «Etats voyous», Iran et Corée du Nord en tête, et nullement face à un éventuel danger russe. Mais, désormais, ce ne sont pas seulement les Russes qu'il s'agit de rassurer. Au sein même de l'Europe, l'Allemagne et, dans une moindre mesure, la France ont pris bien soin de montrer leurs réticences après les froncements de sourcils de la Russie. Dépêché pour rassurer les capitales européennes, le général Henry Obering, le directeur de l'Agence antimissile, l'a répété sur tous les tons à Berlin et à Paris: «La Russie a des milliers de têtes nucléaires. Le système que nous mettons en place ne pourra pas contrer cette menace.»

L'objectif de ces nouvelles installations serait bien de se protéger contre d'éventuels missiles iraniens. Dans leur course de 9000 kilomètres visant à atteindre les villes américaines, ils seraient ainsi «interceptés» lorsqu'ils traversent le continent européen. Le vœu des Américains est de rendre ce système entièrement opérationnel d'ici à 2012. Selon eux, il y a «urgence»: même si Téhéran ne dispose pas encore de la technologie nécessaire, le risque de prolifération rend indispensable l'élaboration de plans censés parer le danger.

Le détail du projet reste soumis au secret défense. Mais depuis que cette polémique agite les esprits, l'Amérique a sensiblement modifié son discours. Alors qu'il le présentait dans un premier temps comme une initiative purement américaine, Washington assure aujourd'hui que le système est aussi dessiné pour protéger l'Europe face à une menace venant du Proche-Orient. «Notre intérêt à défendre l'Europe est simple: cela ne nous apporte rien si les Etats-Unis sont invulnérables alors que l'Europe ne l'est pas. La sécurité transnationale est indivisible», expliquait récemment à Varsovie le sous-secrétaire d'Etat américain Daniel Fried.

Les Européens, protégés malgré eux par un parapluie stratégique américain? Au demeurant, «l'invulnérabilité» qu'offrirait ce projet est encore loin d'être démontrée malgré son coût exorbitant. En 2005, une vingtaine de physiciens, dont neuf Prix Nobel, mettaient en question les conditions dans lesquelles avaient été effectués les premiers essais d'interception de missiles et doutaient de l'efficacité de ce système en cas «d'attaque réelle». Les générations antérieures de missiles Patriot n'ont montré que des résultats très relatifs à l'heure de détruire les Scud lancés d'Irak par le régime de Saddam Hussein.



 
 
 
 
 
L'Union européenne est prise en tenaille
Coincée entre Washington et Moscou, l'Europe, si elle veut éviter de se diviser, doit reprendre l'initiative sur ce terrain stratégique.
Richard Werly, Bruxelles
«Il fallait à la Russie de Vladimir Poutine un bon prétexte pour justifier le retour en force de son complexe militaro-industriel, dopé par les dollars du gaz et du pétrole lance un diplomate européen. Elle l'a trouvé avec le projet américain d'élargir son bouclier antimissile à la Pologne et à la République tchèque...»

L'heure, à Bruxelles, est à la perplexité. D'autant que ce projet du Pentagone ravive les fractures entre l'Union européenne et l'OTAN, dont les destins militaires et diplomatiques sont sur le terrain de plus en plus mêlés.

Jaap de Hoop Scheffer, le secrétaire général néerlandais de l'Alliance atlantique, passe son temps à expliquer que le bouclier en question n'est pas déployé contre la Russie... tout en plaidant pour un élargissement de sa couverture géographique. Ce qui attise la méfiance de Moscou, particulièrement vive à l'égard de ses ex-satellites. «Le système américain, s'il se met en place, ne couvrira pas tout le territoire de l'Alliance, a-t-il ainsi justifié lundi. Mais j'espère qu'au bout du compte, il y aura un accord sur la couverture de l'intégralité des pays de l'OTAN. Il y a toutes sortes de raisons d'otaniser ce débat.»

L'UE se retrouve coincée. D'abord, parce qu'elle sait combien les préoccupations stratégiques demeurent un facteur de divisions entre les 27. Les conséquences de la guerre en Irak, et de l'alignement de plusieurs nouveaux pays membres sur les Etats-Unis, ont laissé des traces. L'Union est aussi gênée car elle a besoin de la Russie, qui est l'un de ses principaux fournisseurs de gaz. Or la priorité de Bruxelles est d'amener Moscou à signer un pacte énergétique à long terme, destiné à garantir ses approvisionnements dans une plus grande transparence. Bref, le projet de bouclier antimissile est un de ces écueils sur lequel la diplomatie européenne peut facilement se briser.

Pas étonnant dès lors que le ministre des Affaires étrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier ait demandé la semaine dernière à la Russie et aux Etats-Unis de régler leur désaccord «par des discussions honnêtes». La seule solution pour l'UE, à ce stade, est en effet d'obliger les deux puissances à aplanir leurs griefs, et à mettre sur la table leurs divergences stratégiques. «Les Etats-Unis ne peuvent pas se contenter d'expliquer que ce bouclier antimissile est seulement destiné à les protéger contre une attaque des fusées à longue portée de l'Iran ou de la Corée du Nord», nous confiait à la conférence annuelle sur la sécurité de Munich un proche de Javier Solana, le Haut représentant de l'UE pour la politique extérieure. L'Allemagne pousse donc pour qu'une discussion soit organisée dans le cadre du conseil conjoint OTAN-Russie. Une première réunion de ce type, au niveau des ambassadeurs et des experts, est prévue le 19 avril à Bruxelles.

Certains, moins nombreux, voient toutefois dans cette passe d'armes stratégique russo-américaine une opportunité pour l'Europe de la défense. L'UE ne peut plus faire comme si les inquiétudes militaires de la Pologne, la République tchèque, la Bulgarie ou la Roumanie n'existent pas. Le bouclier antimissiles américain ramène Bruxelles à la dure réalité des rapports de force toujours sous-jacents sur le continent.

 
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Aux origines de la Guerre des étoiles
Stéphane Bussard
Le bouclier antimissile américain répond à une préoccupation qui remonte au début de l'ère atomique et spatiale. De 1951 à 1997, les Etats-Unis ont dépensé 100 milliards de dollars pour élaborer des systèmes de défense du territoire américain.

Si le secrétaire d'Etat à la Défense Robert McNamara proposait en 1967 déjà un programme dénommé Sentinel visant à créer un «parapluie nucléaire», c'est surtout au président Ronald Reagan qu'on pense aujourd'hui pour expliquer la logique du bouclier antimissile américain susceptible de s'étendre en Europe.

En 1983, il lança l'Initiative de défense stratégique (ISD) qu'on surnomma «Guerre des étoiles». Très ambitieux et très onéreux, ce programme obtient dès l'année suivante un vrai financement. L'ISD aurait contribué à mettre à genoux l'Union soviétique en la poussant à s'armer démesurément. A la fin de la Guerre froide, le projet perdit de sa pertinence. Le président Bill Clinton ne finança que de façon marginale les programmes de défense antimissile, même s'il y croyait.

Aujourd'hui, le bouclier antimissile existe déjà aux Etats-Unis, au Groenland et au Royaume-Uni. Il a pour but de se protéger des missiles intercontinentaux d'une portée de plus de 5000 km qui, estime Washington, pourraient être lancés d'Iran ou de Corée du Nord. Les Etats-Unis prévoient d'installer 10 intercepteurs en Pologne et un radar ultra-perfectionné en République tchèque pour un coût de 1,6 milliard de dollars. Ils compléteraient un système déjà existant d'intercepteurs basés en Alaska et en Californie ainsi qu'un système orbital en phase d'expérimentation.

 
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