L'Ukraine en guerre contre ses fantômes
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Par Zakhar Vinogradov, RIA Novosti
La dernière visite du président ukrainien en Géorgie a de quoi rendre perplexe. Viktor Iouchtchenko a inauguré à Tbilissi un monument au poète ukrainien Taras Chevtchenko, signé une série d'accords bilatéraux et déclaré son intention de créer en Ukraine un musée de "l'occupation" soviétique à l'instar de celui qu'il venait de visiter en compagnie de son ami Mikhaïl Saakachvili dans la capitale géorgienne et de ceux fondés dans certains pays baltes.
Comme toujours, les deux hommes ont fait preuve d'une rhétorique cynique à l'extrême et empreinte de démagogie en affirmant qu'ils n'avaient rien contre la Russie d'aujourd'hui et que, par le biais des musées de "l'occupation", ils rendaient hommage à leurs ancêtres victimes du régime soviétique. Ni l'un ni l'autre n'ont cependant expliqué la façon dont les "occupés" auraient été distingués des "occupants", car l'histoire de l'URSS compte des millions de cas où ces derniers sont eux-mêmes devenus victimes des répressions staliniennes.
Derrière ce discours officiel se cache, cependant, une russophobie des plus banales, et nul n'ignore que l'axe Saakachvili-Iouchtchenko est dirigé contre la Russie.
Force est de constater que dans cette confrontation historique la position de Viktor Iouchtchenko semble plus vulnérable et moins conséquente que celle de Mikhaïl Saakachvili. Contrairement à la logique économique et au bon sens, l'Ukraine ne cesse de s'éloigner de son voisin russe. Il y a plus de deux mois, le parlement ukrainien a adopté une loi interprétant l'Holodomor, grande famine des années 1932-1933, en termes de génocide. Au lieu de réunifier le pays autour des enjeux d'ordre économique et social communs pour l'est, l'ouest et le sud de l'Ukraine, Viktor Iouchtchenko et son équipe privilégient la chasse aux sorcières. Toujours est-il que cette guerre contre les fantômes du passé met le président ukrainien dans une situation délicate, car en insistant sur le génocide il doit oublier les répressions identiques survenues en Russie et en Biélorussie, mais aussi la responsabilité personnelle de Staline (un Géorgien!) et des dirigeants de l'Ukraine soviétique.
En principe, la classe politique ukrainienne comprend bien toute la fragilité de ces assertions pseudo-historiques, mais, attirée par l'idée de désigner un "ennemi historique", elle semble incapable de résister à la tentation.
La Russie, occupée par des projets gaziers et pétroliers, fait fi des nouvelles explorations idéologiques de ses voisins. Du moins, le parlement russe ne fait pas attention à cet abcès démagogique qui, lentement mais sûrement, s'étend sur le corps défaillant de la CEI.
Pour reprendre la doctrine marxiste-léniniste enseignée dans toutes les universités soviétiques, ce sont les rapports économiques, ou la "base", qui déterminent la "superstructure" politique. Toutefois, dans certains pays de l'ex-URSS, c'est justement la "superstructure" qui, contre toute logique, vient se substituer à la "base".
Or, sur le plan économique, l'Ukraine et la Russie ont plus de similitudes que de contradictions, et leur partenariat ne se limite pas au secteur des hydrocarbures. Les deux pays sont des partenaires naturels et indissociables. Russes et Ukrainiens partagent une histoire commune, à la fois positive et négative, et une grande culture séculaire, sans oublier les nombreuses familles mixtes. Mais ils se retrouvent otages d'une guerre contre les fantômes du passé alors qu'une partie de la classe politique ukrainienne manifeste son hostilité vis-à-vis de la Russie qui, à son tour, affiche son indifférence totale. Certains politologues ukrainiens ne cessent d'accuser le voisin russe de "visées impérialistes" tout en avançant un argument absurde: si l'Ukraine veut faire partie de l'Europe, elle doit s'opposer à la Russie.
Dans un entretien privé, un haut responsable de la présidence ukrainienne a formulé une idée prudente, mais saine: l'Ukraine pourrait devenir un corridor non seulement énergétique, mais aussi politique entre la Russie et l'Europe occidentale. Une idée certes controversée (la Russie a-t-elle besoin de médiateurs?), mais nouvelle pour l'Ukraine. En effet, ne vaut-il pas mieux pour Kiev tenir compte de la "base" économique pour changer la "superstructure" idéologique et abandonner la confrontation avec la Russie au profit d'un partenariat réel?
D'ailleurs, les quelques rares fonctionnaires de la présidence ukrainienne ne sont pas les seuls à y penser. Justas Paleckis, député européen et membre de la commission de coopération parlementaire UE-Ukraine, a déclaré ceci dans une interview au quotidien ukrainien Den: "L'important pour l'Ukraine est d'avoir de bonnes relations avec la Russie. L'Union européenne n'a pas besoin de pays qui aient des problèmes avec leurs voisins".
Dans ce contexte, une guerre contre les fantômes du passé apparaît sans avenir et même nuisible aux intérêts de l'Ukraine. En attendant, le président Viktor Iouchtchenko construira un musée de "l'occupation" soviétique qui, peut-être, côtoiera un jour des installations du bouclier antimissile américain. Décidément, il ne pourrait y avoir de meilleur voisinage.
L'avis de l'auteur ne coïncide pas forcément avec celui de la rédaction.
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