Au fil du quinquennat, l'espoir d'un troisième mandat s'est évanoui
PHILIPPE GOULLIAUD.
Publié le 10 mars 2007
Actualisé le 10 mars 2007 : 20h58
La conquête de l'UMP par Nicolas Sarkozy a privé le président de la République de toute possibilité d'être candidat.
C'ÉTAIT le 4 décembre 2002, autant dire il y a une éternité. Quelques mois à peine après la réélection de Jacques Chirac, le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, souhaite publiquement qu'il soit une nouvelle fois candidat à la présidentielle de 2007. Un mois plus tard, Bernadette Chirac attise la rumeur d'une possible candidature : « On ne sait jamais », glisse-t-elle, le 6 janvier 2003.Pendant des mois, les chiraquiens, Jean-Louis Debré ou encore Anh Dao Traxel, la jeune fille recueillie par le couple Chirac à son arrivée du Vietnam en 1979, accréditent cette hypothèse. D'autant que dans les premiers temps du quinquennat, le pays est à l'unisson derrière le président dans sa farouche opposition à la guerre américaine en Irak.
Longtemps, Nicolas Sarkozy se refuse à faire le moindre commentaire public sur une candidature Chirac qui aurait pu entraver sa course à l'Élysée. Jusqu'à ce qu'en novembre 2003, il brise un tabou, en se prononçant pour la limitation à deux du nombre de mandats. Manière à peine voilée de dire que le président sortant ne doit pas se représenter.
Quant à Jacques Chirac, pendant cinq ans, il a opposé la même réponse à chaque fois que la question lui a été posée : « Vous le saurez le moment venu. » En cultivant le flou sur ses intentions, le chef de l'État entend conserver le plus longtemps possible son autorité sur son camp et au-delà. Faire en sorte que la guerre de succession ne s'ouvre pas prématurément et calmer l'impatience des postulants éventuels à droite, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.
Jacques Chirac songe-t-il véritablement à être candidat pour la cinquième fois ? Ou veut-il simplement affirmer ses prérogatives présidentielles ? Les avis sont partagés. Il y a ceux, comme Raymond Barre, qui pensent que le président aime trop le pouvoir pour ne pas essayer de le conserver. Quitte à prendre le risque d'être battu, ce qui, après tout, constitue l'ordinaire des candidats à quelque élection que ce soit. Il y a ceux qui, à l'inverse, pensent que Jacques Chirac est trop fin politique pour se lancer dans une aventure à l'issue plus qu'incertaine, lui qui, en 2002, a été réélu avec un score sans appel de 82 % des suffrages face à Jean-Marie Le Pen. Tout porte à croire en fait que si les circonstances l'avaient permis, Chirac aurait tenté sa chance. Mais jamais la fenêtre de tir qui lui aurait permis d'être candidat ne s'est ouverte.
Le moment clé est la conquête de l'UMP par Sarkozy, à l'automne 2004, au nez et à la barbe des chiraquiens. Après le retrait forcé de Juppé, celui dont il avait fait son dauphin de coeur, Chirac ne peut que se résigner à voir son parti passer dans les mains de Sarkozy, au service des ambitions élyséennes de ce cadet indocile. À l'époque, pourtant, Jean-Pierre Raffarin propose une autre solution : la constitution d'« un ticket Raffarin-Sarkozy », le premier ministre devenant président du parti, le numéro 2 du gouvernement « président délégué en charge du quotidien ». Mais Chirac « refuse cette voie médiane », voulant « éviter que tu ne prennes les commandes d'un parti que tu lui déroberas bientôt », écrit Raffarin à Sarkozy dans son livre La Dernière Marche.
Succession d'échecs électoraux
Ce refus est lourd de conséquences. Dépossédé de son parti, privé de troupes, le chef de l'État manque désormais cruellement de relais dans la majorité. D'autant que Sarkozy fait le forcing pour conquérir l'UMP. Car, comme Chirac avant lui, il sait que la maîtrise d'un puissant appareil de parti peut être un atout majeur dans une campagne présidentielle.
Autre raison du retrait, la succession d'échecs électoraux de la majorité, régionales, cantonales et européennes au printemps 2004, référendum sur la Constitution européenne, le 29 mai 2005. La victoire du non est très lourde de conséquences pour Jacques Chirac, qui a vu fondre son crédit sur la scène européenne, alors que son prédécesseur socialiste, François Mitterrand, avait gagné le référendum sur Maastricht en 1992. D'autant qu'il a raté son grand oral à la télévision devant des jeunes, le 14 avril 2005, reconnaissant même « ne pas comprendre » leur pessimisme. Personnellement atteint par l'échec du référendum, Jacques Chirac doit se résoudre à changer de premier ministre, Dominique de Villepin succédant à Jean-Pierre Raffarin. Quelques mois après avoir édicté une règle interdisant tout cumul entre un portefeuille ministériel et la présidence de l'UMP, il rappelle Nicolas Sarkozy au gouvernement. Un retour en majesté puisque, redevenant ministre de l'Intérieur, il reste à la tête de l'UMP.
En septembre 2005, nouveau souci pour Jacques Chirac, hospitalisé quelques jours au Val de Grâce après un accident vasculaire cérébral. Ce problème de santé affaiblit encore les perspectives de candidature d'un homme qui n'avait jamais connu la maladie et dont l'énergie indomptable apparaissait comme la marque de fabrique. Et comme un indiscutable atout électoral.
Alors que Chirac est contraint à prendre du repos, la rivalité fait rage à l'UMP entre Sarkozy et Villepin, qui fait alors figure de vice-président. Après de bons débuts, salués par les sondages, le premier ministre apparaît comme un présidentiable crédible face au numéro 2 du gouvernement. Les parlementaires, d'abord réticents, finissent par se laisser séduire par ce premier ministre qui n'appartient pas à leur monde. À l'automne 2005, lors des émeutes dans les banlieues, beaucoup s'étonnent du silence du président de la République. Semblant dépassé par les événements, Chirac laisse Villepin et Sarkozy gérer la crise en première ligne. « Chirac a perdu la main », s'inquiète-t-on dans la majorité. Une scène symbolise cette mauvaise passe : le 6 novembre 2005, dans la cour de l'Élysée plongée dans l'obscurité, le président s'adresse à la presse pour demander « le rétablissement de l'ordre ». Puis il raccompagne Villepin à sa voiture, en lui mettant la main sur l'épaule dans une atmosphère blafarde.
La jeunesse dans la rue contre le CPE
Changement de climat au printemps. En espérant marquer des points décisifs face à Sarkozy, Villepin est conduit à la faute. Au printemps 2006, la jeunesse descend dans la rue contre son projet de CPE, ce contrat première embauche que le chef du gouvernement est finalement contraint de retirer sans gloire. Hypothéquant alors ses chances de victoire élyséenne. Dans le livre de Pierre Péan l'Inconnu de l'Élysée, Chirac reconnaît que le CPE a « sans doute » été une erreur de la part de Villepin qui « voulait agir le plus fortement possible pour lutter contre le chômage des jeunes ». « Je l'ai soutenu », dit le chef de l'État. « J'assume ma part de responsabilité. »
Au printemps et à l'été 2006, Chirac retrouve sa place sur le devant de la scène. Présent sur tous les fronts, notamment sur le terrain international avec le Liban, il reprend des couleurs dans les sondages, ce qui renforce l'idée qu'il pourrait bien être candidat. Veillant à ce que le gouvernement reste dans l'action tout au long de cette année qu'il a voulue « utile », le chef de l'État affirme, le 14 Juillet, qu'il fera connaître son choix « au cours du premier trimestre » de 2007.
Pourtant, à droite, les jeux semblent faits. Villepin ne parvient jamais à refaire son retard et les parlementaires se détournent de lui, voire le prennent en grippe. De retour du Canada, Juppé ne peut qu'admettre qu'il n'est pas en situation et se rallie à Sarkozy. Comme le fait Raffarin, sans attendre que Chirac ait parlé. Quant à Michèle Alliot-Marie, qui a caressé le rêve d'être elle-même candidate, son tour de piste se solde par un ralliement sans conditions au président de l'UMP. Il est vrai que la percée de Ségolène Royal, qui triomphe, à l'automne, de la primaire socialiste, est un puissant facteur d'union à droite. Au bénéfice exclusif de Sarkozy.
« Il y a sans aucun doute une vie après la politique »
Pourtant, lors des cérémonies de voeux, en janvier dernier, Chirac continue de faire comme si. Il fixe les grands enjeux de la France de demain, appelle à des réformes, multiplie les déclarations. Comme s'il aspirait à rester au pouvoir pendant les cinq prochaines années. Le 11 janvier encore, devant la presse, il répond que la question de sa candidature « mérite réflexion ». « Et donc je vais réfléchir », lance-t-il, non sans malice, à trois jours de l'intronisation de Sarkozy comme candidat officiel de l'UMP. En présence de toute la famille, ou presque. Possible premier ministre d'un Sarkozy président, François Fillon appelle à « tourner la page » des années Chirac.
Le président, lui, prépare sa sortie. Même si - ultime pirouette ? -, il affirme, à Cannes, le 16 février, que le sommet France-Afrique sera son dernier... « pour cette année ». Quelques jours plus tôt, ses confidences à Michel Drucker lors de l'émission « Vivement dimanche » consacrée à son épouse, Bernadette Chirac, le 11 février sur France 2, semblaient amorcer l'annonce d'un retrait : « Il y a sans aucun doute une vie après la politique, jusqu'à la mort. »
Dans le même temps, la parution surprise du livre de Pierre Péan, nourri de nombreux entretiens, éclaire d'un jour relativement nouveau la personnalité du chef de l'État. Tranchant avec les livres au vitriol qui lui ont été récemment consacrés, cet ouvrage s'attache à montrer la cohérence d'un homme passionné par les civilisations premières et les cultures orientales. Péan montre, souligne le secrétaire général de l'Élysée, Frédéric Salat-Baroux, que « les centres d'intérêt de l'homme privé rejoignent les problèmes majeurs auxquels le monde est confronté. Jacques Chirac est l'homme politique qui comprend le mieux le XXIe siècle ». Joli compliment pour un président décidé, à 74 ans, à laisser sa marque dans l'histoire.
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