Le grand retour du Tintoret
Pourquoi l'entreprise semblait-elle vouée à l'échec ? Parce que la plupart des grandes toiles du Tintoret sont accrochées dans des églises vénitiennes et que la Scuola San Rocco, qui est son apothéose, ne peut prêter l'une ou l'autre des toiles qui y montrent la vie du Christ. Il fallait donc tenter de convaincre les autorités vénitiennes d'envoyer ceux de leurs chefs-d'oeuvre qui peuvent se déplacer, tout en obtenant ceux des grands musées du monde entier : Suzanne et les vieillards de Vienne, Saint Georges et le dragon et La Naissance de la Voie lactée de Londres, Lucrèce et Tarquin de Chicago. Et ajouter encore des raretés, tel Le Martyre de saint Laurent, qui se trouve dans une église d'Oxford, et des oeuvres de petit format, souvent méconnues.
Succès complet : 49 peintures et 13 dessins sont réunis en une démonstration de premier ordre. L'accrochage est rythmé par l'apparition des toiles monumentales venues de Venise. Les portraits, peu nombreux et choisis pour leur pénétration et leur présence, se glissent le long du parcours comme autant de fenêtres ouvertes sur les contemporains du Tintoret. Lui-même est présent en deux autoportraits, dont celui du Louvre, où il s'est donné une tête de sage antique assez bougon.
Dès les premiers tableaux, deux évidences s'imposent : l'audace et la facilité d'exécution du débutant. Alors qu'il n'a pas encore 30 ans, Jacopo Robusti, que l'on appelle déjà Tintoretto et qui a déjà assimilé Michel-Ange, se sent prêt à traiter sur de grands formats les principaux sujets religieux et mythologiques et à donner une expression visuelle intense aux situations et aux sentiments les plus opposés.
En 1545, son Vénus et Mars surpris par Vulcain allie l'érotisme de la déesse nue renversée sur sa couche, l'héroïsme légèrement outrancier du mari ulcéré et le grotesque pitoyable de Mars, caché sous une table et dénoncé par un petit chien qui aboie, le tout peint avec un sens du mouvement qui fait vibrer corps, étoffes et lumière. Mais il peut aussi bien, deux ans plus tard, faire de l'ambassade d'Esther devant Assuérus une tragédie de la persécution antisémite, tout en multipliant les figures secondaires, visages crispés par l'émotion ou la stupeur.
Que faire ensuite, quand on a si vite placé si haut son ambition ? Ne jamais faiblir, trouver sans cesse comment renouveler les sujets les plus traités, La Cène par exemple. Comparer celle de 1547 pour San Marcuola à celle de 1564 pour San Trovaso, c'est voir tout changer : d'une composition frontale à une spatiale, de la stabilité au mouvement, de la majesté divine à l'affolement humain. Les deux versions sont aussi puissantes l'une que l'autre, dans des tonalités différentes.
L'invention, Tintoret s'y applique aussi contre ses rivaux - essentiellement contre Titien, plus vieux de vingt ans et le patron incontesté de la peinture à Venise. Son Lucrèce et Tarquin de 1578-1580 répond à celui du Titien de 1571, sa Danaé de 1583-1585 à celle que l'aîné indéracinable a peinte trente ans auparavant. L'épreuve est violente.
Pour la Danaé, la première place reste sans doute à Titien, qui pousse plus loin la suggestion vicieuse de la courtisanerie payée en or. Mais pour le viol de Lucrèce, Tintoret multiplie les audaces. Il noue les corps, déchire les linges, fait basculer une statue. Les perles du collier cassé de Lucrèce tombent et roulent jusqu'au poignard qui annonce son suicide. Cette idée simple ajoute du réalisme à la scène : le légendaire devient véridique grâce à ces détails.
Selon la même idée, Le Martyre de saint Laurent est peuplé d'aides-bourreaux : l'un apporte un fagot de plus, un autre pousse des braises sous le gril avec une pelle, un troisième plaque sauvagement la jambe du saint contre le fer brûlant à l'aide d'une tige. Quatre vieillards assistent au supplice du haut d'une estrade, sans manifester remords ou compassion. Tout cela est vraisemblable.
Et tout cela se lie à l'expression par la couleur - tous les rouges de la palette - et par le dessin : les gestes sont précipités, les vêtements se gonflent de vent. Tintoret exalte jusqu'à l'héroïque et presque au fantastique des gestes triviaux et, de la sorte, renouvelle la dramaturgie de la peinture. Il n'a pas besoin d'allégories et d'allusions compliquées : il se hisse d'un seul mouvement du profane le plus commun au plus sacré et au plus douloureux, sans se perdre dans les détails, sans se soucier des habitudes de ses contemporains, qui mirent du temps à s'habituer à sa grandeur. Aujourd'hui, on ne voit plus qu'elle.
"Tintoretto", Musée du Prado, Paseo del Prado, Madrid. Tél. : ![]()

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00-34-91-330-2800
. Infos : www.museoprado.es. Du mardi au dimanche de 9 heures à 20 heures. Entrée : 6 €. Jusqu'au 13 mai. Catalogue en espagnol et en anglais, 472 p., 35 €.