Le Liban entre espoir et angoisse
Par le colonel Jean-Louis DUFOUR |
| Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet dont «La guerre au XXe siècle», Hachette 2003; «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad», Editions Complexe, 2004 Il y a deux ans aujourd’hui, à Beyrouth, le 14 février 2005, l’ex-Premier ministre Rafik al-Hariri mourrait assassiné. L’explosion d’une énorme charge, enterrée devant l’hôtel Saint-George, sur le bord de mer, réduisait à quelques débris les voitures blindées du cortège. Aussitôt, la police bouclait le secteur, non pas pour sauvegarder la scène du crime à des fins d’enquête, mais pour qu’il n’y ait pas d’investigation. Quinze jours plus tard, une famille éplorée, à la recherche d’un proche disparu ce jour-là, demandait instamment et finissait par obtenir une fouille du lieu de l’attentat. Quelques pelletées de terre suffisaient pour retrouver le corps de la personne en question. C’est dire le pouvoir des assassins au pays du Cèdre, capables de se faire obéir dans l’instant des magistrats et des policiers libanais. Pour autant, Rafik al-Hariri n’est peut-être pas mort pour rien! S’il y a eu depuis son assassinat plusieurs autres crimes tout aussi odieux et impunis, l’armée syrienne a dû évacuer le Liban, un pays où elle n’avait rien à faire. Mieux encore, comme pour célébrer ce tragique anniversaire, le pays vient d’affirmer son autorité contre un ennemi extérieur et contre la plus puissante de ses milices. Nonobstant des réalités angoissantes, parmi lesquelles les 11 morts de l’attentat de Bikfaya, hier, tiennent une grande place, on se surprend parfois à espérer. · Le sursaut Il y a une semaine, le 7 février, vers 23 heures, l’armée libanaise ouvre le feu contre une unité du génie israélienne, en train de déminer une parcelle de terrain située du côté libanais de la frontière. L’accrochage ne fait pas de victimes. Les Israéliens se retirent. Le 9 février, vers midi, à Beyrouth, la police, renseignée par les douanes, intercepte un camion d’armes appartenant au Hezbollah. Le chargement est saisi puis remis à l’armée libanaise. Le Hezbollah exige de récupérer son bien. Elias Murr, ministre de la Défense du gouvernement Siniora, refuse! Ces deux évènements sont sans précédent. Sauf erreur, l’armée du Liban n’avait jamais tiré contre un envahisseur, y compris contre son voisin méridional quand celui-ci a fait irruption chez elle en 1978 et en 1982. Les derniers accrochages dataient de la guerre de 1948! Jamais, non plus, depuis que les partis libanais ont créé des milices à leur dévotion, autant dire depuis l’avènement du parti Kataeb, chrétien maronite, en 1937, l’Etat libanais n’avait été capable d’imposer sa volonté à un parti, fort de sa milice (cf. encadré). On peut voir là l’émergence d’un véritable Etat libanais, au lieu de cet éternel théâtre d’ombres dont les acteurs répètent indéfiniment des répliques aux sens desquelles ils ne croient plus depuis longtemps. Avec pour premier objectif, l’identification et le châtiment des criminels. · Des réalités glauques Pour autant, une vraie saisine de la justice, libanaise ou internationale, ne paraît pas imminente. Faute de mieux, l’anniversaire de la mort d’Hariri doit donner lieu aujourd’hui à une manifestation patriotique à Beyrouth, sur la place des Martyrs(1), que certains se préparent à contrecarrer. Comme dans les jours précédant l’éclosion de la guerre civile en 1975, les milices sont prêtes, les armes ne manquent pas, les stages d’aguerrissement se sont multipliés, dans la plaine de la Bekaa pour les pro-syriens, en Jordanie et en Egypte pour les partisans de Saad, le fils de Rafik al-Hariri. Des sources bien informées dénoncent l’arrivée dans la capitale de combattants du Hezbollah, par centaines, dûment armés et entraînés. Déjà, les itinéraires ont été reconnus qui mènent aux points hauts, aux immeubles bien placés, aux postes de tir les plus judicieux d’où les snipers pourront sévir commodément. Hier, l’attentat de Bikfaya, petite ville nichée au cœur de la montagne maronite, a retenti comme un sinistre avertissement. Du côté sunnite, l’aide financière de l’Arabie saoudite a permis de surarmer les combattants. Roquettes, lance-roquettes, mortiers lourds, missiles à courte portée, dispositifs de tir de nuit, munitions de tous calibres,… ont été stockés dans les sous-sols des immeubles de Beyrouth ouest. Depuis 6 mois, le prix d’une kalachnikov est passé de 200 à 700 dollars. Des exercices de tir et de combat ont lieu dans les cours de récréation des écoles, les jardins des mosquées, les parkings, les clubs... Cette escalade de la tension rend douteux un compromis politique. Une explosion de la violence est possible aujourd’hui, l’anniversaire de la mort d’Hariri ne constituant d’ailleurs qu’un prétexte parmi d’autres. Certes, le Hezbollah n’a guère intérêt à faire parler la poudre. D’autres alliés de Damas, en revanche, rêvent d’en découdre pour précipiter un retour de l’armée syrienne. Dans le camp sunnite, certains imaginent se débarrasser du Hezbollah avec l’aide de l’armée libanaise. Le pire n’est pas sûr! La peur de la guerre civile a jusqu’à présent empêché les protagonistes de commettre l’irréparable; elle pourrait même les amener à de souhaitables compromis. A condition que l’étranger laisse les Libanais libres de choisir leur destin. Rien n’est moins sûr! A Beyrouth, la rivalité irano-saoudienne est latente. Elle pourrait s’exaspérer, tant l’Iran entend soumettre toute entente politique au pays du Cèdre à l’accord préalable des patrons du Hezbollah à Téhéran.
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